Francis Kurkdjian et Marc Chaya. Photo Maison Kurkdjian
Depuis 2009, la maison Francis Kukdjian, fondée par le célèbre créateur de parfum et Marc Chaya, son président-directeur général, connaît un rayonnement spectaculaire. Jusqu’au 23 novembre, le palais de Tokyo accueille une rétrospective du travail de Francis Kurkdjian intitulée « Parfum, sculpture de l’invisible », dont le commissaire d’exposition est Jérôme Neutres. L’occasion d’une promenade olfactive innovante et surprenante, à travers des odeurs créées par Francis Kurkdjian, et mises en scène sous forme d’installations artistiques polysensorielles. La figure de Marie-Antoinette, le roi qui danse, la partition de Salomé ou le chocolat créé par Anne-Sophie Pic font résonner des fragrances qui sculptent, à travers des visions artistiques croisées.
Cofondateur de la maison Francis Kurkdjian, le Franco-libanais Marc Chaya revient sur son parcours pluriel. « Mon enfance a été marquée par la guerre du Liban, et c’est la beauté qui m’a sauvé, les livres de la bibliothèque de mes parents, les vidéos de Rudolf Noureev que me montraient notre voisine à Beyrouth, ou encore les bâtiments détruits de Beyrouth que je rêvais de reconstruire. C’était des chocs esthétiques réparateurs », confie Marc Chaya. Sur les conseils de son père, il se lance dans des études de finance et intègre le cabinet Ernst and Young à Paris ; sa carrière est fulgurante. « Au départ, j’avais le syndrome de l’imposteur et j’avais toujours peur de me faire virer… J’ai beaucoup appris en regardant l’état financier des sociétés, leur business model… », ajoute-t-il.
En 2004, il rencontre Francis Kurkdjian à un dîner. « Nous étions tous deux à un moment où nous voulions évoluer et j’ai découvert que le parfumeur était un créateur caché derrière les rideaux et que créer un parfum, c’est apprendre à sentir 800 odeurs et élaborer un concept esthétique qui va procurer du plaisir », avance le cofondateur de la maison Kurkdjian. « Les grands parfumeurs sont des artistes comme les autres, révélateurs d’un temps à venir. Lorsque Le Mâle de Jean-Paul Gaultier, créé par Francis, est sorti, on n’avait jamais rien senti de tel, il parlait de libération de l’homme, de tous les codes que Gaultier incarnait en vêtements », analyse le directeur.
Ce qui rapproche les deux fondateurs de la maison, ce sont aussi leurs origines. « Francis est né en France dans une famille arménienne, avec une éducation très semblable à la mienne, autour de valeurs communes, le respect des aînés, la solidarité, le sens de l’amitié, la valeur du travail... On avait des références familiales mais aussi culturelles très proches. Francis avait envie d’exprimer sa créativité plus librement et j’avais besoin d’un projet qui me ramenait vers ce qui me faisait vibrer », raconte Marc Chaya.
« Pour créer un parfum, il faut une vision »
« La maison Francis Kurkdjian est une maison de création, dans un monde où le parfum est essentiellement un outil de vision marketing et d’amplification de ce qui est à la mode. Notre maison est là non pas pour proposer ce qui existe déjà, mais pour révéler du sens, le fabriquer et aller vers ce qui n’est pas attendu : c’est le propre de la création », insiste Marc Chaya, le premier conseiller de Kurkdjian. Leur collaboration est fluide et rodée. « Je l’ai encouragé à rêver grand, comme pour sa première installation à Versailles en 2006, au bosquet de l’Orangerie, qu’il a transformée en énorme orange fluorescente. Sortir le parfum de la bouteille était une évidence, pour en apprécier l’expressivité esthétique», souligne le cofondateur de la maison Kurkdjian, soucieux d’appréhender le parfum autrement que comme un accessoire.
« Francis travaille l’imaginaire autour du parfum, l’inspiration, le concept, je suis le premier client et on en discute, j’apporte parfois des compléments. Ensuite, nous construisons l’identité des produits, leur campagne, l’architecture de leur projet de vente », précise le directeur. Une méthode qui a garanti le succès de la maison Kurkdjian. L’engagement n’est pas terminé pour autant. « Actuellement, je peux protéger la forme de la bouteille, la forme du bouchon, le nom du parfum mais je ne peux pas protéger ce qu’il y a dans la bouteille ! Et tout ça parce qu’on pense que le parfumeur est un chimiste, c’est comme si on disait que Picasso est une main. Or pour créer un parfum, il faut une vision », s’indigne-t-il.
La Maison Kurkdjian interroge la vision créative du parfumeur, la sculpture invisible de la matière olfactive et en filigrane, le sens du luxe. « Pour nous, il correspond à ce qui est extraordinaire, en termes d’expression artistique, de qualité et d’expérience clients, pour créer du désir », avance Marc Chaya avec conviction.
« Le parfum est l’art de la nuance »
La vision artistique de la Maison Francis Kurkdjian s’articule autour de la rencontre de trajectoires réflexives nourries par des expériences riches et plurielles, sensibles au fil du parcours de l’exposition du palais de Tokyo. « C’est en 1999 que j’ai été sensible à la notion de décloisonnement, Sophie Calle m’avait passé cette commande de l’odeur de l’argent, cela m’a invité à réfléchir à la dimension artistique de la création d’un parfum », se souvient Francis Kurkdjian avec ferveur.
Son intérêt pour le parfum remonte à l’adolescence. « Ma sœur avait une collection d’échantillons de parfums, que j’ai dérobée petit à petit. J’ai également été marqué par le film Le Sauvage, les gestes du parfumeur expriment une forme de mystère, au fil des années j’ai mesuré la justesse de sa description du métier et de l’écosystème autour », ajoute le créateur, qui a dansé plusieurs années dans une compagnie semi-professionnelle. « Ma pratique de la danse m’a enseigné la discipline, la rigueur et l’idée d’une quête de perfection inatteignable. À l’opéra, mon professeur me disait que le meilleur professeur est le miroir, qui incarne une forme d’exigence personnelle, et dans les deux cas il faut emmener son public avec soi », poursuit-il.
« Enfant, j’étais fasciné par Versailles, ce lieu majestueux, cette déclaration de puissance. Louis XIV a su jouer du savoir-faire français, devenu une arme diplomatique et économique, et le parfum se situe dans cet héritage. Il correspond à une illustration de la société : Marie-Antoinette incarnait la légèreté, la cour royale d’Autriche était moins rigoureuse que celle de France », précise le créateur, qui a entre autres créé un parfum à la rose dans la lignée de ceux que portait la reine. L’exposition « Parfum, sculpture de l’invisible » offre à un public nombreux et enthousiaste une déambulation plurisensorielle qui met en scène l’idée de Francis Kurkdjian selon laquelle « le parfum est l’art de la nuance ».




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08 h 19, le 20 novembre 2025