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Culture

Ce bombardier de la paix qui se pose à Beyrouth, sa ville natale...

Installation

Plus de 55 000 visiteurs ont défilé à l’Arsenal de Venise devant ce Baal moderne de la guerre construit par Zad Moultaka et remis sur pied au musée Sursock, pour parler de justice, d’entente et de paix.

04/06/2018
Zad Moultaka n’a jamais été un artiste innocent. Son installation SamaS, ou Soleil noir, est un message-alerte contre la dérive du monde, la dictature de l’argent et les horreurs des combats inutiles. On l’écoute, on médite, on la regarde dans son ampleur et on réfléchit sur son souffle originel renouvelé. L’œuvre est exposée au musée Sursock après son succès au pavillon du Liban à la 57e Exposition internationale d’art contemporain de la Biennale de Venise, et avant une tournée mondiale qui la mènera en Finlande, en Angleterre, en Norvège et en Australie. Et une tonne d’encre a été déversée pour cet événement-phare qui avait eu pour commissaire d’exposition Emmanuel Daydé...

Ni l’œuvre picturale, ni la musique, ni les sculptures et encore moins les installations de l’artiste libanais – représenté par la galeriste Nadine Begdache – ne passent inaperçues. Ou ne laissent indifférents. Qu’on s’en irrite ou s’en émeuve, peu importe, cela revient au même : le message ou le choc esthétique, tel un bulldozer, un rouleau compresseur ou une caresse de plume, passe ! Il y a toujours chez le compositeur d’Anashid un esprit et un comportement d’agitateur de conscience. C’est en artiste iconoclaste qu’il avance. À visage découvert, brandissant sa houlette de notes puisées aux plus insoupçonnables et inconcevables des concepts et projets. C’est ce qu’on appelle un créateur intrépide et sans complexe.

On ne va pas ajouter à tous ces innombrables extraits de presse, locaux et étrangers, qui ont expliqué, décrit, interprété et commenté le somptueux et inédit paysage de ce bombardier phallique de plus de quatre mètre de hauteur, au ventre ouvert, montrant insolemment ses viscères asséchés de tueur en masse. Pour rappeler la stèle en basalte noir de Hammurabi parlant de justice tout comme les commandements de Dieu livrés à Moïse sculptés sur des plaquettes en pierre. En fond de décor, un mur tapissé de rondelles de métal de 250 livres libanaises et des piastres trouées au milieu. Ensemble luisant tel un improbable tableau de Klimt croulant sous des dorures argentées selon les jeux et effets de lumière. 

Reparler de tout cela serait glose répétitive et pure tautologie. Mais il faut dire que le public libanais se languissait de voir in vivo – et non en version expurgée comme c’était le cas il y a quelques mois, ici même à l’amphithéâtre du musée Sursock – cette installation étrange, alien, cette fantasmagorie pluridisciplinaire alliant musique chorale (avec en tête de la maîtrise du chant père Toufic Maatouk) et vision architecturée. Pour une convocation péremptoire et sans appel à l’imaginaire. Aujourd’hui, c’est chose faite. 



Objet curieux
Le bombardier, dans toute sa pompe de curieux vaisseau spatial en attente de vol, ou en panne (tel un insolite objet échappé au champ de vue du film Mad Max), qui suit son voyage itinérant à travers le monde, a choisi de passer par le cap de Beyrouth. Beyrouth ville muse, ville autrefois déchirée par la guerre comme un avant-poste de l’arrière-pays toujours en embrasement… Beyrouth qui envoie des signaux en feux grégeois, à travers espace et temps, à Babylone et à Ur, pour ce code de droit. Beyrouth aussi cité et berceau du droit.

Gigantesque et singulier bombardier silencieux, tapi comme un monstre à l’ombre, à la parole massive sans pourtant émettre un son, piquant le nez au plafond qu’il pulvériserait sans doute si sa machinerie vrombissait, et qu’on regarde avec une sorte de crainte et de déférence dans le noir de la mise en scène. Une mise en scène ponctuée par la grave psalmodie, les lamentations et les murmures de 22 choristes, au garde-à-vous de part et d’autre de la salle comme deux rangées de gardes-chiourmes sanglés de noir, de l’Université antonine, aux onomatopées parfois suaves, hachées ou chuintantes. Dans une séquence d’une douzaine de minutes, entre pénombre et obscurité totale, où les visiteurs restent debout comme pour un cérémonial au désordre et à l’éparpillement naturels.
Un moment de méditation et de contemplation qu’on devait à Beyrouth et ses citoyens. Et on remercie la médiation qui a permis au public d’avoir accès à cette œuvre colossale, même si elle est ténébreuse, qui sort des sentiers battus. Et qui a défrayé les chroniques, envoûté les auditoires et n’en finit pas de soulever d’innombrables interrogations. Pour évoquer, dans une atmosphère crépusculaire, par-delà toute violence et injustice, un nouveau sens du sacré dans toutes les destinées humaines soumises à de rudes épreuves en ce siècle en délire.

Musée Sursock
« SamaS », de Zad Moultaka, dans la grande salle d’exposition du second sous-sol.
Jusqu’au 25 juin 2018.
L’artiste sera en conversation avec l’historien d’art Gregory Buchakjian, ce soir à 18h, au musée.

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Sarkis Serge Tateossian

L'art et moralité.
De quelle manière de complètent....

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