Matt Damon dans le rôle d’lysse, héros de « L’Odyssée » de Christopher Nolan. Photo Universal Pictures
Il fallait une certaine dose d’inconscience pour s’attaquer à L’Odyssée. Près de trois mille ans que l’on raconte les aventures de cet homme qui part à la guerre, met dix ans à rentrer chez lui, affronte monstres, dieux, femmes et tempêtes, ment beaucoup, tue aussi, séduit, trahit parfois et finit par retrouver Ithaque. Ulysse a survécu à tout, y compris aux siècles et aux réécritures. Le voilà désormais chez Christopher Nolan.
Évidemment, le réalisateur de The Dark Knight (2008 et 2012), Inception (2010), Interstellar (2014), Dunkirk (2017) et plus récemment Oppenheimer (2023) n’allait pas faire dans la miniature. Pour cette superproduction, il a utilisé 2,1 millions de pieds de pellicule, soit quelque 640 kilomètres, et signé le premier long-métrage entièrement tourné avec des caméras IMAX argentiques. Du jamais-vu. Cheval de Troie grandeur nature, Cyclope animatronique (créature robotisée ou guidée par des câbles), milliers de figurants, tournage en mer, décors monumentaux : Nolan a sorti l’artillerie lourde. À une époque où l’on peut fabriquer des mondes depuis un ordinateur, lui continue de vouloir les construire, les toucher, y jeter ses acteurs et ses caméras.
Et le public a embarqué. Avec 264,1 millions de dollars de recettes mondiales dès son premier week-end, le film a signé le meilleur démarrage de la carrière de Christopher Nolan. Trois semaines après sa sortie, il frôle désormais les 940 millions de dollars au box-office mondial (Chiffres publiés par Box Office Mojo). Un raz-de-marée commercial à la hauteur du gigantisme de l’entreprise.
On en prend plein les yeux. Mais ensuite ? C’est là que les choses deviennent intéressantes. Car cette « odyssée » impressionne beaucoup plus facilement qu’elle ne bouleverse. Une fois passé le vertige de la machine Nolan, reste à savoir ce que chacun y a vraiment vu, ressenti, aimé ou rejeté.
Nous avons donc donné la parole à cinq réalisatrices et réalisateurs libanais et leur avons posé une question toute simple : qu’avez-vous pensé de L’Odyssée ? Pas de notes ni de verdict collectif, mais cinq regards de cinéastes, forcément différents, sur un film qui semble précisément fait pour diviser. La démesure technique fascine les uns et agace les autres ; certains cherchent derrière le blockbuster les ambiguïtés d’Homère, d’autres y voient une déclaration d’amour au cinéma artisanal, d’autres encore butent sur une émotion qui peine à surgir au milieu du grandiose.
Et puis, très vite, leurs regards quittent un peu Nolan pour revenir vers nous. Vers la guerre, l’exil, le retour, la culpabilité, les fantômes que l’on rapporte avec soi. Vers cette question vieille comme Ulysse et terriblement familière au Liban : après avoir traversé la catastrophe, peut-on vraiment rentrer chez soi comme si rien n’avait changé ?
C’est peut-être là que cette énorme machine hollywoodienne devient la plus intéressante. Nolan dépense une énergie folle à fabriquer des monstres, des tempêtes et des mondes pour nous ramener à quelque chose de minuscule : un homme qui veut rentrer chez lui. Et cinq cinéastes libanais regardent ce retour avec, forcément, quelque chose de très personnel.
Mounia Akl : La beauté sans le trouble

Le savoir-faire déployé dans L’Odyssée de Christopher Nolan est indéniablement impressionnant, mais j’en suis sortie davantage impressionnée qu’émue. Et puisque vous me posez la question, à mes yeux, l’un ne va pas sans l’autre.
Ce qui rend L’Odyssée d’Homère intemporelle, pour moi, ce n’est pas seulement l’aventure, mais aussi ses contradictions, son mystère, sa dimension spirituelle et le désir sexuel qui la traverse. Ulysse est brillant, vaniteux, manipulateur, drôle, cruel et impossible à cerner. Il n’est jamais tout à fait bon ni tout à fait mauvais. Dans le film, il apparaît comme un héros moralement plus lisse, et il m’a manqué cette part d’ambiguïté qui fait de lui l’un des personnages les plus singuliers de la littérature.
J’ai ressenti la même chose avec Circé, un autre de mes personnages littéraires préférés, que j’ai récemment redécouvert à travers la réinterprétation qu’en propose Madeline Miller dans son roman Circé (éditions Rue Fromentin – 2018). J’ai eu le sentiment qu’elle était réduite à l’image familière de la sorcière séductrice, alors qu’elle est l’une des figures les plus énigmatiques du récit : intelligente, éthérée, profondément liée à un monde naturel étrangement magique, où se brouillent les frontières entre l’humain et l’animal, la nature et la civilisation. Son univers a quelque chose de profondément solitaire et, en même temps, d’enchanté. Elle incarne aussi une forme de liberté, affranchie des règles du monde des hommes.
