Carnet de bord

XXIX- Vers l’inconnu

Philippe Lopez/AFP

Mon fils tombe à vélo. À terre, il pleure. Genou écorché. Je l’entends de loin, quelques pas derrière lui, son père. Le temps que nous le rejoignions, une vieille dame se lève de son banc avec difficulté, s’approche de lui pour lui venir en aide. « Ne le touchez pas, ne le touchez pas ! » lui hurle un passant, des rouleaux de papier toilette sous le bras, et agitant son autre main. La vieille dame se rasseoit, près de son époux, sans dire un mot. À quelques mètres de là, des policiers municipaux contrôlent l’attestation de sortie de deux jeunes filles qui discutent sur un banc.

« Venez, on y va ! » Je prends les enfants et nous rentrons à l’appartement. Finie la petite sortie sur la place d’à côté. Retour entre nos quatre murs.

Comment le monde a-t-il pu se transformer si vite ? Nos vies changer du tout au tout en quelques jours seulement ? « C’est la faute de la corne du virus », me dit mon fils.

J’ai perdu le compte des jours. « Le temps du confinement peut durer encore quelques semaines », a dit le Premier ministre Édouard Philippe, lundi soir, en annonçant un durcissement des mesures de confinement en France. Encore trop de joggeurs dans les rues de Paris. Trop de clients au marché. « Les sorties pour prendre l’air ou courir devront se limiter à un rayon d’un kilomètre de chez soi, durer une heure maximum, une fois par jour. » Sinon amende et prison, si récidive.

« Ça me rappelle les jours de guerre au Liban », me glisse mon mari, né en 1982. « Les journées passées à jouer aux cartes… » alors qu’il entame, 30 ans plus tard, une énième partie de Uno avec les enfants.

Pendant les premiers jours, on s’échangeait beaucoup de blagues sur le confinement avec les amis, sur WhatsApp. Ça fusait et nous tirait un sourire, parfois même un éclat de rire.

Sept jours plus tard, on s’échange désormais des photos de nos petits plats, concoctés avec délectation pendant les longues heures du week-end. Hachis Parmentier, manouchés, tartes aux pommes, falafels. À la radio aussi, on parle « bouffe ». Et on donne des conseils de recettes. Comment faire son pain au levain ? Comment cuire les blettes. On revient à l’essentiel : notre ventre.

Aujourd’hui, on se demande tous les matins, et très sérieusement, comment ça va, si l’on tient le coup. Dans le groupe, trois amis pensent avoir le coronavirus. Ils en ont les symptômes : courbatures, toux sèche, perte du goût et de l’odorat, yeux qui pleurent. Des symptômes légers. Pas de quoi appeler le 15. De toute façon le numéro est saturé, réservé aux urgences. Restez à la maison. Ça passera.

Nous ne sortons plus. À 20h, tous les soirs, nous ouvrons la fenêtre et applaudissons les soignants, moment de rare communion avec les voisins. C’est beau, c’est fort. Pendant quelques minutes, nous brisons le silence de la ville, avant de retourner dans nos coquilles.

Sept mois que nous avons quitté le Liban. Une éternité. Et un jour. Un bouleversement inimaginable surtout. Nous sommes à l’arrêt, en mode pause, dans un temps suspendu. Nous vivons au jour le jour, comme au Liban. Sans savoir de quoi demain sera fait. Ce sera peut-être, au bout du compte, un nouveau monde.

Mon carnet de bord se transforme en journal de confinement. Je vous en épargne désormais les détails. Et vous dis au revoir. Et à bientôt, je l’espère...

NDLR : sept mois après son lancement, nous arrêtons donc ce carnet de bord d’une émigration, du Liban vers la France, et remercions A.R. pour cette expérience partagée.


Les épisodes précédents

La prise de conscience

Je voulais écrire

Panique sur la ville

« Notre raison est en France, mais notre cœur est au Liban »

Impressions libanaises

Au-dessus des nuages

Cultiver son réseau

« Ponzi, haircut et lollars »

« Haram le Liban »

« Tout le monde veut partir »

Bientôt un nouveau monde

Où est passé notre argent ?

D’une grève à l’autre

Être libanais


Mon fils tombe à vélo. À terre, il pleure. Genou écorché. Je l’entends de loin, quelques pas derrière lui, son père. Le temps que nous le rejoignions, une vieille dame se lève de son banc avec difficulté, s’approche de lui pour lui venir en aide. « Ne le touchez pas, ne le touchez pas ! » lui hurle un passant, des rouleaux de papier toilette sous le bras, et agitant...

commentaires (1)

C’est maintenant que le carnet de bord pouvait commencer a etre utile aux autres......

Marie-Hélène

12 h 06, le 26 mars 2020

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Commentaires (1)

  • C’est maintenant que le carnet de bord pouvait commencer a etre utile aux autres......

    Marie-Hélène

    12 h 06, le 26 mars 2020