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Culture

Semaan Khawam, birdman en apesanteur

L’artiste de la semaine

Peintre, designer, graffeur, acteur, écrivain et poète, l’artiste syro-libanais Semaan Khawam vit et travaille à Beyrouth depuis bientôt 30 ans. À la galerie Agial, Birdman, comme il se plaît à se faire connaître, ouvre sa volière pour laisser ses oiseaux de vie ou de mort déployer leurs ailes.

Danny MALLAT | OLJ
12/12/2018

Les cheveux attachés sous un feutre gris, le visage préoccupé par on ne sait quelle pensée intérieure, Semaan Khawam oscille entre une timide nonchalance et un regard aux aguets du monde qui l’entoure, prêt à dialectiser lorsque la complicité opère. Il observe, écoute, analyse et répond. Non qu’il ne soit du côté du ressenti, mais il privilégie en tout l’énoncé et l’idée de la quête permanente d’identité pour échapper à la norme, avec cette sensibilité que seuls les personnages baudelairiens peuvent se targuer de posséder. Une sensibilité qui l’expose et le protège.

Enfant rebelle, Semaan Khawam s’adapte difficilement au système scolaire traditionnel qui requiert obéissance et respect des règles. Seuls les alambics, les tubes d’expériences et les pipettes au laboratoire l’intéressent. Il se charge de l’édition du magazine scientifique de son école, installe dans la demeure familiale son propre laboratoire dont il avoue avoir récupéré les instruments des étagères de son établissement scolaire. En classe de troisième, il abandonne l’école, se tourne vers l’apprentissage de la vie et se pose déjà un tas de questions. Il traîne longtemps devant les photos des livres de sciences, découvre la philosophie et, avec elle, l’éternel retour de Nietzche ou Le monde comme volonté et représentation de Schopenhauer. « J’étais capable de donner le cours à la place du professeur, mais incapable de l’écouter plus de 15 minutes, pour moi la vie n’est pas entre quatre murs. » Tour à tour scientifique, mécanicien, employé dans une usine de textile, artisan joaillier, poète, philosophe et même musicien, il a toujours aimé démonter et reconstruire, et reste à l’image d’une époque qui prône la diversité comme garante de la création et de ce pouvoir de toujours se réinventer.

Un champ de mines comme un champ de liberté…
C’est en 1974 qu’il a vu le jour dans la ville de Damas. Et pourtant 1987 reste la date de sa venue au monde et à la vie. Son père, journaliste dans un magazine politique, se voit contraint de s’expatrier. Son oncle est incarcéré et toute la famille, accusée de complicité, subit de lourdes menaces. Le jour de sa renaissance est ce matin où il quitte définitivement la Syrie pour une capitale qu’il affectionne, Beyrouth. De Damas il dira : « C’est la mère qui n’a pas su m’aimer » et de Beyrouth « c’est la maîtresse qui n’a pas su tout de suite me réconforter ». Jusqu’à ce que l’art inexistant jusque lors dans sa vie fasse interruption.

En 1993, la nouvelle tombe comme un couperet. Semaan Khawam est mobilisé pour effectuer son service militaire dans son pays d’origine. C’est cette volonté de puissance propre à Nietzche qui le pousse alors à traverser, littéralement, un champ de mines, prêt à sacrifier sa vie plutôt que de s’enrôler dans l’armée. N’avait-il pas peur de mourir ? « J’étais déjà mort, dit-il. Être mobilisé pour aller combattre en Syrie était pour moi le pire des arrêts de mort. Après cela, je n’avais plus rien à craindre. » Semaan Khawam avait 19 ans, deux jambes et une volonté de puissance. Il se retrouvera amputé, mais libre. Plutôt que de le freiner désormais, sa prothèse lui donne des ailes, elle est son passeport pour la vie. Il prend le crayon, laisse aller sa créativité et revit.

Un jour, le printemps reviendra…
Le poète Saint-John Perse disait : « Les oiseaux gardent parmi nous quelque chose du chant de la création. » Lorsqu’en 2011 Semaan Khawam expose pour la première fois en solo sous le label de Birdman, il sait pertinemment que la pesanteur terrestre ne peut plus l’atteindre. Affranchi de l’autorité paternelle dont il n’a de souvenirs que des parties de chasse meurtrières, l’artiste va désormais se définir par sa non-appartenance à une nation ou à un État, et par sa seule soumission totale à l’art. « Comme les oiseaux qui se déplacent d’un pays à l’autre sans attaches, sans nostalgie, et sans rien emporter avec eux que la force créative de leurs chants, je suis devenu cet homme-oiseau, solitaire mais accompli, je suis devenu Birdman. »

Tantôt messager, tantôt psychopompe, l’oiseau est le symbole de l’intercession entre l’humain et le divin. Il est celui qui engendre la vie quand il renaît de ses cendres ou qui annonce la fin quand il survole les charognes.

Il fut un temps mythologique où la blancheur des corbeaux s’apparentait à celles des colombes. Résolument noir pour l’artiste, il est celui qui sort du cœur, vous dévore les entrailles, se pose sur votre tête ou sur votre bras, vous soulève ou vous enfonce. Il est l’instrument de libération, le départ et l’arrivée dans le cycle de la vie. Mais il est surtout annonciateur de vérité et de renouveau.

Pour atteindre cette vérité, Khawam a troqué le soleil contre un oiseau pour pouvoir s’en approcher librement sans se brûler les ailes. Et l’artiste, Icarien à sa manière, se défait de la maudite légende qui condamnait le Grec à l’éternelle ignorance, pour laisser Birdman embrasser la vie à grandes foulées. Rien ne peut désormais le freiner, pas même une jambe en bois…


1974

Naissance à Damas.

1982

Il est témoin de la mort d’un homme dans la rue. « La révélation de notre fragilité face à notre volonté de survivre... »

1987

Départ pour Beyrouth. « J’ai brûlé tous les livres que j’aimais », dit-il.

1993

L’incident de la mine.

1995

Il commence à écrire et à peindre. « Cela semblait être la seule pratique non violente contre toute la violence à laquelle j’ai été témoin. »

1999

À Berlin il écrit son premier livre de poésie.

2001

Il peut marcher à nouveau sans douleur.

2011

Premier solo à Beyrouth et deuxième livre.


http://galeriecherifftabet.com/fr/alterner-home/


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