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Culture

Quand Zeina (Abirached) rencontre Mathias (Enard)

Bande dessinée

« Prendre refuge », ou la rencontre de deux pointures, littéraires et graphiques, est paru début septembre chez Casterman. Un roman graphique très attendu, où se déploient deux trames narratives aux résonances contemporaines multiples.

17/09/2018

Lorsqu’on les interroge sur leur rencontre, les deux auteurs ne se lassent pas de raconter qu’ils se sont retrouvés pour la première fois au Salon du livre de Beyrouth en 2015, année de la publication de Boussole, roman de Mathias Enard, lauréat du prix Goncourt de cette année-là, et du Piano oriental, bande dessinée remarquée de Zeina Abirached. « La complicité a été immédiate et on s’est retrouvés à différents Salons littéraires. Notre première collaboration artistique a eu lieu à Lyon, c’était une lecture dessinée. Mathias lisait un poème, Beyrouth, et je dessinais au fur et à mesure sur un rouleau en papier pour accompagner sa longue phrase ; le dessin était ininterrompu et accompagnait le flot des mots. » C’est finalement entre deux bières, à Tournai, que l’écrivain lance la question fondatrice, « Quand est-ce qu’on fait un livre ? », amorce d’une longue conversation créatrice qui a duré deux ans.


Écrire à quatre mains

Le point de départ narratif de l’album est la rencontre de deux archéologues européennes en 1939, librement inspirées d’Anne-Marie Schwarzenbach (qui était déjà mentionnée dans Boussole) et d’Ella Maillart, sur le site des bouddhas de Bâmiyan, en Afghanistan. Dans ce décor majestueux, elles tombent amoureuses, avant d’apprendre la même nuit que la guerre a éclaté en Europe. « On est partis de ce premier synopsis de Mathias ; j’ai aimé l’idée d’une soirée de bascule où le monde des certitudes est menacé, aussi bien au niveau historique que personnel. Rapidement, il a proposé de mettre en regard un autre moment de bascule contemporain : la guerre de Syrie. » Le récit-cadre de l’aventure onirique afghane met en scène Neyla, réfugiée syrienne récemment arrivée à Berlin, qui noue une relation insolite et imparfaite avec Karsten, un jeune Allemand féru d’Orient, qui s’est épris d’elle.

Coutumier de l’exercice de juxtaposition narrative, Mathias Enard précise les modalités d’écriture : « Une fois le récit afghan défini, on a travaillé le récit moderne. Je faisais une proposition de texte, Zeina envoyait des dessins et on faisait évoluer le texte. »

La binarité rythme la lecture et permet des jeux de miroir étonnants. Outre la synergie des lignes et des mots, les échos sont multiples d’une histoire à l’autre : la destruction de Berlin puis celle d’Alep, le thème de l’exil, choisi ou subi, et la difficulté d’aimer. S’ajoute au mystère de cette narration juxtaposée tout un jeu d’analogies : entre l’Allemagne actuelle, où se sont réfugiés un million de migrants, et l’Allemagne nazie ; entre les souffrances de la population syrienne et celles du peuple afghan ; entre l’attente anxieuse de nouvelles venues d’Europe ou d’Alep.


(Pour mémoire : « Notre génération a connu Beyrouth détruite, nous en cherchons les traces »)


« Tes yeux sont les deux derniers navires en partance  »

Le traitement du motif amoureux est très original. La spatialisation affective permet de visualiser le brouillage sensoriel et la distorsion des perceptions temporelles : l’étirement du temps de l’attente et les émotions contradictoires autour d’une restitution mémorielle forcément trompeuse.

Au fil des pages, par la reprise de motifs graphiques stylisés et par un découpage textuel fragmenté, le lecteur devine le discours intérieur des personnages, l’errance de leurs pensées et leur rêverie amoureuse. Certaines doubles pages sont purement contemplatives et permettent de retrouver le calme après l’émotion, « le paysage participe à raconter l’émotion », précise la graphiste. Les constellations, récurrentes dans les deux histoires, semblent symboliser la solitude inéluctable des êtres.

« La langue arabe est notre langue commune à Zeina et à moi. J’avais envie de cette scène où Neyla explique à Karsten ce qu’est l’arabe, tentative vaine. C’est quelque chose de très beau. Zeina voulait donner corps à la langue. » D’où un passage savoureux où quelques vers de Nizar Kabbani s’invitent dans le tissu textuel : « Tes yeux… Est-ce que tu peux m’y laisser une place ? Car je suis fatigué de l’errance. » La graphie linguistique a une dimension sonore : « Cette scène est hautement érotique. Il y a une sensualité dans le dessin de mes lettres. Pour donner l’illusion du son, il y a la répétition des lettres, qui transcrivent la sensualité de la langue. » La langue arabe s’entend dans le français par l’esthétisation des lettres et permet une double lecture aux arabophones.

La connivence linguistique des deux auteurs renforce la fertilité du langage et la poésie du texte. Selon l’écrivain, « la poésie vient du décalage entre la réalité de la langue et la façon de parler de Neyla ; il y a une fusion des syntaxes qui est poétique; c’est une création à partir d’une fusion. Elle s’exprime avec une syntaxe souvent proche de l’arabe, en français, qui est en fait de l’allemand ». D’où un jeu langagier surprenant : « L’allemande langue est joliment complexe! » fait remarquer l’héroïne, avant de goûter une bratwurst et de s’exclamer : « Salaison saumâtre ! »


(Pour mémoire : Lamia et Zeina se partagent le Phénix)


Vision politique

Le refuge est un motif verbal et visuel qui se décline dans l’album. Les premières pages font référence au bouddhisme, qui consiste à « prendre refuge dans Bouddha, dans la sagesse ». Le refuge de la relation amoureuse constitue un autre abri, même temporaire.

Dans un sens plus littéral, le titre évoque les réfugiés politiques ; la graphiste partage avec son héroïne la difficulté du cheminement intérieur quand on quitte son sol natal. « Je suis arrivée à Paris en 2004, après la guerre, mais mon expérience de l’exil m’a permis de mieux comprendre Neyla. Je connaissais la guerre et la destruction, mais surtout je savais ce que c’est d’être loin. Ce qu’on voulait, c’était personnaliser l’expérience de la solitude, avec pudeur. Peut-être que le dessin en noir et blanc laisse plus de place au lecteur, qui peut se projeter et faire une lecture plus personnelle en fonction de son vécu. » Et pour Mathias Enard, il s’agit bien d’un texte engagé. « Oui, c’est politique, il est question des réfugiés. Ce n’est pas un pamphlet ni un essai, mais une vision politique, qui cherche à changer l’image qu’on peut avoir des réfugiés. »

Depuis la parution de l’album, les deux auteurs enchaînent les rendez-vous dans les Salons littéraires et les librairies, où l’accueil est enthousiaste : Nancy, Bruxelles, Saint-Malo, Angoulême, Toulouse, Lyon, mais aussi prochainement à Beyrouth, au Salon du livre de novembre. L’ouvrage est disponible dans les librairies locales.

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