Matt Damon est, comme toujours à mes yeux, très charismatique et authentique. Mais j’ai eu plus de mal avec certaines autres interprétations et certains dialogues. Par moments, j’avais l’impression de voir coexister deux langages de jeu différents : certains personnages semblaient profondément habités, tandis que d’autres paraissaient davantage porter le poids de la mythologie que l’incarner à une échelle intime.
Certaines images, comme celle du cheval sur la plage ou celle du Cyclope, sont véritablement saisissantes. Mais le moment qui m’a réellement émue est celui où Ulysse rentre enfin chez lui et est reconnu. Portant le poids de tout ce dont il a été témoin, il revient non pas en conquérant, mais en homme qui aspire à retrouver un lieu qui n’existe peut-être plus tout à fait comme autrefois. J’ai ressenti cette douleur du mal du pays, cette quête d’un chez-soi, quelque chose qui résonne si profondément en nous, Libanais. J’aurais seulement aimé ressentir davantage le prix payé tout au long du voyage. Troie m’a paru étonnamment exsangue, presque aseptisée.
Il y a malgré tout quelque chose de formidable à voir des salles de cinéma pleines de spectateurs prêts à disparaître dans une histoire et à s’y abandonner pleinement. Rien que pour cela, le film apparaît comme un événement important. Un film sur lequel les avis seront très partagés, et c’est aussi ce qui rend le cinéma si passionnant.
Réalisatrice, scénariste et actrice libanaise, Mounia Akl a signé « Costa Brava, Lebanon » (2021) et joué récemment dans « Un monde fragile et merveilleux » de Cyril Aris. Elle a également réalisé trois épisodes de « House of Guinness », série Netflix créée par Steven Knight.
Lana Daher : À l’heure de la magie apparente

Plus de deux millions de pieds de pellicule 65 mm passés entre des caméras IMAX spécialement conçues pour le tournage et les laboratoires de développement. Des instruments de la Grèce antique reconstitués à partir de données archéologiques. Une armée de cascadeurs enterrés vivants sous le sable noir d’Islande, respirant grâce à des tubas dissimulés. Un tourbillon qui semble avoir été créé numériquement, mais qui a en réalité été provoqué par le mouvement de jet-skis en mer. Un cheval de bois de onze mètres assemblé sur une plage marocaine. Un Cyclope animatronique de dix-huit mètres, actionné par des interprètes. Des hommes transformés en cochons à l’aide de prothèses façonnées à la main. L’armure noire d’Agamemnon. Des milliers de figurants évoluant dans d’immenses décors construits pour le tournage.
Regarder L’Odyssée de Christopher Nolan est une expérience fascinante, tant le film arrive à un moment où presque toutes les conversations autour de la création sont traversées par l’intelligence artificielle, l’automatisation et les interrogations sur ce que les machines pourraient finir par remplacer. Il ne s’agit pas pour autant d’un plaidoyer contre la technologie. Le cinéma a toujours évolué grâce à de nouveaux outils, et Nolan n’a jamais rejeté l’innovation. Mais il y a quelque chose de saisissant dans un film qui semble partir de l’idée inverse : réunir physiquement des milliers de personnes pour créer quelque chose qui, sans elles, ne pourrait tout simplement pas exister.
En ce sens, L’Odyssée apparaît comme une ode au cinéma lui-même. Le film m’a rappelé Lawrence d’Arabie (1962) de David Lean, autre fresque épique fondée sur la conviction que la démesure naît d’une réalité physique. Plus de soixante ans séparent les deux œuvres, mais toutes deux font naître l’émerveillement à travers les paysages, les décors naturels, les constructions monumentales et la présence d’êtres humains plongés dans des environnements qui semblent impossibles.
La décision de Nolan de tourner l’intégralité du film en IMAX 70 mm n’est donc pas un simple choix technique : elle définit toute la philosophie de la production. Le format offre une image extraordinaire, mais exige aussi une confrontation permanente avec le monde physique. Les plus de deux millions de pieds de pellicule 65 mm utilisés pendant le tournage donnent la mesure de l’immense chaîne de travail humain qui se cache derrière chaque image. À une époque où une part croissante de la fabrication des films tend vers l’automatisation, il y a quelque chose de profondément rafraîchissant dans une production qui repose sur la collaboration physique, le savoir-faire artisanal et la présence humaine.
Ce qui m’a le plus surprise, c’est à quel point le film embrasse les codes de l’horreur. Nolan parvient à créer de véritables moments d’effroi par le son, l’atmosphère et la présence physique. La séquence des Sirènes rappelle ainsi que la puissance du cinéma ne tient pas seulement à ce que nous voyons, mais aussi à ce que nous entendons et à ce que nous imaginons.
