Au Moyen-Orient, le tableau commence à devenir plus clair

Les présidents turc Recep Tayyip Erdogan, russe Vladimir Poutine et iranien Hassan Rohani en avril 2018 en Turquie. AFP/Tolga Bozoglu

Rétrospective 2018

En 2018, la grande gagnante est la Russie, le grand perdant, l’Iran.

05/01/2019

Le nouvel ordre moyen-oriental n’est pas encore défini, les lignes rouges pas encore indélébiles. La région traverse depuis quelques années une phase de recomposition marquée par le retrait relatif des Américains, le retour de la Russie, la déliquescence de plusieurs États arabes, la montée en puissance des groupes paraétatiques et l’exacerbation de la rivalité saoudo-iranienne. En 2018, le tableau commence à devenir plus clair, les puissances régionales ayant repris le dessus et les différentes milices étant plus ou moins marginalisées.

Le terrain syrien reste le cœur de cette rivalité de puissances qui a donné le ton d’une année qui pourrait être ainsi résumée : la Pax americana n’existe plus, la Pax poutinia commence à prendre de l’ampleur, mais montre plusieurs limites, la Pax irania n’est acceptée par personne et la Pax turquia ressemble encore à un mythe du passé. Israël a un tout autre agenda, tandis que les Arabes sont de plus en plus marginalisés dans leur propre région. L’occasion de faire un bilan non exhaustif de l’année 2018, acteur par acteur.


États-Unis

Si le retrait relatif des Américains dans la région a été initié par Barack Obama, il est en train d’être largement accéléré par Donald Trump, qui ne cache pas son désintérêt pour le Moyen-Orient. Le président américain n’a aucune intention de jouer aux gendarmes dans la région, n’en déplaise à ses meilleurs alliés, Israël et l’Arabie saoudite. Sa décision récente de retirer ses soldats du nord-est de la Syrie est certainement la plus symbolique en la matière, et devrait amener certains commentateurs, qui prévoyaient une offensive militaire prochaine de Washington contre l’Iran, à revoir leur jugement. Les États-Unis de Trump veulent mettre l’Iran à genoux – via les sanctions –, mais ne sont pas prêts à se lancer dans une nouvelle aventure incertaine ni même à empêcher, par leur présence en Syrie, la formation du corridor iranien reliant Téhéran à la Méditerranée.

En 2018, la politique américaine au Moyen-Orient est apparue plus incohérente, plus trumpienne en fait, que jamais. Washington ne semble avoir ni vision globale ni stratégie et se contente soit de défendre coûte que coûte les intérêts de ses deux alliés, soit de privilégier des actions unilatérales et précipitées qui répondent à la vision du monde de Donald Trump.


Lire aussi : Ce que disent les propos de Trump sur sa politique anti-iranienne


Russie

Moscou est incontestablement le grand gagnant de l’année dans la région, encore plus après le retrait américain de Syrie. L’ours russe est clairement de retour au Moyen-Orient, capable de parler à tous les acteurs et d’accroître son influence dans plusieurs pays (Syrie, Liban, Libye, Égypte) sans prétendre enfiler, pour l’instant, le costume de l’Oncle Sam. En Syrie, cœur de sa politique dans la région, Moscou est désormais l’arbitre de toutes les divergences entre les différents acteurs. L’opposition, les Kurdes, la Turquie, Israël et même les Arabes du Golfe passent par Moscou pour négocier ou intervenir en Syrie. La Russie fait tampon entre les Israéliens et les Iraniens et entre les Turcs et les Kurdes, en réussissant, pour l’instant, l’exploit de ne se mettre aucun de ces acteurs à dos.

C’est en fonction de sa capacité à continuer à jouer ce rôle en satisfaisant toutes les parties et à stabiliser le terrain syrien que la puissance russe au Moyen-Orient sera jaugée. Autant dire que la tâche, à long terme, est loin d’être aisée.


Lire aussi : Poutine/MBS, les raisons d’une « bromance »


Iran

Téhéran est pour sa part le grand perdant de l’année 2018. Sa constante montée en puissance ces dernières années s’est heurtée en 2018 à plusieurs murs, remettant en question non seulement ses gains récents, mais aussi sa présence dans le monde arabe. L’économie iranienne, déjà en berne, est asphyxiée par le retour des sanctions américaines suite à la sortie de Washington de l’accord nucléaire. Téhéran ne semble plus avoir les moyens de dépenser autant pour financer sa politique régionale, en témoignent les manifestations sociales en interne. Sa mainmise sur l’Irak est contestée par une partie de la population, tandis que sa présence en Syrie n’est acceptée par aucune des puissances extérieures au conflit. Téhéran peut toutefois essayer de faire le dos rond et attendre le départ de Donald Trump. Elle peut aussi se rassurer en comptant sur les nombreuses incohérences, de nature comme de stratégie, de l’alliance anti-iranienne américano-israélo-saoudienne.

