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Culture - Evénement

Vibrer au rythme d’une « expérience design » pléthorique à Beyrouth

C’est, avec le festival Beyrouth Livres, l’un des grands rendez-vous de la rentrée. La deuxième édition de We Design Beirut invite à redécouvrir la capitale à travers ses hauts lieux architecturaux et la diversité des pratiques créatives qui en façonnent le paysage.

Vibrer au rythme d’une « expérience design » pléthorique à Beyrouth

L'installation de Khaled Mouzannar à la villa Audi. Photo ZZ

Ceux qui s’attendent à y dénicher des pièces d’ameublement en seront pour leurs frais. We Design Beirut n’a rien d’un Salon du mobilier ou de la déco, mais se veut avant tout « une expérience immersive dans l’esprit du design », affirme haut et fort Samer el-Amine, architecte et co-initiateur de l’événement aux côtés de la communicante Mariana Wehbé.

Après une première édition, l’an passé, qui visait à remettre la capitale libanaise sur la carte des rendez-vous artsy, les deux organisateurs adressent cette année aux amateurs de design – et plus largement aux amoureux de Beyrouth – « une invitation à penser, créer et bâtir ensemble, dans un esprit de réparation et de renouvellement ».

Car ce We Design Beirut, acte II, explore les notions d’héritage, de renouveau et de continuité à travers une pléthore d’expositions, d’installations, de rencontres, de performances et de débats réunissant architectes, artistes, artisans et industriels avec le public.

La "Womb of a City" de l'Atelier L'Inconnu, postée devant la facade de la Villa Audi accueille, cette année, les visiteurs de la We Design Beirut. Photo Dia Mrad
La "Womb of a City" de l'Atelier L'Inconnu, postée devant la facade de la Villa Audi accueille, cette année, les visiteurs de la We Design Beirut. Photo Dia Mrad

Voulue donc comme un événement qui rallume l’esprit inventif et redonne de l’éclat à la capitale libanaise, cette semaine du design – ouverte mercredi et qui se déroule sur cinq jours, jusqu’au dimanche 26 octobre –, s’attache à braquer les projecteurs autant sur la richesse créative des talents de cette ville que sur celle de son patrimoine architectural, longtemps négligé pour cause de guerre, de crises et de bouleversements socio-économiques.

Des « fils de vie » dans une ville à fleur de peau

Pour cette édition 2025 qui coïncide avec le cinquantenaire du déclenchement de la guerre du Liban, les organisateurs ont donc mis le curseur sur l’architecture et le design beyrouthins abordés à travers « la mise en lumière, au double sens du terme, de sites et de bâtiments emblématiques de la ville occultés par les années de conflits », confie Samer el-Amine. C’est dans cet objectif que We Design a choisi de déployer ses expositions sur cinq emplacements phares de Beyrouth.  

À commencer par l’usine Abroyan. Située à Bourj Hammoud, cette usine textile désaffectée, qui garde encore les traces de la guerre de 1975, héberge dans ses murs plusieurs expositions (conçues par Samer el-Amine) qui rendent hommage au patrimoine artisanal libanais. Dans une première section, baptisée « Fils de Vie », des histoires libanaises sont racontées au moyen de 8 installations d’art textile, tissées aux fils de l'innovation et de la tradition mêlées. Les visiteurs peuvent y découvrir, notamment, le travail de la broderie traditionnelle revivifié par Sélim Azzam. Le talentueux graphiste devenu styliste, qui se souvient avoir dormi enfant dans des draps de lit brodés par les femmes de son village du Chouf, ramène 41 brodeuses de la montagne pour une démonstration en direct de leur art sur fond de berceuses locales chantées par l’une d’elles a cappella.

Une performance des brodeuses de Sélim Azzam a ouvert le 22 octobre la We Design Beirut à l'Usine Abroyan. DR
Une performance des brodeuses de Sélim Azzam a ouvert le 22 octobre la We Design Beirut à l'Usine Abroyan. DR

D’autres brodeuses, issues de l’association palestinienne Inaash, déploient également sur place leur art du point de croix. Et cela autant sur une sélection d’abayas aux motifs spécifiques à chacune des six grandes villes palestiniennes (Gaza, Ramallah, etc. ) qu’à travers une installation de 6 tentes abritant des assemblées de femmes poursuivant, en un acte de résilience, leur travail de mémoire au fil et à l’aiguille.

Un peu plus loin, c’est une immense tapisserie colorée, présentée par Ajialouna et réalisée à partir des dessins des petits orphelins de cette association beyrouthine, qui met l'accent sur l’importance du soutien éducatif dans l’éclosion des talents. Mais encore l’installation de suspensions en crochet de Sarah Baydoun (Sarah’s Bag) qui met en lumière la diversité de techniques et de mailles pratiquées selon les régions.