Le film n’est pas parfait, mais je ne crois pas que le cinéma ait besoin de l’être pour avoir du sens. L’Odyssée ne m’a pas émue de la même manière que des films beaucoup plus simples, ni même que certaines œuvres précédentes de Nolan. Par moments, certains choix de dialogues, d’interprétation ou de mise en scène m’ont sortie de l’univers que le film avait réussi à créer. Certains personnages m’ont également semblé moins pleinement intégrés que d’autres. Mais je ne pense pas qu’un film ait besoin de réussir sur tous les plans pour contenir des moments d’une véritable puissance.
Les plus forts surviennent lorsque Nolan dépasse la mythologie et le spectacle, en particulier lors de la conversation finale entre Ulysse et Pénélope. À cet instant, le film pose une question qui résonne douloureusement avec notre époque : après des générations de guerre et de violence, de quoi héritons-nous ?
Ce qui rend Ulysse fascinant, c’est qu’il n’est pas simplement un héros victorieux qui rentre chez lui. C’est un homme qui porte le poids de ce que la guerre a fait de lui.
Venant du Liban, où les conséquences des conflits ne sont pas des événements historiques lointains, mais une réalité vécue, cet aspect du parcours d’Ulysse résonne profondément en moi. Les guerres ne s’achèvent pas lorsque les hommes rentrent chez eux. Elles se prolongent dans la mémoire, dans les traumatismes et à travers ceux qui continuent de les porter.
Au bout du compte, si L’Odyssée m’est resté en tête, c’est parce qu’elle m’a transporté. Pendant trois heures, j’ai perdu toute notion du temps et disparu dans un autre monde. La magie de L’Odyssée ne réside pas seulement dans ce qui apparaît à l’écran. Elle tient aussi à tout ce qui, et à tous ceux qui, ont dû exister en amont pour que ces images puissent voir le jour.
Artiste et réalisatrice libanaise, Lana Daher a réalisé « Do You Love Me » (2025) un documentaire construit à partir de décennies d’archives du Liban.
Wissam Charaf : Spectaculaire, démesuré, extraordinaire, mais...

Spectaculaire, démesuré, extraordinaire. Sur cet aspect, celui de la forme, le cahier des charges est rempli : Nolan a fait de cette remontada hellénique un festival de l’énorme. Cyclopes, sorcières, monstres tentaculaires, combats… on se régale. En regardant L’Odyssée, on pense à du Roi Lion, mais aussi à du Kill Bill ou du Jurassic Park et, pour une scène des enfers, presque à du Pasolini. C’est dire toute l’étendue visuelle de ce blockbuster lyrique qui reprend l’un des récits les plus populaires de l’humanité, l’Odyssée d’Homère. Un mythe d’une autre époque conté par un film américain de notre époque et modernisé par Nolan (Antinoos ressemble à un trader, Hélène de Troie est noire, Circé est féministe) et avec parfois des clins d’œil à des thèmes politiques très actuels. Ainsi, la question de l’accueil de l’étranger, la loi de Zeus, omniprésente dans le récit, pourrait faire penser à de l’anti-Trumpisme sous-jacent. Et la tragédie/passion d’Ulysse qui porte comme une croix le coût humain des guerres serait presque un examen de conscience propre à un film antiguerre.
Avec des acteurs rasés de près et coiffés à l’occidentale, Nolan a fait dans le casting haut de gamme. Le choix de Matt Damon en star torturée sur le retour, solide et fragile en même temps, amène une humanité bienvenue. Car le tout est un peu trop clinique au niveau des émotions, alors que le propre de cette tragédie serait d’aller vers des sentiments démesurés. Les autres acteurs sont moins convaincants. Les rôles féminins, notamment Charlize Théron, sont un peu figés et on se demande si dans ses scènes, Nolan n’a pas confondu Odyssey avec une pub pour l’Eau d’Issey. Heureusement que la douce et patiente Pénélope dit à un moment à son fils Télémaque qu’elle n’est « pas une plante verte » ou que Circé campée par une Samantha Morton complètement perchée nous régale, au propre comme au figuré.
S’il manque d’émotion, L’Odyssée ne manque pas de profondeur, même si cette profondeur est articulée un peu trop au premier degré et nous prive d’un peu d’humour. Mais, ne l’oublions pas, L’Odyssée d’Homère reste une tragédie.
Réalisateur franco-libanais, Wissam Charaf est l'auteur de « Dirty Difficult Dangerous » (2022). Sa réalisation la plus récente est le court-métrage « Et si le soleil plongeait dans l’océan des nues » (2023).
