Les 16 artistes libanais qui ont fait 2018

Le top 16 de L'Orient-Le Jour des artistes libanais qui ont fait 2018.

Rétrospective Liban 2018
OLJ
05/01/2019

Résumer une année d’arts made in Lebanon en 16 noms n’était pas chose évidente. Faire un top 16 encore moins. Il faut dire qu’en ce pays où tout – ou presque – se noie, la résistance culturelle reste une des rares bouffées d’oxygène et d’espoir pour des Libanais, ici et dans le monde, dans une quasi-irréversible relation d’amour-haine pour leur pays. Le cinéma, le théâtre, l’illustration, l’art curatorial, les arts plastiques, la chanson, la sculpture, la photographie, le design, l’architecture, la mode, la danse, la littérature, la musique et l’actorat : bien sûr, toutes les disciplines ne sont pas là – ce n’est pas le but –, mais les 16 noms qui les ont incarnées cette année ont tous, indépendamment de leur talent et de leur rayonnement, trois points en commun : leur dévotion à leur art, leur façon d’essayer de le réinventer à chaque fois et leur ADN, totalement compatible avec celui de L’Orient-Le Jour.

Alors, une fois mis d’accord sur quelques incontournables, chaque membre de l’équipe culturelle de L’Orient-Le Jour – Fifi Abou Dib, Rana Andraos, Médéa Azouri, Edgar Davidian, Olivier Gasnier Duparc, Maya Ghandour Hert, Carla Henoud, Joséphine Hobeika, Colette Khalaf, Emmanuel Khoury, Gilles Khoury, Kazim Y. Lahoud, Danny Mallat, Béchara Maroun et Zéna Zalzal – a dressé son top 16, de la première à la seizième place donc, avec une condition : ne pas y inclure les douze talents postulant au prix L’OLJ-SGBL pour la troisième saison de Génération Orient. Le premier de chaque top 16 a reçu 16 points, le deuxième 15, jusqu’au seizième, qui a bénéficié d’un point. Après un long calcul, et de nombreuses vérifications, le top 16 de L’Orient-Le Jour est né.

Comme chaque classement, chaque lecteur y trouvera de quoi applaudir ou de quoi s’énerver. Mais ce top 16, comme l’art dans toutes ses déclinaisons, s’assume pleinement : il est amoureux, donc férocement, et forcément, subjectif.

Puisse 2019 être l’année où les arts et la culture dresseront encore plus de ponts, abattront plus de murs et feront battre plus de cœurs que toutes celles qui l’ont précédée.


1/Nadine Labaki / Cinéma

Faut-il réellement justifier cette première place sur notre podium ? Impossible de repasser en revue 2018 sans y voir la marque profonde déjà laissée par Nadine Labaki, à la faveur de Capharnaüm, son long-métrage coup-de-poing, qui fait l’effet d’une météorite noire parachutée d’on ne sait quels confins de la ciné-stratosphère libanaise, nous arrachant aux œillères de nos vies bien rangées pour braquer nos yeux (et nos consciences) sur la misère, si proche, mais qu’on se plaisait à dissimuler sous les tapis de nos dénis. Longtemps égarée sur les chemins d’un cinéma sépia, la réalisatrice a, pour ce faire, abandonné la pellicule soyeuse qui avait si joliment enveloppé Caramel (2007) et Et maintenant on va où ? (2012) pour s’adonner, avec Capharnaüm, à une cartographie attentive, sincère, méticuleuse, poignante et sans fioritures de la réalité des « oubliés, des délaissés du système », à travers le parcours initiatique du petit Zain qui intente un procès à ses parents pour l’avoir mis au monde. Alors, oui, une première place dans ce classement, pour ce film-pamphlet, ce film-bataille, au scalpel, dont l’intégralité des acteurs a été cueillie dans la rue et dont la vie s’apparente à celle de la trame. Pour ce Prix du Jury à Cannes, nommé pour le meilleur film étranger aux Golden Globes et présélectionné pour les Oscars, pour le dépouillement de ces émotions d’une vérité qu’on refuse de mettre en doute, pour cette aridité de la mise en scène, ce rejet de l’artifice, comme autant de gestes radicaux qui échappent à toutes les conventions, notamment celles de la propre œuvre de la cinéaste. Et surtout pour le logo Labaki qui, dans l’imaginaire social, devient l’estampe des filles en colère, des femmes qui veulent, peuvent et agissent. Pour cet emblème d’une féminité qui a réussi à s’infiltrer dans les chaumières en tranchant avec l’avidité des poupées gonflées à l’hélium qui, d’ordinaire, suscitent le buzz et l’attention. Parce qu’à chaque fois qu’on entendra les intarissables clichés sur les femmes libanaises, chaque fois qu’on nous dira qu’une femme (libanaise) ne peut pas être à la fois, belle, sexy, intelligente et engagée, chaque fois qu’on nous servira des bêtises de ce genre, on rétorquera avec un nom – parmi d’autres, bien sûr : Nadine Labaki.