Toujours au sein de l’usine Abroyan, une seconde section dédiée aux « Métiers d'Art », placée sous la houlette de la célèbre designer libanaise Nada Debs, propose au public d’expérimenter, au moyen d’ateliers de marqueterie, de rotin (Maria Group) ou encore de verre soufflé installés sur place, les limites des techniques, matériaux et formes. Sans oublier l’installation interactive offrant aux visiteurs la possibilité de concevoir, avec l’aide de professionnels, leurs propres plateaux de « backgammon », à partir d’un alliage inattendu de marqueterie traditionnelle et de technologie contemporaine (IA).

Des installations en crochet et des abayas palestiniennes en point de croix, à l'usine Abroyan Photo Bernard Khalil
Des installations en crochet et des abayas palestiniennes en point de croix, à l'usine Abroyan Photo Bernard Khalil

Parallèlement à ces deux grandes sections purement artisanales, l’usine Abroyan accueille également une exposition photographique signée Patrick Baz et Anthony Saroufim (à la tête du studio Les Indisciplinés), deux photographes libanais de générations et d'horizons différents. Intitulée « Skin of a City », elle déroule un ensemble d’œuvres qui explorent la liberté d’expression à travers des photos de nus sensuels en interaction avec Beyrouth, une « ville à fleur de peau » marquée par les traces de la violence, de la censure et des tabous…

Design de Rottin à l'usine Abroyan. DR
Design de Rottin à l'usine Abroyan. DR

Cinquante pièces « totems » à la Villa Audi

Deuxième borne de ce parcours en cinq localisations : la villa Audi, à Achrafieh (Sofil). Entre les murs de cette demeure aristocratique du début du siècle dernier, reconvertie aujourd’hui en musée de la mosaïque, l'exposition « Totems of the Present and the Absent » (Totems pour le présent et l'absent) rend un bel hommage à la SMO Gallery, l’une des premières galeries à Beyrouth à avoir identifié, encouragé et soutenu dans les années post-guerre certains des plus grands talents du design libanais. Carte blanche a ainsi été donnée à son fondateur Gregory Gatserelia pour y déployer ses coups de cœur : des créations d’une cinquantaine d’artistes et designers, majoritairement libanais, abstraction faite de quelques italiens et japonais. Des noms et des labels aujourd’hui connus et reconnus tels que Spockdesign (alias Karim Chaya), Studio Manda (Georges Mohasseb), Youssef Haïdar, George Geara, Lina Shamma (céramiste) ou encore Karina Sukkar… Parmi lesquels se sont glissés de talentueux nouveaux venus. À l’instar de Fady Yachoui (Atelier L’Inconnu), dont la gigantesque silhouette en osier (baptisée « Womb of a City ») déborde littéralement d’une banquette placée dans une salle intérieure pour s’afficher sur la façade extérieure de la villa dans un mouvement tentaculaire et accueillant tout à la fois. Ou encore, du musicien Khaled Mouzannar qui signe une installation magistrale autour d’un piano suspendu dans les airs entouré de fragments d’objets divers en lien avec son travail de compositeur et l'explosion du 4 août.


Des pièces totemiques à la Villa Audi. Photo Dia Mrad.

L’ensemble de ces créations, plus esthétiques et narratives que fonctionnelles – abstraction faite de quelques bars à alcool, expression du légendaire goût de la fête des Libanais – ont toutes en commun une configuration totémique. « Une verticalité signifiant notre capacité à rester debout quelles que soient les circonstances », souligne Samer el-Amine.

De marbre et d’eau aux Thermes romains

Une vue de l'exposition Water and Stones aux Thermes romains avec au premier plan la Bath en marbre vert signée Carl Gergès. DR
Une vue de l'exposition Water and Stones aux Thermes romains avec au premier plan la Bath en marbre vert signée Carl Gergès. DR

Direction les thermes romains du centre-ville. Dans cette 3e localisation, c’est un design gravé dans le marbre – signé, entre autres, par Carl Gergès, Galal Mahmoud, Nada Debs, Claude Missir ou encore Edition Levantine – qui investit les lieux avec autant de puissance que d’harmonie. Car les pièces présentées dans cette exposition intitulée « Water and Stones » (De l'eau et de la pierre) curatée par Nour Osseiran, produite et sponsorisée par Stones by Rania Malli (l'un des grands marbriers de la région), réinterprètent des éléments issus des rituels de purification en lien avec le site archéologique (baignoire, paravent, table, banc, etc.).

Design et conflits à la tour Murr

Salle pleine pour une conférence sur le design en conflit à la tour el-Murr. DR
Salle pleine pour une conférence sur le design en conflit à la tour el-Murr. DR

Avec la quatrième localisation, c’est au sein de l’emblématique tour Murr, symbole par excellence de la guerre de 1975, que le public est exceptionnellement convié à entrer. Par un jeu d’éclairage apporté à tous ses étages, cette tour à la construction inachevée devient le lieu où les réalités du conflit et le potentiel du design entrent en confrontation directe. À travers aussi l’exposition « Design in Conflict » qui s’y tient. Conçue par Teymour (Bernard) Khoury et Yasmina Mahmoud, fondateurs d'Archifeed, en collaboration avec Tarek Mahmoud et Youssef Bassil, elle explore, avec pertinence, la manière dont le conflit façonne l'espace et la forme à travers des travaux d'étudiants de neuf universités libanaises, soutenus par des discussions et débats de professionnels et d'experts. 