Oualid Mouaness : Le spectacle a dévoré l’âme

Le talent de Christopher Nolan et son indéniable maîtrise technique s’affichent pleinement dans L’Odyssée. Mais s’ils suffisent à faire un bon film, ils ne suffisent pas à en faire un grand. La virtuosité a pris le pas sur la conviction : Nolan remplace l’hubris homérique par la culpabilité et, ce faisant, prive le récit de sa colonne vertébrale morale.
Le tournage en IMAX grand format est présenté comme l’un des principaux arguments du film, comme si la taille de l’image primait sur sa valeur artistique. C’est sans doute le film le plus ouvertement hollywoodien de Nolan, celui où le spectacle finit par prendre le pas sur la profondeur et où l’excellence technique semble s’accomplir au détriment de l’âme. Ce n’est pas parce que c’est grand que c’est mémorable. C’est simplement grand.
La plus grande réussite du film reste l’extraordinaire bande originale non orchestrale de Göransson, qui continue de hanter le spectateur longtemps après sa sortie de la salle, à la manière du chant des Sirènes auquel Ulysse et ses hommes brûlent de succomber. Nolan utilise la musique comme un fil émotionnel qui relie entre elles des séquences qui, sans elle, n’auraient peut-être pas la même force.
Ulysse, lui, ne change pas au cours du film. Il est le seigneur de guerre d’aujourd’hui. Son cheval de Troie n’est guère différent des jeux d’espionnage et des opérations clandestines de changement de régime de notre époque. Troie est mise à sac et pillée comme Gaza et le Liban le sont aujourd’hui, sous couvert d’un discours de nécessité et de culpabilité plutôt que de conquête. Le film s’intéresse davantage à la culpabilité d’Ulysse qu’à son hubris désinvolte, dans un monde où transgresser la loi de Zeus est censé avoir un prix, alors même que cette loi n’est jamais définie et semble finalement ne guère compter. Les fondements thématiques de l’œuvre originale se retrouvent ensevelis sous le vernis de la production, au point d’éclipser le thème qui devrait pourtant en constituer le socle : la violence des empires n’a pas changé depuis l’époque de Troie.
L’Odyssée impressionne par son ampleur, mais reste loin d’avoir l’originalité, la pureté, l’âme ou la limpidité du Choc des Titans (1981), un film où une chouette animatronique parvient à vous voler le cœur. Quelque chose qui manque à cette nouvelle Odyssée.
Réalisateur, scénariste et producteur libanais, Oualid Mouaness a signé « 1982 » (2019), son premier long-métrage, primé au Festival de Toronto.
Hady Zaccak : Le poids de la guerre sur le présent

L’Odyssée de Christopher Nolan se présente comme un spectacle hollywoodien grandiose qui nous embarque dans une nouvelle représentation du mythe antique d’Homère. Les figures mythologiques comme le cyclope et la sorcière Circé nous transposent dans un film d’horreur. Nolan insiste à tout montrer même la violence toute crue dans une approche qui se veut réaliste. Mais dans cette démarche, il nous prive d’un certain imaginaire et d’un hors champ dans lequel l’action pourrait se poursuivre. Nous entrons davantage dans l’univers des superhéros du 21e siècle transposé dans l’antiquité. Il n’y a pas de place par conséquent pour un silence ou une approche plus poétique puisqu’on est dans un blockbuster. La bande-son bruyante de Ludwig Goransson nous impose le caractère grandiose. Même chose pour le format IMAX 70mm qui ne peut être vraiment apprécié que dans des salles proprement équipées. Mais en dépit de ce caractère « cyclopéen », d’un rythme paradoxal et de tirades parfois didactiques, l’émotion accompagne surtout les scènes les moins grandioses. Les retrouvailles d’Ulysse avec son chien mourant Argos qui est le seul à reconnaître son maître malgré ses vingt ans d’absence est bouleversante. De même, les retrouvailles entre Ulysse et Pénélope font culminer la tension dramatique avec un jeu très maîtrisé des deux acteurs Matt Damon et Anne Hathaway qui est loin du mélodrame larmoyant. Sur le plan politique, Nolan choisit de montrer un Ulysse rongé par le syndrome post-traumatique de la guerre de Troie. Nous sommes dans un monde qui a perdu ses repères et ses valeurs morales. L’impérialisme guerrier risque de tout anéantir. Ulysse est lui-même un réfugié sans ressources qui est hanté par le retour du refoulé. Nous ne sommes pas loin d’une Amérique qui bafoue toutes les normes sur lesquelles la société occidentale moderne a été construite après la Seconde Guerre mondiale. Le désastre actuel que nous vivons avec ses génocides très proches risque de correspondre à la scène des spectres qui ressurgissent pour ébranler la conscience de tous ceux et celles qui ont tout vu sans rien faire.
Cinéaste documentariste libanais, Hady Zaccak explore notamment la mémoire et l’histoire du pays. Son dernier long métrage est « Cilama » (2024).



