Projection du film « Its a Sad and Beautifil World » lors du Prix du public à Venise. Photo Giornate degli autori, Moris Puccio
À Venise, les applaudissements ont résonné longtemps après la projection. Devant une salle debout, Cyril Aris, réalisateur libanais reconnu pour ses documentaires sensibles et son approche intimiste du cinéma, vient de remporter le Prix du public à la Giornate degli Autori de la Mostra. Cette consécration vient rendre hommage à son style singulier, forgé dans des œuvres à caractère documentaire telles que The Swing ou Dancing on the Edge of a Volcano, où l’intime et le politique s’entrelacent avec une rare justesse.
It’s a Sad and Beautiful World est sa première fiction longue. « J’ai fait deux documentaires, et c’est ma première fiction. Avant les longs-métrages documentaires, je faisais des courts-métrages de fiction. Dans les deux cas, ce sont des films qui traduisent mes émotions du moment. Parfois l’histoire ne peut se dire qu’en docu, parfois en fiction », confie-t-il à L'Orient-Le Jour. L’histoire de Nino et Yasmina, de l’enfance à la vie de couple, épouse celle du Liban : « Leur relation oscille entre tendresse et désespoir, comme le pays entre prospérité, guerre et crises. » Le titre est emprunté à la première ligne de Down By Law de Jim Jarmusch (1986). « Les deux piliers de la tristesse et de la beauté reflètent ma perception et ma vision de mon pays, le Liban », souligne Cyril Aris.

Le personnage de Yasmina, écrit pour s’incarner en Mounia Akl
La force du film tient aussi dans sa distribution. Aris a imaginé le rôle de Yasmina pour Mounia Akl, cinéaste de Costa Brava Lebanon, et récemment des trois derniers épisodes de House of Guinness pour Netflix et la BBC. C’est avec elle qu’il s’est épris du théâtre quand ils jouaient tous deux en amateurs dans l’atelier Très-tôt théâtre de Michèle Malek. C’est avec elle, étudiante en architecture alors qu’il travaillait dans la finance, qu’il tourne le dos à une carrière tracée pour aller faire un master en cinéma à Columbia University. « J’ai commencé à travailler avec Mounia il y a 15 ans. On faisait des films complètement amateurs avec une petite caméra, sans équipe, ou des équipes réduites, sans rien du tout et on jouait nous-mêmes dans nos propres films parce que on était les seuls à pouvoir travailler avec autant de passion et de générosité, sans rémunération. » Il la ramène devant la caméra après une certaine absence, Mounia étant passée à la réalisation : « J’ai écrit le personnage avec elle en tête. J’admire son intelligence et son élégance devant la caméra. Je sais à quel point elle est capable de crever l’écran. Je savais qu’elle pouvait incarner Yasmina avec beaucoup d’authenticité. »
Quand Mounia Akl lit le scénario, elle comprend aussitôt le personnage et y adhère. Elle se sent tout de suite capable de l’incarner avec authenticité et empathie. « Je lui ai laissé beaucoup de liberté pour réinterpréter le personnage de Yasmina. J’ai pensé à elle en tant que personne, dans sa vraie vie. Je pense que c’est ce qui lui a permis de s’identifier au personnage », commente Aris. À ses côtés, Hassan Akil, Julia Kassar, Tino Karam ou Nadyn Chalhoub composent un ensemble où professionnels aguerris et nouveaux venus se répondent avec spontanéité.

Entre l’horreur et la douceur de vivre
Le film a été écrit en 2019, et le tournage, une fois le financement ardûment rassemblé, a commencé en 2024, non sans péril. « En pleine escalade entre le Hezbollah et Israël », l’équipe craignait à tout moment que la guerre n’interrompe le projet, et « déjà les missiles iraniens envoyés sur Israël traversaient l’espace au-dessus de nos têtes », se souvient Aris.
Une autre difficulté est de travailler un film sur le temps long, à cause justement de ce financement au compte-gouttes, en l’adaptant au fur et à mesure aux changements du pays et à l’évolution personnelle du réalisateur. « Le Liban était déjà un autre pays, entre le moment où j’ai écrit le scénario et celui où a commencé le tournage », souligne-t-il. Le titre lui-même évoque ce Liban qui n’en finit pas de basculer entre l’horreur absolue et la douceur de vivre, ce grand huit se reflétant dans la relation entre les êtres et les antagonismes de l’optimisme et du pessimisme des personnages sans jamais négliger l’humour, principal mécanisme permettant de s’adapter à ces décalages. L’histoire cinématographique du Liban n’est jamais loin, le documentariste en Cyril Aris nouant une continuité entre images d’archives et images de tournage pour exprimer le tempo de Beyrouth à chaque séquence différente.
Au final, c’est l’amour qui a dominé : amour du cinéma, d’abord, porté par des moyens modestes et une passion collective, et amour intime, car Aris a terminé le film alors que son fils venait au monde : « On a accouché en même temps, moi du film et ma femme de notre enfant, quelques semaines en avance, alors qu’on tournait le dernier plan. »

Une frontière floue entre réel et fiction
Sélectionné pour la première fois à Venise en tant que réalisateur – il y était auparavant comme monteur de Costa Brava, le film de Mounia Akl – Aris se dit bouleversé : « Toutes les projections de Sad and Beautifl World affichaient complet. Le public, éclectique, composé de Libanais, d’Arabes et d’une majorité d’étrangers a réagi avec beaucoup d’émotion. Remporter le Prix du public a été un moment inoubliable pour toute l’équipe. » Et l’aventure ne s’arrête pas là : It’s a Sad and Beautiful World poursuivra son chemin dans plusieurs festivals prestigieux, du BFI London Film Festival à Valladolid en Espagne, avant une sortie européenne prévue début 2026. Quant aux sorties arabe et libanaise, elles ne sont pas encore programmées.
Au cœur de cette reconnaissance, reste l’essence même du cinéma de Cyril Aris, cette frontière floue entre réel et fiction, déjà annoncée dans ses documentaires, qui se dissout dans un geste, un silence, une mémoire qui devient poésie. « La fiction est une manière poétique de révéler ou de refléter le vécu. Parfois on ne sait plus si on se souvient des choses telles qu’elles se sont passées ou telles qu’on les rêve. C’est dans ce passage que naît le cinéma. »




BRAVO à ces jeunes libanais qui portent haut le nom du Liban
15 h 02, le 26 septembre 2025