Fragments de 2025 : ceux et celles qui ont marqué la scène culturelle. Photos DR
En 2025, la culture n’a pas fait dans la demi-mesure : coup sur coup, elle a frappé juste, fort, parfois là où ça fait mal. Coups au cœur, coups d’éclat, coups de blues ou coups de génie, ces 25 moments racontent une année à prendre de plein fouet. Des adieux qui serrent, des gestes qui claquent, des scandales qui grincent et des retours qui font du bien : autant de coups portés à l’ennui, de coups de pied dans la routine et de coups de grâce à l’amnésie culturelle.
Coup au cœur : adieu à Ziad Rahbani

La disparition de Ziad Rahbani en 2025 a laissé le Liban orphelin d’une voix essentielle. Avec lui s’est tue une musique faite de lucidité, d’ironie tendre et de révolte joyeuse. Son adieu, populaire et sans apprêts, fut porté par une foule chantante, fidèle à un artiste qui parlait la langue des gens. Ziad laisse une œuvre gravée dans la mémoire collective, miroir d’un pays blessé mais encore habité par la grâce, la colère et l’intelligence de ses chansons.
Coup de peine : Joe Tarrab, un regard universel

Critique d’art majeur de L’Orient puis de L’Orient-Le Jour, Joseph (Joe) Tarrab fut l’un des derniers humanistes d’un Liban fragmenté. Son regard d’érudit révélait la quête intime des artistes et inscrivait leur travail dans une continuité plus vaste. L’un des derniers témoins de l’effervescence intellectuelle beyrouthine des années 1960, il s’est éteint le 31 décembre 2024, laissant le Liban orphelin d’une conscience universelle. Ce juif viscéralement libanais a été porté en terre par ses amis musulmans et chrétiens.
Coup de maître : Élie Saab, l’artiste total

À Riyad, en novembre 2024, les 1 001 saisons d’Élie Saab ont célébré 45 ans de création dans un spectacle planétaire mêlant haute couture, musique et émotion.
Devant 1 200 invités, 300 robes ont défilé en présence notamment de Céline Dion, Jennifer Lopez, Halle Berry et Nancy Ajram. Céline Dion a même chanté et dansé malgré sa maladie. Pensé comme un art total, le spectacle a transporté la capitale saoudienne dans un univers irréel. Dans la nuit de Riyad, Élie Saab a rappelé que le génie libanais sait encore illuminer le monde.
Coup symbolique : Haïfa Wehbé, homme de l’année

« J’ai toujours été l’homme de ma vie, alors il n’y a pas de mal à être, pour une fois, l’homme de l’année », annonce la sublime pop star libanaise Haïfa Wehbé dans un clip réalisé par Élie Fahed pour GQ. On la voit habillée en noir ou en blanc, corsetée et coiffée d’une capeline, désignée « homme de l’année 2025 » par le magazine masculin de mode et art de vivre. Elle affirme que sa force a été de traverser son incroyable parcours tout en restant elle-même et clame haut et fort que l’homme qui a défendu et protégé Haïfa n’est autre qu’elle-même.
Coup de grâce : Jean-Louis Mainguy, lumineux

Fra’ Jean-Louis Mainguy s’est éteint le 14 août, laissant l’image d’un créateur lumineux, à la croisée de l’architecture, de la scène et de la foi. Architecte d’intérieur reconnu, il a signé de Paris à Beyrouth des projets élégants mêlant art contemporain et théâtralité. Homme de culture, il a marqué le Festival de Baalbeck par des mises en scène mémorables, même au cœur des crises. À un tournant de sa vie, il choisit le dépouillement en rejoignant l’ordre de Malte, se consacrant aux causes humanitaires. Il laisse l’héritage d’une beauté habitée par le sens et les sens.
Coup de style : Jeanne Feghaly et la Première dame

