Rechercher
Rechercher

Culture - Disparition

Incarner l’antisionisme à l’écran : Diane Keaton et ce film qui a gêné Hollywood

Icône du cinéma américain, l’actrice disparue ce 11 octobre à 79 ans laisse derrière elle une filmographie baroque et engagée, comprenant un long-métrage oublié, témoin des cendres du Moyen-Orient des années 1980.

Incarner l’antisionisme à l’écran : Diane Keaton et ce film qui a gêné Hollywood

Diane Keaton au début des années 1980. Photo Reuters

Dans son appartement de l’Upper East Side, une pile de scénarios s’entassent et se ressemblent. Recluse depuis plusieurs jours face à une copie déchirée d’un numéro de Vanity Fair – dans lequel un long article relate intimement ses amours passées avec Woody Allen, Al Pacino et Warren Beatty –, elle ne trouve la force que d’appeler son agent pour lui annoncer vouloir se réinstaller sous le soleil de Californie. En ce mois de novembre 1983, Diane Keaton a trente-sept ans, un carrière bien faite et une folle envie de changement.

Abonnée aux comédies dramatiques, l’oscarisée (en 1978 pour Annie Hall) apparaît de moins en moins sur grand écran malgré les propositions, ne s’intéresse plus qu’à la décoration de ses intérieurs bien éclairés. « Il lui fallait un projet en accord avec son désir de prouver qu’elle pouvait faire autre chose que du néo-réalisme », explique Angela Sakellaropoulou, ancienne collaboratrice du LA Times et témoin des remises en question de la star. « Lorsque je l’ai interrogée en privé six mois après cet épisode semi-dépressif, elle m’a confié qu’un rôle, un seul, avait réussi à la sortir de sa morosité : celui de La petite fille au tambour (The Little Drummer Girl en version originale) », poursuit la chroniqueuse.

Lire aussi

« C’est l’histoire d’une communiste trompée avec la libérale Marilyn » : Simone Signoret, la camarade

Loin des fantaisies de Francis Ford Coppola – pour qui elle avait déjà travaillé sur les deux premiers volets du Parrain –, la plus intellectuelle des artistes new-yorkaises accepte l’invitation de George Roy Hill pour incarner, à la surprise générale, une actrice réputée pour ses positions antisionistes, à un moment où le gouvernement de Yitzhak Rabin fait face à de sévères coupes budgétaires et à une crise économique sans précédent pour l’État hébreu.

« C’était risqué de se prêter à un personnage pareil dans un contexte ultratendu au Moyen-Orient. Tout le monde lui avait déconseillé de sauter le pas, à commencer par ses attachés de presse et copains du milieu, inquiets de l’impact que cela pourrait avoir sur son image », révèle Sakellaropoulou, mise dans la confidence de la post-production et des refus de nombreuses interprètes. « On avait soumis le script à Faye Dunaway, Jessica Lange et Sally Field, entre autres. Elles avaient toutes poliment décliné par peur des répercussions », assure-t-elle. Toutes sauf Diane Keaton qui, en mars 1984, entame le tournage d’un énième long-métrage bourré de clichés et d’amalgames sur cet Orient déjà en lambeaux.

Le Liban depuis Bavière

Adapté d’un ouvrage de John le Carré, écrivain britannique célèbre pour ses romans noirs, La petite fille au tambour raconte l’histoire de Charlie, une trentenaire en perte de repères et aux affinités panarabes non dissimulées. Ouvertement proche des mouvements d’extrême gauche dans l’underground londonien des années 1970, elle se fait recruter par les services secrets israéliens pour infiltrer un groupe palestinien actif en Europe avec l’idée de se retourner contre les consignes de Tel-Aviv à la dernière minute.

Ce rôle – qu'une majorité de commentateurs disent indirectement inspiré par l’activisme de Vanessa Redgrave – mêle sentiments de loyauté et manipulation sous forme de thriller romancé. « Disons que c’était un film de son époque. Certains diront que Diane Keaton, comme malheureusement une grande partie des personnalités de son rang, n’était pas suffisamment consciente de ce qui se jouait dans cette partie du globe, note Anne Lindsey, critique de cinéma à la retraite. Pour elle, la présence constante de sang et de kalachnikovs dans chaque scène suffisait à rendre le récit crédible aux yeux du public américain. »

Diane Keaton sur le tournage de « La petite fille au tambour », sorti en salle à l'automne 1984. Photo Reuters

Convaincue qu’elle pourra sauver des vies en devenant la fausse complice, puis l’amante d’un agent haut placé à Ramallah, son personnage de Charlie réussit à persuader in extremis l'OLP de l’engager en tant qu’espionne avant de se rendre à Beyrouth dans un camp d’entraînement. Mais dans un dénouement final sanglant, alors qu’elle croyait pouvoir accomplir sa mission et aider ainsi les chefs proches de Yasser Arafat, la jeune femme, traumatisée et confrontée à l’ampleur de la catastrophe libanaise, se retrouve complice de la destruction d’un camp palestinien. Brisée par cette expérience et marquée par les manipulations israéliennes qu’elle pensait pouvoir maîtriser, Charlie peine à reprendre sa carrière, engloutie par le désespoir d’une guerre qui s’annonce sans fin.

