La réconciliation FL-Marada tourne la page la plus sombre de l’histoire des chrétiens

Rencontre historique entre le chef des Forces libanaises Samir Geagea (d) et le chef du courant des Marada Sleiman Frangié (g) sous la houlette du patriarche maronite Mgr Béchara Raï, mercredi 14 novembre 2018 à Bkerké. Photo Aldo Ayoub/bureau des forces libanaises

Rétrospective Liban 2018
OLJ
05/01/2019

Le climat morose et de désenchantement généralisé qui a caractérisé l’année 2018 au Liban a été quelque peu contrebalancé par deux événements positifs majeurs qui ont apporté un timide bémol au pessimisme ambiant : la mobilisation de la communauté internationale pour venir en aide au Liban (ce qui s’est traduit par la tenue de trois conférences internationales à Paris, Rome et Bruxelles) ; et, au plan local, la réconciliation historique entre les Forces libanaises et le Courant des Marada de Sleiman Frangié.

Si le soutien concret des pays donateurs et des organismes internationaux reste tributaire d’une stabilisation politique qui se fait attendre et de l’adoption d’une série de réformes de base, la réconciliation FL-Marada a eu par contre un impact positif immédiat au niveau de l’opinion publique, notamment chrétienne.

C’est sous l’égide du patriarche maronite, le cardinal Béchara Raï, que la réunion entre le leader des FL Samir Geagea et le chef des Marada Sleiman Frangié s’est tenue le 14 novembre à Bkerké, en présence de plusieurs députés et membres des directoires des deux formations. Cette réconciliation historique ne modifie en rien les positions politiques de principe des Marada et des FL (qui divergent sur les questions d’ordre stratégique et régional), mais elle reflète malgré tout une volonté réelle, de part et d’autre, de tourner la page la plus sombre de l’histoire contemporaine des chrétiens du Liban et l’une des plus funestes de la guerre libanaise.


(Lire aussi : I - Ehden et Bécharré, les grandes rivales de la Vallée sainte)


En dépit de la persistance des divergences sur certaines questions de fond, cette réconciliation Marada-FL pourrait être plus solide que prévu d’abord parce qu’elle a été l’aboutissement d’un long processus de réunions et de contacts entre les deux parties, mais surtout – et c’est là le point essentiel – parce que Sleiman Frangié et Samir Geagea ont tous les deux le sens de l’honneur et de la parole donnée, d’autant que cette réconciliation est aussi celle de deux localités du Nord traditionnellement rivales, Bécharré et Zghorta.


Un conflit vieux de 40 ans

En ayant ainsi le courage de panser les plaies du passé, Samir Geagea et Sleiman Frangié ont tiré un trait sur un conflit vieux de 40 ans, qui remonte à 1978 et dont la source était au départ (bien avant la naissance des Forces libanaises) le lourd contentieux qui avait jalonné les rapports entre le parti Kataëb et la famille Frangié (du moins la faction de l’ancien chef de l’État) à la fin des années 70, au Liban-Nord. Ce contentieux avait pour fondement la traditionnelle rivalité bien connue en politique dans toute société en évolution, entre le parti (tout parti, qui par essence ne saurait se limiter à une région) et tout leadership à dimension régionale et familiale.


(Lire aussi : II – Merched « Dahdah-Tok », l’homme de la réconciliation entre Bécharré et Ehden)


Dans la foulée de la guerre libanaise, les Kataëb s’étaient en effet employés durant la seconde moitié des années 70 à étendre leur influence et leur présence dans diverses régions périphériques, notamment au Liban-Nord et à Zghorta en particulier. Le fondateur du parti, Pierre Gemayel, avait même bénéficié d’un accueil triomphal lors d’une visite à Zghorta. Cette percée Kataëb dans le fief du président Sleiman Frangié avait été évidemment mal perçue et mal vécue par le leader zghortiote. Les relations entre les deux factions se sont rapidement détériorées et ont malencontreusement dérapé à la fin des années 70 sous le poids du climat milicien qui sévissait à l’époque dans tout le pays.

Ces débordements armés ont abouti en 1978 à l’assassinat d’un haut responsable Kataëb au Liban-Nord, Joud el-Bayeh, et aux meurtres de Tony Frangié et de plusieurs de ses partisans et membres de sa propre famille, tués à Ehden. À la suite de cette opération, le président Frangié placera les Kataëb du Liban-Nord devant l’alternative suivante : lui remettre leur carte de parti ou quitter la région…

Cette rupture sanglante constituera un grave point d’inflexion dans le cours de la guerre libanaise en raison de la cassure qu’elle a provoquée au sein du camp chrétien, représenté alors par le Front libanais, qui luttait contre le mini-État de facto instauré depuis le début des années 70 par les organisations palestiniennes armées. Le président Frangié devait de ce fait prendre ses distances à l’égard du Front libanais – dont le parti Kataëb et le PNL du président Camille Chamoun étaient les piliers fondateurs – et rejoindre le camp adverse soutenu par le régime syrien et l’OLP.

La tension entre, d’une part, le leadership des Frangié et, d’autre part, les Kataëb et ce qui deviendra plus tard les Forces libanaises sous la conduite de Bachir Gemayel et ensuite de Samir Geagea demeurera à l’état endémique durant toute la période de l’occupation syrienne. C’est sous l’impulsion de Sleiman Frangié et Samir Geagea que cette tension commencera il y a près d’un an à s’estomper progressivement à la faveur de réunions tenues loin des feux de la rampe jusqu’à la consécration de la réconciliation au cours de la réunion élargie de Bkerké sous l’égide du patriarche maronite.

Ce texte reprend un article publié dans l’édition de L’OLJ datée du 17 septembre 2018

Lire aussi

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