Jeanne Feghaly, jeune créatrice libanaise autodidacte, a vu l’une de ses robes choisie pour le portrait officiel de la Première dame Neemat Aoun. Sélectionnée parmi plusieurs jeunes créateurs, elle signe une création en noir et blanc au symbolisme fort, sans se douter du destin qui l’attend. Ancienne banquière reconvertie par passion, elle a bâti sa marque pas à pas, inspirée par le tailleur et le tuxedo féminin. Sa signature discrète, marquée par la libellule, célèbre la métamorphose et l’autonomisation des femmes.
Coup de nostalgie : « Divas, d'Oum Kousloum à Dalida »

Affiches, costumes, films et archives retracent un âge d’or où chant, cinéma et glamour ont façonné une culture panarabe moderne. Pensée comme un parcours immersif, l’exposition dialogue avec les grandes heures de Baalbeck et intègre des pièces inédites, dont des robes et des effets personnels, des coupures de presse et des extraits de films. Lancée à l’Institut du monde arabe à Paris, l’exposition « Divas. D’Oum Koulsoum à Dalida » trouve au musée Sursock sa place naturelle, rappelant au visiteur, au-delà du mythe, l’émancipation des femmes et leur rôle dans la création d’un imaginaire collectif arabe au XXe siècle.
Coup de projecteur : Cyril Aris, triste et beau

Le film A Sad and Beautiful World de Cyril Aris avait été choisi pour représenter le Liban dans la course à l’Oscar du meilleur film international 2026. Présenté à la Mostra de Venise, le film y a remporté le prix du public sous une ovation. Premier long-métrage de fiction du réalisateur, il raconte une histoire intime, en miroir des fractures et des espoirs que suscite le Liban, avec la réalisatrice Mounia Akl dans le rôle principal. Bien qu’il n’ait pas été retenu par l’académie hollywoodienne, le film incarne l’ambition d’un cinéma libanais désormais tourné vers la scène mondiale.
Coup de pelle : patrimoine en péril

Avec tout son mépris pour le patrimoine et la DGA lui signifiant que ses plans de construction sont jugés irréalisables, le propriétaire de la parcelle a lancé son engin destructeur sur une partie du site antique de Tell Fadous-Kfarabida, à deux kilomètres au sud de Batroun. Les couches des niveaux inférieurs ont été sauvées in extremis. Elles avaient révélé les vestiges (fortifications, bâtiments publics et quartiers d’habitation) d’une communauté organisée datant d’environ 3000-2500 av. J.-C.). Aujourd’hui, le tell est classé « site protégé ».
Sacré coup : l’Open Access pour tous

Désormais, plus de frein à la diffusion du « Bulletin d’archéologie et d’architecture » libanaises (BAAL). Sa publication, interrompue depuis six ans faute de ressources financières, est relancé en édition numérique grâce aux subventions de la Fondation Honor Frost. Les rapports des fouilles seront en accès libre, à la portée du public et des experts dans le domaine. Pionnière de l’archéologie sous-marine, Honor Frost avait effectué ses premières plongées en scaphandre autonome au Liban.
Coup de douceur rétro : impressions de Paradis

Issues d’une longue tradition publicitaire, les 80 affiches de voyage et de cinéma conçues entre 1920 et 1970 exposées l’été dernier au pavillon Nouhad es-Said du Musée national sont à la fois des œuvres d’art et des supports narratifs qui racontent des histoires de destinations en capturant leur essence, leurs ambiances et leurs moments emblématiques. Cette échappée en couleurs où l’on découvre aussi un Liban idyllique a été l’événement qui reflète l’engagement du collectionneur Philippe Jabre à présenter les multiples approches créatives qui ont façonné l’histoire visuelle et culturelle du pays.
Coup de seringue : le sang de Wajdi Mouawad

Pour le célèbre dramaturge qui a proposé au Collège de France en février dernier une leçon inaugurale mémorable, le jaillissement de l’écriture s’articule autour de la souffrance. « En attendant que le sang soit ici versé, car il le sera à n’en point douter », avait-il averti son auditoire d’entrée de jeu. Et il a tenu promesse : devant une assemblée au souffle coupé, Wajdi Mouawad a tombé la veste, retroussé les manches de sa chemise blanche, et tendu ses veines à une infirmière. « Nous sommes tous des meurtriers, certains le deviennent. »
Coup de spray : les parfums de la Maison Kurkdjian