La République islamique a beau avoir un genou à terre, elle possède encore de redoutables atouts pour défendre ses intérêts au Moyen-Orient.


(Lire aussi : Plus grand-chose n’a souri à l’Iran en 2018)


Turquie

Après une phase de relatif déclin, la Turquie a repris une courbe ascendante dans la région, grâce à son intervention militaire, pour l’instant réussie, en Syrie. Avec le retrait à venir des Américains en Syrie, Ankara peut voir un double rêve se réaliser : annihiler la menace kurde à sa frontière et disposer d’une zone d’influence dans tout le Nord syrien, faisant d’elle un interlocuteur encore plus incontournable. Ankara va toutefois devoir gérer l’ambivalence de sa position de parrain des rebelles et de partenaire de la Russie et de l’Iran, tant à Idleb que dans le nord du pays.


Israël

L’État hébreu a clairement décidé de passer la seconde dans sa volonté d’empêcher l’Iran de s’installer en Syrie, procédant à des dizaines de frappes, jusque dans la maison russe chez son voisin. Israël n’est toutefois pas allé jusqu’à envoyer des hommes sur le terrain, préférant gérer ce qu’il perçoit comme une menace iranienne par ses interventions aériennes et par la négociation avec Moscou. L’État hébreu peut se targuer d’avoir réussi à faire reculer les Iraniens dans le Sud et fragilisé nombre de leurs installations militaires partout dans le pays.

Mais sa politique en Syrie est de plus en plus dépendante de Moscou, avec qui les relations se compliquent, et semble insuffisante pour parvenir à pousser les Iraniens à plier bagage.


(Lire aussi : Les relations entre Israël et les pays du Golfe mijotent à feu doux)


Arabie saoudite

Riyad apparaît, encore plus que les années précédentes, comme le symbole de la marginalisation des Arabes, mêmes pas invités à négocier l’avenir de la Syrie. La récente réouverture de l’ambassade émiratie à Damas, qui devrait être suivie d’une initiative similaire de la part des Saoudiens, s’inscrit dans cette volonté de revenir dans le jeu. Elle traduit aussi un espoir de contenir ainsi l’influence iranienne dans le pays. Riyad a clairement tendu la main à Damas cette année en lui promettant une normalisation des relations contre un retrait des Iraniens. Mais l’Arabie semble avoir de moins en moins de choses à offrir, avec un carnet de chèques plus dégarni que par le passé, une réputation ternie par l’affaire Khashoggi et une politique extérieure axée avant tout sur le Yémen.


(Lire aussi : La fin du mythe Mohammad ben Salmane)


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PAUL TRONC

On ne dira pas plus que, comparez l'objectif 1er des forces du complot occidentalo wahabite parti en lambeaux et la situation actuelle de ceux qui ont résisté à ce complot.

Qui était là en 2011 et qui devait partir ? Qui est parti et Qui est resté.

Merci.

Chammas frederico

En Syrie, situation ubuesque;
Tous à la manœuvre...sur le terrain stratégique.. A l'exclusion du "pouvoir"
Lequel pouvoir dit qu'il va reprendre la totalité des "zones encore occupées"
Avec quelles forces?

Peut on imaginer une paix.( ou une trêve durable) sur tout le territoire qui était "la Syrie"
Pour cela, il faudrait l'accord "unanime" des Parrains qui se sont investis dans divers rôles, pour ou contre Mr Assad...
Quels avantages devraient être accordé, aux uns et aux autres...pour obtenir bonne volonté et aide...a la reconstruction politique et matérielle du pays "appelé Syrie"... Et qui éradiquera alors le reste des djihadistes de tous poils...devenus "chefs de guerre" comme dans l'Afghanistan de la dernière décade...

Vraiment "ubuesque" toute prétention à reconstruire la Syrie telle que nous l'avons historiquement connue

L’azuréen

Je ne sais pas car le jeu des usa peut être terrible pour tout le monde , Russie incluse . Cependant ,il semblerait que la Russie ait gagné ses lettres de noblesse en Syrie et qu’elle joue dorénavant un rôle décisif et crucial accepté à demi mot par les usa .

L’azuréen

Je ne sais pas car le jeu des usa peut être terrible pour tout le monde , Russie incluse . Cependant ,il semblerait que la Russie ait gagné ses lettres de noblesse en Syrie et qu’elle joue dorénavant un rôle décisif et crucial accepté à demi mot par les usa .

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

C,EST FAUX ! LE TABLEAU COMMENCE A DEVENIR PLUS OPAQUE !

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