Lire aussi : Nadine Labaki à L’OLJ : Il est temps que l’État libanais se réveille


2/Wajdi Mouawad / Théâtre

Photo Simon Gosselin

Tous des oiseaux, premier spectacle du dramaturge, comédien et metteur en scène libano-canadien au Théâtre national de la Colline depuis qu’il en a pris la direction, a connu un succès fulgurant en 2018. Fresque incandescente de quatre heures, jouée en quatre langues, elle déroule l’intimité complexe d’une rencontre entre un scientifique allemand d’origine israélienne et une étudiante arabe, très vite pris au piège de leurs identités meurtrières. La pièce – couronnée du prestigieux Grand Prix de la critique théâtrale – réunit des thèmes chers à l’auteur, comme la question de l’identité ou de la mémoire ; mais c’est surtout autour du motif de l’ennemi que l’engagement de l’artiste prend tout son sens : « On m’a appris à détester tous ceux qui n’étaient pas de mon clan. J’ai eu envie d’écrire et d’aimer les personnages de Tous des oiseaux : c’est insignifiant, ça n’apportera pas la paix, mais c’est aussi le rôle du théâtre : aller vers l’ennemi, contre sa propre tribu. »


Lire aussi : Wajdi Mouawad appuie là où ça fait mal... et il insiste

Wajdi Mouawad : « Aller vers l’ennemi, contre sa propre tribu, c’est aussi le rôle du théâtre... »


3/ Zeina Abirached / Illustration

Photo DR

De 38 rue Youssef Semaani au Quai d’Orsay, où Amin Maalouf lui remet les insignes de Chevalier des arts et des lettres, Zeina Abirached illustre et s’illustre. L’auteure qui a fait des études de graphisme au Liban, puis à l’École nationale des arts décoratifs à Paris, partage son temps entre la bande dessinée et l’illustration. Son roman graphique Mourir partir revenir, le jeu des hirondelles a connu un large succès public et critique (sélection officielle d’Angoulême 2008, traduit en douze langues), suivi de près par Je me souviens Beyrouth, Mouton, et Agatha de Beyrouth. Elle est aussi l’auteure du Piano oriental (Casterman 2015), un récit inspiré de la vie de son ancêtre, inventeur d’un nouvel instrument de musique dans le Beyrouth des années 60. Lors de la cérémonie de décoration tenue en novembre, l’auteure de Prendre refuge, son dernier ouvrage composé avec Mathias Enard, s’est dit prête « à continuer à créer par l’écriture, entre les mots et le dessin »…


4/ Karina el-Hélou / Art curatorial

Photo DR

La fondatrice de la plateforme curatoriale à but non lucratif Studiocur/art préfère agir plutôt que de faire savoir ce qu’elle fait. Mais cette jeune curatrice en a sous le chapeau. S’interroger, questionner les limites de l’art, voilà ce qui l’intéresse, avec en sus ce goût pour le point d’interrogation qui lui fait se demander : Pourquoi y a-t-il de l’art plutôt que rien ? La réponse apparaît alors comme une évidence : parce que l’art est essentiel. Son grand projet de 2018, l’exposition Cycles of Collapsing progress, était le fruit de sa deuxième collaboration entre Beirut Museum of Art-Bema et Studicur/art. À juste 35 ans, Karina el-Hélou se rattache à ne jamais trahir les intentions des artistes et honore les expositions comme un outil qui doit permettre au public et aux artistes d’entrer en conversation.


5/ Zad Moultaka / Arts plastiques

Photo Michel Sayegh

À 51 ans, fort d’une carrière de plus d’un quart de siècle, mêlant musique et images visuelles sur toile ou autres matériaux fixant son inspiration, Zad Moultaka fait rayonner le nom du Liban dans plusieurs pays. Sa dernière installation, Soleil Noir, à la 57e Biennale d’art, alliant ses dons de plasticien et de compositeur, a triomphé d’abord à Venise, ensuite dans plusieurs coins du monde, dont Helsinki et Beyrouth… Une foule de visiteurs pour regarder cette fusée aux allures de stèle de Hammourabi avec un chœur au plus près des tragiques grecs qui fait le procès à l’injustice et la violence. L’artiste est également pianiste virtuose, dessinateur au brou de noix, peintre au souffle moderne, sculpteur, chantre du Cantique des cantiques, ces Anashid aux accents levantins, et auteur d’un zajal aux résonances stravinskiennes…


Lire aussi : Ce bombardier de la paix qui se pose à Beyrouth, sa ville natale...