Derrière le rayonnement international de la Maison Kurkdjian, une collaboration intense entre Francis Kurkdjian et Marc Chaya, qui n’ont de cesse de sensibiliser le public au geste créateur du parfumeur. Cet automne, ils ont imaginé au Palais de Tokyo un parcours sensoriel et immersif, « Parfum, sculpture de l’invisible », à travers des œuvres olfactives et polysensorielles. Les deux esthètes ont réussi leur pari de « sortir le parfum de la bouteille », montrant que « pour créer un parfum, il faut une vision ».
Coup de sagesse : les mots de Dominique Eddé

La conférence inaugurale des Journées de l’histoire, organisées par l’IMA en mars dernier à Paris, a fait entendre la parole érudite et pondérée de Dominique Eddé, autour de la question de l’héroïsme, interrogeant les figures de Gilgamesh, Enkidu, Iblis, mais aussi Antar, Abla, Kaïs, Leila… « Je viens d’un pays où la terre a tremblé », a-t-elle rappelé, intimant à son public de « tout faire pour que ce bruit ne s’approche pas ». L’héroïsme de la guerre, « personne n’en veut », a-t-elle renchéri, avant de rappeler la nécessité de se libérer du poids de l’hybris. « On veut de l’humanité, pour nous aider à vivre, et à mourir. »
Coup double : Lucien Bourjeili et le libertinage

Après avoir dénoncé, sur les planches comme dans la rue, les outrances de nos politiciens véreux, le metteur en scène et activiste Lucien Bourjeili s’est attaqué à un sujet provocant jamais développé jusque-là dans une pièce au Liban : l’échangisme conjugal ! Abordé par le biais de la comédie sociétale, What happens bi Barcelona stays bi Barcelona, parodie d’une pratique de plus en plus répandue chez nos compatriotes, a enregistré l’un des plus gros succès de la saison théâtrale passée…
Coup de com : We Design Beirut, an II

Durant cinq jours en octobre, Beyrouth a renoué avec son éclat et son énergie créative. Pour sa deuxième édition coïncidant avec les 50 ans du déclenchement de la guerre du Liban, We Design Beirut a relevé un pari ambitieux : raviver l’esprit inventif de la capitale malgré les crises. Des Bains romains à la tour Murr, en passant par la Villa Audi ou l’immeuble de l’Union, l’événement a mis en lumière les talents libanais tout en réactivant des lieux emblématiques longtemps relégués dans l’ombre.
Coup de baguette : la « Carmen » libanisée à Baalbeck

Présenter une production opératique sous les « piliers de l’éternité » de Baalbeck : un rêve longtemps caressé par Jorge Takla, enfin accompli. Malgré les défis et l’incertitude sécuritaire, le metteur en scène libano-brésilien a signé pour Baalbeck 2025 une Carmen à l’âme libanaise, portée par des talents locaux et européens. Installée sur une scène circulaire incrustée dans le site antique, cette production d’envergure internationale s’impose comme une victoire éclatante de l’art sur la violence.
Coup de cœur : le « Beyrouth est une fête » d'Augustin Trapenard

Invité du festival Beyrouth Livres pour soutenir Bibliothèques sans frontières, dont il est le parrain, Augustin Trapenard, l’animateur de La Grande Librairie, a séduit les Libanais. Sa défense fervente de la lecture et son « Beyrouth est une fête ! », lancé lors d’une interview à L’Orient-Le Jour, ont fait mouche. L’édition, recentrée sur le campus de l’ESA, a aussi offert de belles rencontres, notamment avec Laurent Gaudé et Nicolas Mathieu, sans toutefois attirer une affluence à la hauteur des attentes. Reste ce slogan, comme un viatique obstiné…
Coup de chapeau : le triste départ de Diane Keaton

