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Culture

À Tripoli, le progrès se casse la gueule en 8 pastilles

Exposition
13/10/2018

La Foire internationale Rachid Karamé et la citadelle de Tripoli accueillent depuis le 22 septembre (et jusqu’au 23 octobre) l’exposition internationale d’art contemporain « Cycles of Collapsing Progress », organisée par le Beyrouth Musée de l’art (BeMa) et Studiocur/art (Karina el-Helou). Cette manifestation, sous le patronage du ministère de la Culture et du bureau de l’Unesco à Beyrouth, et en partenariat avec les fondations Mikati et Robert Matta, présente 19 œuvres d’artistes libanais et mexicains qui s’inspirent du cours du temps, de la disparition des civilisations et des cycles du progrès. Un projet qui rencontre beaucoup de succès et que l’on applaudit, surtout, pour sa volonté de décentraliser l’art et la culture au Liban. Mais aussi pour avoir rebraqué les projecteurs sur un monument architectural oublié réalisé par l’énorme Oscar Niemeyer, et sur une région du pays isolée par ses multiples blessures et déchirée par ses conflits internes. « L’Orient-Le Jour » a sélectionné 8 œuvres emblématiques de l’exposition ouverte du mercredi au dimanche, de 15h00 à 21h00.



Photo Walid Rashid

Controller of the universe / Damian Ortega

Artiste visuel mexicain, Damian Ortega est reconnu dans le monde entier pour sa technique plastique de déconstruction très particulière et reconnaissable entre mille. Il utilise très souvent des matériaux « pauvres », des objets du quotidien et des objets recyclés. Ainsi, Controller of the Universe est constituée d’un grand nombre d’outils à main suspendus dans les airs pour former une sphère avec un espace au milieu que l’on peut traverser. Des haches, des marteaux, des scies, des pics et bien d’autres outils forment cette œuvre. Voici un travail qui invite, entre autres, à la contemplation de la manipulation de la nature par l’humanité et de notre volonté de domination. L’artiste se demande si l’homme contrôle réellement l’univers et si les outils qu’il a lui-même créés peuvent maîtriser tout ce à quoi il est confronté en tant qu’espèce.



Photo Line Itani

Tripoli Soundscape Variations / Lamia Joreige

Seize haut-parleurs disséminés dans les coins et allées de la Foire de Tripoli diffusent des sons de la ville, si proche et pourtant si éloignée. Un vendeur de kaak, les marchands de poisson, la prière du muezzin, les bruits des souks de Bab el-Tebbané : en enregistrant les sonorités de la ville, Lamia Joreige a souhaité dresser un pont entre ce lieu fantomatique et isolé qu’est la foire et les habitants de Tripoli, pour les rapprocher de cet espace qui tombe en désuétude.

Dans son installation sonore, l’artiste donne également lecture de plusieurs articles tirés des archives de L’Orient-Le Jour concernant la foire, dont la première interview d’Oscar Niemeyer en 1962. Joreige présente par ailleurs des plaques mémorielles qui décrivent chaque monument du complexe architectural, de très bons prétextes pour interroger et critiquer l’histoire des lieux.



Photo Chantale Fahmi

Un musée de l’espace / Hadjithomas et Joreige

Été 1962 : un groupe d’étudiants sous l’égide du professeur Manoug Manougian lance deux roquettes dans l’espace, dans un but de recherches scientifiques et d’exploration de l’espace. Fouad Chéhab, président de la République, soutient cette démarche et encourage la création de la Lebanese Rocket Society. En 1967, le projet tombe dans l’oubli et personne n’en reparlera plus jusqu’à ce que deux artistes, Joanna Hadjithomas et Khalil Joreige, viennent en 2013, avec leur film, secouer la mémoire et remettre à la lumière du jour ce projet novateur pour l’époque. Ils ignoraient qu’à la même période, Oscar Niemeyer, dans son projet de la Foire internationale de Tripoli, avait assigné un bâtiment pour faire office de musée de l’Espace. Et voilà que ces deux projets totalement indépendants l’un de l’autre sont réunis pour la première fois.