6/Georges Khabbaz / Théâtre

Photo DR

Acteur, écrivain, réalisateur, comédien, musicien, dramaturge, producteur et professeur de théâtre, Georges Khabbaz s’est imposé à 42 ans comme un des patrons incontestés de la scène libanaise. L’intelligence et la variété de ses mises en scène, l’acuité de sa direction d’acteurs, son talent pour, à la fois, cultiver la tradition du théâtre et en bousculer des codes, justifient son succès. Au cours des 11 dernières années, il a produit, dirigé et interprété 13 pièces de théâtre. Acteur principal de Under the Bombs et Silina, ainsi qu’auteur et acteur principal du film libanais Ghadi, il a emballé le public avec sa pièce Illa Iza, convertie en musical au Festival de Baalbeck 2018. Un homme touchant, authentique et proche de son public… Un artiste complet.


7/ Elissa / Chanson

Photo DR

L’année 2018 est sans doute une année charnière dans la carrière et la vie d’Elissa. Sorti après deux ans d’attente, son onzième album, À tous ceux qui m’aiment, s’est immédiatement propulsé en tête des ventes avec le tube Krahni, et a été suivi de peu par l’annonce de sa guérison d’un cancer du sein, au mois d’août dernier. Une déclaration qui a laissé le monde arabe en émoi. Elissa a su profiter de sa notoriété pour lancer une campagne de sensibilisation à la détection précoce du cancer du sein, pour sauver des vies, suivie tout récemment d’un matraquage anti-bullying ou harcèlement.


8/ Semaan Khawam / Sculpture

Photo DR

Cet homme a des ailes. Des ailes d’ange, d’albatros, de désir(s), peu importe, mais cet homme (s’en)vole à chaque fois qu’il crée. Essentiellement nomade, Arabe errant, citoyen des mondes connus ou pas, Christophe Colomb découvreur de cent et unes Amériques, Semaan Khawam, alias Birdman, souffre de tellement de (beaux) maux. Son exposition cette année à la galerie Agial était un insensé coup de poing, avec une liste d’invités (virtuels) hallucinante : Hitchcock, Magritte, Soljenitsyne, Niki de Saint Phalle, Nick Cave, Nietzsche, Carlo Collodi et Louise Bourgeois. Semaan Khawam parle aux sourds, entend les muets et montre aux aveugles que seule demeurait au fond, timide et blafarde, quand la boîte de Pandore s’est retrouvée béante, l’espérance…


9/ Gregory Buchakjian / Photographie

Photo DR

Pour ce chercheur-artiste polyvalent, 2018 aura été l’année de la concrétisation d’un travail long et méthodique mené au cours de cette dernière décennie. Plus de 7 ans d’exploration urbaine, de recensement, d’archivage, de photographie, de cartographie, sont exposés au musée Sursock depuis le 9 novembre. Un vaste chantier soigneusement compilé et exclusivement consacré aux habitats abandonnés dans la capitale libanaise, projet qui a par ailleurs donné lieu à un ouvrage illustré intitulé, comme l’exposition, Abandoned Dwellings : A History of Beirut. Gregory Buchakjian, à la manière d’un historien, entre l’architecture et la sociologie, a rendu une pierre de son héritage à la culture contemporaine libanaise et, ne serait-ce que pour ce partage, mérite sa place dans ce classement.


10/ Hashim Sarkis / Architecture

Photo Bryce Wickmark

Il a beau être le doyen d’architecture à la prestigieuse MIT. Il a beau être celui que l’on vient de nommer curateur de la Biennale d’architecture de Venise 2020. Il a beau être à l’origine de projets extraordinaires à Tyr, Amchit, Beyrouth, Amman, Toronto et ailleurs… Hashim Sarkis, au-delà de l’architecte hors pair, est un homme comme il en existe peu. Surtout au Liban. Loin des fanfares, mari et père aimant, il se dévoue à cet art qui est le sien avec passion. Sa carrière, il l’a construite entre Boston et Beyrouth, raflant de nombreux prix prestigieux… toujours sans fanfare. Et c’est en toute discrétion, une fois encore, qu’il sera le premier conservateur libanais à la Cité des Doges dans 2 ans. Une nomination qui porte le Liban à un autre niveau.