 « Voyage de lumière » au sein de l’immeuble de l’Union

Architecture toujours dans la cinquième et dernière localisation de ce We Design Beirut, avec, également, la mise en lumière de l'immeuble de l'Union, à Sanayeh. Cet immeuble moderniste de 7 étages construit dans les années 1950, qui fait actuellement l'objet d'une rénovation minutieuse par l’architecte Karim Nader, reflète l'évolution architecturale et la transformation urbaine de Beyrouth. Il accueille deux expositions nocturnes (ouvertes uniquement de 18h à 23h) « symboliques d’un rééclairage de Beyrouth », insiste Samer el-Amine.

Immeuble de l'Union, une installation lumineuse signée Christian Pellizzari. Photo DR
Immeuble de l'Union, une installation lumineuse signée Christian Pellizzari. Photo DR

La première, conçue par Karim Nader et le studio d'éclairage architectural Atelier33, emporte les visiteurs dans « un voyage de lumière » avec des installations lumineuses disséminées à tous les étages du sous-sol au roof. La seconde, « Rising with Purpose » installée au 5e étage, est dédiée à la mise en lumière de talents émergents de moins de 30 ans. Vingt-huit regards neufs qui proposent un plaidoyer pour un design ancré dans son contexte, innovant et profondément humain.

Tours guidés et initiatives parallèles

À signaler également au programme de ce week-end : des tours guidés en bus avec l'architecte et professeur Omar Harb, fondateur de Modern Architecture From Lebanon. Un itinéraire qui traverse une cinquantaine de sites et bâtiments emblématiques de l’architecture moderniste de Beyrout ; un autre qui mène  à Tripoli et  sa Foire internationale conçue par Oscar Niemeyer, le plus grand projet du célèbre architecte hors du Brésil. Et des visites muséales, dont celle de la Fondation Saloua Raouda Choucair à Ras el-Metn, dédiée à l'artiste pionnière de l’abstraction. 

L'immeuble de l'Union, à Sanayeh, exemple phare de l'architecture moderniste beyrouthine des années cinquante à Sanayeh. Photo DR
L'immeuble de l'Union, à Sanayeh, exemple phare de l'architecture moderniste beyrouthine des années cinquante à Sanayeh. Photo DR

Par ailleurs, comme toute manifestation de cette envergure, cette semaine du design étend son vibrant dynamisme à l’ensemble du secteur créatif et artistique du pays. Galeries, studios de créations et ateliers divers profitent de cet élan pour initier de nouveaux projets. À l’instar de l’usine de fabrication métallurgique Naggiar qui lance Lab by Naggiar, une collection d’œuvres tridimensionnelles en acier reproduisant les motifs des peintures et dessins d’artistes et créateurs tels que Zéna Assi, Marie Munier, Karen Chekerdjian, Charles Khoury, Ghazi Baker et Missak Terzian… De Beit Kanz, qui présente dans sa boutique une sélection spéciale We Design Beirut de petits objets design. Ou encore de la galerie Nalbandian, qui a commissionné cinq artistes de renoms issus de différents parcours (créateur de bijoux, styliste, architecte et designer) pour la conception d’une collection de tapis en collaboration spéciale avec We Design. 

Pièces design et tapis de créateur pour Nalbandian, en collaboration avec We Design Beirut. DR
Pièces design et tapis de créateur pour Nalbandian, en collaboration avec We Design Beirut. DR

Cela sans oublier le volet éducatif de We Design Beirut, qui consacre un pôle d’activités aux étudiants en architecture et design « de toutes les universités du pays ». Avec le parrainage de l’ambassade d’Italie et en collaboration avec l'ALBA, des professeurs venus des quatre plus grandes universités milanaises animent, cette année encore, des séminaires, conférences, tables rondes et ateliers autour du thème « Le renouveau du Liban ».

Un « We Design Beirut » pléthorique en somme. Et qui joue (par la coïncidence de leurs dates) la complémentarité avec le festival Beyrouth livres, dans l’affirmation d’une caractéristique essentielle de la capitale libanaise – un peu oubliée ces dernières années : celle d’une ville irremplaçable creuset d’art et de culture dans la région.

Ceux qui s’attendent à y dénicher des pièces d’ameublement en seront pour leurs frais. We Design Beirut n’a rien d’un Salon du mobilier ou de la déco, mais se veut avant tout « une expérience immersive dans l’esprit du design », affirme haut et fort Samer el-Amine, architecte et co-initiateur de l’événement aux côtés de la communicante Mariana Wehbé.Après une première édition, l’an passé, qui visait à remettre la capitale libanaise sur la carte des rendez-vous artsy, les deux organisateurs adressent cette année aux amateurs de design – et plus largement aux amoureux de Beyrouth – « une invitation à penser, créer et bâtir ensemble, dans un esprit de réparation et de renouvellement ».Car ce We Design Beirut, acte II, explore les notions d’héritage, de renouveau et de continuité à travers une...
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