Angel de Thierry Mugler, lancé en 1992. Photo tirée du site officiel Thierry Mugler
On en mangerait… et on vous mangerait si vous le portiez ! Un jeune homme, parmi les premiers à l’essayer, racontait s’être fait suivre dans la rue par un passant qui lui murmurait « gâteau, gâteau ! ». Un peu relou, un peu proustien, mais tel est l’effet d’Angel, ce parfum toxique, addictif dès sa parution dans le paysage olfactif en 1992. Avant cela, on connaissait les hespéridés sportifs et sains, rafraichis d’herbe verte et d’agrumes, les floraux romantiques et sensuels, les chyprés moussus, les cuirs sapiosexuels, les boisés chauds et virils et, bien sûr, les vanillés réconfortants.
La nouveauté d’Angel, c’est cette note qui casse tous les codes, introduite par le nez d'Olivier Cresp : l’ethyl maltol, un exhausteur de goût artificiel utilisé en confiserie. Cette molécule dégage une puissante odeur de barbe à papa, caramel, praline ou confiture de fraise selon la perception. Au sommet de la pyramide olfactive de ce jus régressif, la fraîcheur des agrumes ouvre la composition comme un concert de cymbales. Viennent ensuite les pralinés et fruités avec des notes de miel et de lait. Enfin, le fond qui garde, tel un moule à pâtisserie, la chaleur voluptueuse du caramel, du cacao et de la vanille, ambrée d’héliotrope et de patchouli. Le parfumeur confiait alors à L’Express avoir passé deux heures à discuter avec le couturier Thierry Mugler qui imaginait ce premier parfum de sa griffe comme un souvenir d’enfance : « Il m’a parlé des goûters qu’il prenait chez sa grand-mère, des madeleines qu’il trempait dans son chocolat, puis des fêtes foraines et des barbes à papa ». Six cents essais plus tard naissait le premier parfum « gourmand » de l’histoire de la parfumerie. En attendant l’élaboration du jus, le flacon passait au banc d’essai chez le verrier Brosse. L’idée était de le rendre rechargeable dans des fontaines dédiées installées dans les boutiques de la marque. Il faudra trois ans à ce contenant inédit, dessiné par Jean-Jacques Urcun en forme d’étoile bleue étirée, moulée dans un verre épais, pour voir le jour à son tour.
Quel rapport entre l’étoile et la barbe à papa ? L’enfance encore. Tout petit, Thierry Mugler s’était lié d’amitié avec une étoile. Elle avait un reflet bleu et, dans l’immensité du ciel nocturne, elle était son « unique ». Il la reconnaissait entre mille ; elle le réconfortait dans sa solitude. Danseur classique aux ballets de l’Opéra du Rhin, le natif de Strasbourg développe un goût passionné pour la magie de la scène. C’est en créant ses premiers costumes pour les planches, en les photographiant, en travaillant l’éclairage, qu’il trouve sa vocation de couturier alors qu’il est encore étudiant en architecture d’intérieur à l’École des arts décoratifs de sa ville. Par-dessus tout, la danse a accentué son sens du mouvement et de la silhouette. Il faut attendre 1973 pour le voir fonder à 26 ans, après avoir prêté son talent à diverses maisons de couture, sa première marque : Café de Paris. Ses premières créations annoncent déjà la flamboyance de ce qui va suivre : une mode hypersexuée, hyper féminisée, tailles creusées, hanches rembourrées, seins moulés, décolletés vertigineux, cuirs et cuirasses, inspirations extraterrestres et entomologiques perçues comme futuristes. Omniprésente, l’étoile anthropomorphe à cinq branches guide les lignes de cette transfiguration. Ces « anges » de Mugler vont impacter tout un pan de l’histoire de la mode, surtout durant les années 1980, années maudites par le sida qui installe la méfiance dans les relations charnelles, et où le regard devient le contact ultime. Mugler en donne plein la vue, et bientôt plein le nez.
C’est peut-être ce traumatisme qui va faire du parfum Angel un cri dans une enveloppe olfactive. Il est clivant : voluptueux pour certains, vulgaire pour d’autres, céleste et vaporeux pour les uns, charnel et trop gourmand pour d’autres, tapageur et envahissant sans aucun doute. Ceux qui refusent de le porter ne peuvent s’empêcher de trouver du plaisir à le sentir. D’ailleurs, comment y couper ? Dès sa sortie, il flotte partout. Dans les soirées, dans les transports en commun, les ascenseurs, les cafés, le long des avenues et surtout dans les boutiques Mugler où l’on vient aux fontaines recharger son flacon. C’est Estelle Hallyday qui, de 1992 à 1994, en est la première égérie. Existe-t-il, dans l’imagerie populaire, d’ange autre que blond ? Dans une mise en scène urbaine, à Manhattan, elle immortalise le parfum, vêtue de noir sur fond de ciel étoilé. Étoilée est aussi sa vaporeuse écharpe bleue à travers laquelle elle tend la main et capture un astre d’argent. Un piège, on vous l’a dit.