Lire aussi : Hashim Sarkis à « L’OLJ » : Je n’ai jamais quitté Beyrouth même si je suis physiquement ailleurs


11/ Karim Chaya / Design

Photo Géraldine Bruneel

En 2018, Karim Chaya était partout, sur tous les fronts du design. De la lampe commanditée par le restaurant Liza Paris, dans le cadre de la Foire de design de Paris, au casque de moto réalisé pour la vente aux enchères de l’ONG Roads for Life, en passant par le superbe relookage d’une veille Porsche ou encore les luminaires albâtres tubulaires en métal peint, actuellement exposés chez Joy Mardini Gallery… La créativité de monsieur Spock Design/Acid/Blatt Chaya est aussi multiple qu’intarissable. Partageur, ce passionné de formes, de mouvements et de lumière a aussi le talent de dénicher celui des autres. La preuve : il est l’un des piliers essentiels du comité de sélection de la Beirut Design Week.


12/ Éric Ritter / Mode

Photos archives OLJ

C’est le chemin parcouru par ce jeune styliste depuis les bancs d’Esmod, les stages chez Rabih Kayrouz, Sarah’s Bag et Zuhair Murad, les responsabilités auprès de la direction de l’école de mode de l’ALBA/La Cambre et enfin les débuts en solo à la direction artistique de Tara W’Kheit (l’atelier de couture de la Fondation Safadi), qui nous impressionne. Tout à coup, c’est comme si Éric Ritter avait totalement lâché prise et laisser parler en lui, au-delà de la précision technique et des exigences du marché, une sorte de génie occulte qui dévore les surplus de tissu et les matériaux en déshérence du souk de Tripoli pour les transformer en pépites. On adore la poésie noire de sa marque Emergency Room, qui n’a pas fini de nous surprendre.


13/ Mohammad Khansa / Danse

Photo Salwa Eid

Au nom de la pop et de ses sœurs, Mohammad Khansa danse et se déhanche, renverse sa tête en arrière, barbe drue et muscles saillants. Le chanteur performeur inverse tous les codes du genre, donne un coup de hanche aux idées préconçues et piétine avec allégresse les conventions naphtalinées. Khansa est l’exemple type du poète d’un siècle encore à inventer, et ses mouvements chargés de paroles sont comme une piqûre de rappel que ce monde est en mal de tolérance, d’amour et d’humanité. Son combat, qu’il dit mener d’abord contre lui-même, est d’abord celui du droit à exister différemment. Pour cela, on l’applaudit haut et fort.


14/ Emily Nasrallah / Littérature

Photo archives

Une figure littéraire féminine devenue, bien avant sa disparition en mars dernier, emblématique. Pour le Liban et les pays arabes. Emily Nasrallah, auteure du classique et désormais mythique roman Touyour Ayloul (Les oiseaux de septembre, traduit en plusieurs langues), est la compagne des jeunes lecteurs des écoles et des universités. Son combat pour la cause des femmes, ses « sœurs », comme elle disait, est récompensé par la reconnaissance du grand public qui lui voue affection et admiration. Sa voix reste unique dans les annales de la littérature arabe, et sa tentative de donner une meilleure place aux filles d’Ève en Orient n’aura pas été vaine.


15/ Ibrahim Maalouf / Musique

Photo Joseph Eid/AFP

Trompettiste prodige franco-libanais de 38 ans, Ibrahim Maalouf n’en finit plus d’ancrer son statut d’enfant terrible surdoué. Avec sa trompette enchantée, il crée des sons atypiques à partir d’une solide maîtrise des classiques. Tour à tour compositeur, arrangeur et professeur de trompette, c’est le seul trompettiste au monde à jouer de la musique arabe avec la trompette à quarts de ton inventée par son père dans les années 60. Cet été, il séduit le public libanais dans le cadre du Festival de Batroun, où il transforme à coups de sons on ne peut plus sensuels le tarab en jazz et revisite Oum Kalsoum dans un groove cathartique qui ferait vibrer jusqu’au mur de prison le plus inerte.


16/ Karine Rizcallah/ Actorat

Photo DR

Karine Rizcallah est la girl next door des feuilletons libanais. Brushing châtain blond impec, elle incarne l’héroïne amoureuse dans les séries dramatiques après avoir débuté aux côtés de son mari Fadi Charbel, dans Marti w Ana, un sitcom tonitruant sur les tribulations d’un couple à Beyrouth. Aujourd’hui, assagie quelque peu, elle est devenue la coqueluche du petit écran, faisant la concurrence aux actrices top-modèles, tout en signant des scénarios qui auscultent la société libanaise actuelle, avec ses hauts et, surtout, ses bas.



Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

B M

Je propose d'ajouter Ziad Itani à cette liste. Il s'est démarqué autrement dans ce pays qui ne respecte pas les artistes mais les maltraite.

Antoine Sabbagha

Applaudissons les talentueux libanais . Bravo