Photo Walid Rashid

Colosse aux pieds d’argile / Rayyane Tabet

L’installation de Rayyane Tabet surplombe la citadelle de Tripoli. On y accède à travers un escalier escarpé, en suivant une flèche indicative. Mais une fois arrivé sur la plateforme, le visiteur ne peut que retenir son souffle. Sur l’esplanade sont alignés des morceaux et des pieds de colonnes, le tout calculé de manière architecturale, comme pour marquer les fondations d’une maison. L’artiste explique qu’il a récupéré des colonnes en marbre des ruines d’une maison traditionnelle. Il a entreposé entre elles des colonnes en ciment, de celles qu’on utilise pour construire les tours, afin d’illustrer ce béton qui envahit et défigure le pays du Cèdre. Le Colosse aux pieds d’argile tente par ailleurs de tisser un dialogue entre passé et présent, en confrontant les éléments fondateurs, les mêmes utilisés pour construire une maison et un gratte-ciel…


Photo Walid Rashid

Don’t Fall / Zad Moultaka

Pour son installation sonore à l’intérieur du dôme, Zad Moultaka puise ses références dans la légende des cinq soleils et les croyances des Aztèques selon lesquelles quatre mondes précédents, ou soleils comme ils les appelaient, existaient avant le leur. Chaque monde était régi par un dieu spécifique, par une race humaine unique et dévastée par un phénomène naturel différent. Ces soleils étaient liés aux éléments de base : la terre, l’eau, l’air et le feu. Chacun de ces éléments était lié non seulement à la nature et à sa composition, mais aussi à sa destruction. La composition de Zad Moultaka mélange le son de son cœur et le bruit de ses poils se frottant, pour renvoyer à la fissuration de la banquise et à sa musicalité. L’artiste fait référence à la destruction progressive de l’écosystème planétaire par l’humanité en engageant un processus irréversible d’industrialisation mondialisée et en s’éloignant de la nature. Les cordes reliant le sol au plafond en prolongement des barres de fer confèrent un sentiment de confinement comparable à celui de la condition humaine.



Photo Walid Rashid

Utopia / Jorge Méndez Blake

Le Mexicain Jorge Méndez Blake présente une installation vidéo dotée d’une grande puissance métaphorique. Elle s’attaque en effet à la mère de toutes les chimères, cette idée de lieu idéal où tout serait parfait, cet îlot République de Platon, en quelque sorte. À travers une correspondance fictive avec Thomas Moore, l’auteur du mythique ouvrage Utopia, l’artiste interroge ce lieu idéal, associé dans l’imaginaire populaire à un lieu moderne, parfait, inatteignable. Jorge Méndez Blake rapproche la littérature de l’art. Dans son travail, les textes font sens et ce sens, il le traduit en images. Il a ainsi voyagé en Chine, aux États-Unis, en Thaïlande et en Grèce pour visiter des lieux nommés Utopia et envoyer ses impressions et vidéos des lieux à Mr. Moore, lui demandant si ces lieux terrestres correspondent à sa vision paradisiaque.

Photo Walid Rashid

Harvest 2013 / Damian Ortega

27 formes arachnéennes suspendues inspirent l’émerveillement et la curiosité, à la fois dans la manière dont elles flottent (fil presque invisible accroché à de très hauts plafonds) et ce que représentent les formes. Le visiteur peut passer cinq bonnes minutes à se poser la question : mais qu’est-ce donc ? Ne pas deviner tout de suite fait partie de l’expérience. Et lorsque sur le sol 27 lettres de l’alphabet apparaissent comme écrites dans l’ombre, on se dit qu’il est surprenant que de telles formes tridimensionnelles abstraites se traduisent si précisément par des lettres en deux dimensions. De plus, il existe différents degrés de « flou » dans les ombres causées par les différentes distances par rapport au sol, sans oublier cette lumière, qui accentue presque par magie l’effet d’écriture. Il s’agit de savoir à quel point notre langue écrite peut être arbitraire et exacte.



Photo Line Itani

Mute/ Edgardo Aragon

L’artiste mexicain Edgardo Aragón s’intéresse aux systèmes économiques et politiques mexicains et internationaux et met en lumière leurs effets sur certains groupes sociaux. Dans sa nouvelle œuvre audiovisuelle Mute, réalisée spécialement pour l’exposition « Cycles of Collapsing Progress », il raconte l’histoire de rappeurs tripolitains sans-papiers ou « maktoumin al-kayd », et propose une réflexion très pertinente autour de ces jeunes issus de Bab el-Tebbané et Jabal Mohsen, qui scandent leur mal-être dans des chansons revendicatives, mais qui par ailleurs n’ont pas voix au chapitre quand il s’agit de leur pays. Sur la vidéo projetée dans le Pavillon libanais de la foire, les rappeurs du groupe Straight Outa Tripoli sont muets alors que le visiteur entend la voix a cappella d’une choriste sans la voir, dans une volonté de mettre en évidence le rôle quasi absent de la femme dans la société libanaise.


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