Elle aurait pu partir dans un dernier éclat de rire, une tenue qui ne ressemblait qu’à elle, en tirant son chapeau une dernière fois dans une joyeuse révérence. Pourtant, Diane Keaton est partie en silence, trop vite, le 11 octobre, surprenant tous ceux qui l’aimaient. L’actrice, qui fut l’égérie de son (ex-)compagnon Woody Allen, a marqué le cinéma dans des rôles diversifiés, des personnages qui ont accompagné les chapitres de sa vie et ses choix. De l’inoubliable Annie Hall à Looking for M. Goodbar, en passant par The Godfather, chapeau l’artiste !
Coup de magie : Mayass, époustouflant

Nadim Cherfan, vrai génie derrière un travail où la démesure est de rigueur, déteste la lumière. Son spectacle Al-Awda, le retour, présenté sous le ciel du Festival des Cèdres, décrit parfaitement la justesse, la sensualité, la profondeur d’un spectacle magnifique. Riche en symboles, servi par des danseuses parfaites et des acteurs confirmés, parmi lesquels Cynthya Karam, Ammar Chalak, Badih Abou Chakra et les voix de Melhem Zein et Jahida Wehbé, c’est la vie de Gebran Khalil Gebran qui défile devant un public qui a été époustouflé. Après une reprise début janvier à Beyrouth, la troupe prépare une tournée internationale.
Coup de blues : « the great Robert » s’en est allé

Il y avait dans sa voix, son regard, son geste, une justesse rare, conférant à chacune de ses interprétations profondeur et élégance. L’image de Robert Redford restera celle d’un gentleman révolté, acteur, réalisateur et producteur engagé, mêlant combats politiques, environnementaux et personnels. Il demeurera le candidat idéaliste de The Candidate, l’amoureux mélancolique de The Way We Were, face à Barbra Streisand, ou l’homme en quête de liberté dans Out of Africa, aux côtés de Meryl Streep
Coup de théâtre : Hanane Hajj Ali prise pour cible

Victime d’une violente campagne de harcèlement en ligne après la présentation de sa pièce Jogging à Saïda, Hanane Hajj Ali se retrouve au cœur d’un scandale déclenché par l’extraction et la diffusion hors contexte d’une scène de prière. Accusée de blasphème, menacée, puis désavouée par l’université hôte, l’artiste dénonce l’abandon des institutions. Soutenue par plus de cinquante acteurs culturels, elle alerte sur la fragilité d’un secteur exposé à la censure, à la haine en ligne et à l’absence de protection publique.
Coup d’éclat : Yasmine Hamdan, le retour

En 2025, Yasmine Hamdan signait un retour marquant avec I Remember I Forget, un album qui confirme son rôle fondateur dans l’émergence d’une pop arabe à la fois poétique et politique. De SoapKills à sa trajectoire solo, l’artiste n’a jamais cessé de déplacer les lignes, refusant les formats comme les assignations. Mémoire, exil, douleur et espoir irriguent ce nouvel opus, fidèle à un sillon creusé sur le temps long. Dans un monde fracturé, sa musique continue de faire entendre une voix intime, identitaire et résistante, en filigrane, mais avec une force intacte.
Coup de force : Hiam Abbass, une présence rare

Hiam Abbass incarne une présence rare, et donc précieuse. À L’Orient-Le Jour, l’actrice se livrait sans détour, refusant les étiquettes commodes. Profondément attachée à la Palestine, elle y rejetait pourtant l’idée de « femme arabe » comme unique prisme pour lire son parcours. De ses choix de rôle à ses engagements, elle y revendiquait la nuance, l’universalité et la liberté de rester hors des cases. À l’écran comme dans la parole, cette interview confirmait une posture constante : ce que certains nomment « l’Arabe », elle le revendique simplement comme humain.
Le coup Bardot : cinéma, scandale et liberté

Icône absolue et figure de la liberté française, Brigitte Bardot s’est éteinte le 28 décembre 2025 dans sa Madrague tropézienne. Mythifiée de Hollywood à Saint-Tropez, idole devenue monument national souvent contesté, elle aura traversé le siècle en bouleversant le cinéma, les mœurs et l’imaginaire collectif. Actrice phare des années 1950-1960 avant de se retirer à 39 ans, elle s’est ensuite consacrée corps et âme à la cause animale, laissant une empreinte aussi flamboyante que controversée.