Le film, tourné en grande partie dans la région bavaroise en Allemagne, puis dans diverses régions au Royaume-Uni, cherche à recréer l’atmosphère de la capitale du pays du Cèdre ravagée par les hostilités, parcourue et assombrie par les chars d’assaut. Si George Roy Hill tente de faire valider une autorisation de tournage à Beyrouth par l’intermédiaire d’un ministère de l’Information fantôme sous la présidence d’Amine Gemayel, il se heurte rapidement aux contraintes liées aux assurances et aux coûts logistiques faramineux. « Et puis, vous imaginez muter quelqu’un du standing de Diane dans une zone de conflit ? Toutes les collines de Beverly Hills auraient tremblé », affirme maladroitement Angela Sakellaropoulou en évoquant « la règle des deux Oscars », qui aurait en réalité incité Keaton à tout mettre en œuvre pour être choisie par le cinéaste à l’origine de cette adaptation.

Diane Keaton reçoit l'Oscar de la meilleure actrice en 1978. Photo Reuters

Popularisée dans les cercles fermés de l’entertainment par Bette Davis, cette directive informelle – devenue obsolète – suggérait qu’une actrice se devait de décrocher plus d’une statuette dorée pour asseoir durablement sa réputation et obtenir la liberté de choix dans ses rôles. Seule une poignée de monstres sacrés – dont Katharine Hepburn, Meryl Streep ou encore Ingrid Bergman – pouvaient alors se targuer d’un tel honneur. Diane Keaton, pensant tenir avec La petite fille au tambour le tournant dramatique tant espéré par son entourage artistique, mise sur l’audace de son incarnation inattendue pour pénétrer l’arène des immortelles. « Sauf que la critique a été impitoyable, assassine. Les journalistes ont été unanimement d’accord sur la qualité discutable d’une production ayant tout misé sur le pathos, à une époque où les luttes armées dans le monde arabe n’intéressaient à Hollywood que quelques érudits marginalisés au début de la présidence Reagan », analyse Anne Lindsey. Le second Oscar ne viendra pas pour Diane Keaton en dépit de nominations en 1997 pour La chambre de Marvin et en 2004 pour Tout peut arriver.

Devenue quand bien même un mythe du grand écran, saluée pour sa fibre classique et sa capacité à mêler engagement social et satire, la muse du controversé Woody Allen ne prendra jamais réellement position sur le conflit israélo-palestinien, déclinant les invitations promotionnelles destinées à commenter la création signée par Roy Hill, aujourd’hui tombée dans l’oubli au profit des comédies féministes qu’elle enchaîne de la fin de la décennie 1990 jusqu’en 2024, date de sa dernière apparition dans les salles obscures. « Diane préférait faire parler les autres à sa place au lieu de polémiquer, conclut Sakellaropoulou en bonne porte-parole. Parce que les véritables légendes n’ont pas à dire un mot pour prouver leur place. »

Dans son appartement de l’Upper East Side, une pile de scénarios s’entassent et se ressemblent. Recluse depuis plusieurs jours face à une copie déchirée d’un numéro de Vanity Fair – dans lequel un long article relate intimement ses amours passées avec Woody Allen, Al Pacino et Warren Beatty –, elle ne trouve la force que d’appeler son agent pour lui annoncer vouloir se réinstaller sous le soleil de Californie. En ce mois de novembre 1983, Diane Keaton a trente-sept ans, un carrière bien faite et une folle envie de changement.Abonnée aux comédies dramatiques, l’oscarisée (en 1978 pour Annie Hall) apparaît de moins en moins sur grand écran malgré les propositions, ne s’intéresse plus qu’à la décoration de ses intérieurs bien éclairés. « Il lui fallait un projet en accord avec son désir de prouver...
commentaires (2)

Qu a t elle eu, pour mourir?!

Marie Claude

08 h 22, le 15 octobre 2025

Commenter Tous les commentaires

Commentaires (2)

  • Qu a t elle eu, pour mourir?!

    Marie Claude

    08 h 22, le 15 octobre 2025

  • Paix à son âme.C'était une belle femme et surtout une super actrice.

    LE FRANCOPHONE

    16 h 12, le 12 octobre 2025

Retour en haut