L'écrivaine et essayiste Dominique Eddé. Avec l'aimable autorisation de l'IMA
La onzième édition des Journées de l’histoire de l’Institut du monde arabe (IMA) se tenait ce week-end, et elle s’articule autour de l’isotopie de l’héroïsme. C’est par une conférence inaugurale de la romancière et essayiste Dominique Eddé qu’a été lancé un programme vaste, ambitieux et pluridisciplinaire. Des conférences sur Abd el-Kader, Cléopâtre, sur la figure du saint dans l’Occident musulman, mais aussi un concert autour de Shéhérazade, et puis de nombreuses tables rondes s’interrogeant sur la posture héroïque d’Aladin et Ali Baba, d’Alexandre, de T.E. Lawrence, etc. La programmation a également inclus une projection-rencontre sur Daraya, la bibliothèque sous les bombes, et une conférence musicale interrogeant les résonances de la figure de l’icône et de celle du saint. Si la proposition globale semble foisonnante et éclectique, elle a finement été harmonisée par les propos liminaires de Dominique Eddé, qui a habilement invité l’auditoire à épouser le cheminement de sa pensée. Maîtrisant parfaitement les rouages de cet exercice de style ardu, l’essayiste a su en éviter l’écueil du didactisme, en livrant une parole solidement documentée, ancrée dans un patrimoine culturel international mais aussi traversée par les drames de notre époque et notre expérience existentielle. Ces paroles inaugurales ont donné le ton et ont permis de situer les différents événements organisés dans une réflexion marquée par la hauteur, la prudence et la nécessité de l’engagement.
C’est le président de l’IMA, Jack Lang, qui a tout d’abord pris la parole, rappelant toute son amitié et son admiration pour celle qui a intitulé sa prise de parole « L’héroïsme à l’épreuve du temps ». « Votre parole est une parole fondamentale, votre voix puissante et subtile nous habitera au cours de ces heures et nous guidera », a-t-il affirmé avec émotion. Tout en insistant sur la portée des propos de la conférencière, liés à « une vigilance de la pensée, un art constant de la nuance et de la subtilité, une approche résolument humaine qui s’élève au-dessus des groupes, confessions, partis ou États ».
Dominique Eddé est alors accueillie par une salve d’applaudissements. Elle reconnaît d’emblée son émotion de retrouver un public qui lui semble familier, avant de l’inviter sur les chemins d’une redécouverte de ce que représentent les héros et héroïnes dans l’imaginaire collectif.
Gilgamesh, Enkidu et Iblis
Pour commencer, un arrêt sur image sur le monde que nous vivons, source de « sidération », et où « les liens sont attaqués de tous côtés ». Les exemples cités sont légion, ils poussent Dominique Eddé à s’interroger : « Quelle est cette angoisse actuellement qui fait que nous avons tant de mal à pouvoir dire en même temps la souffrance des uns et des autres, le droit des uns et des autres ? (…) Quel est ce phénomène qui nous a acculés à faire des choix qui abîment la pensée, qui l’amputent ? » Selon elle, notre époque est marquée par une angoisse de la mort qui prend une forme nouvelle. « La visibilité est si mauvaise, et les propositions aussi, que la question même de la finitude se pose, elle est dans l’air, elle est en train de polluer les débats, elle met tout le monde sur la défensive. Au lieu de chercher les traits d’union, on est en train de camper sur des positions pendant que les gens meurent, de faim, de soif ou de bombardements. »
Or c’est autour de l’angoisse de la mort que s’articule, selon l’essayiste, l’origine de la carrière de l’héroïsme. La première entrée de cette approche est mythologique. Eddé rappelle l’histoire de Gilgamesh, figure du roi guerrier par excellence, dont l’objectif ultime est de vivre à jamais. Il traverse avec Enkidu différentes épreuves, dont le combat avec Humbaba dans la forêt des cèdres, dans ce pays « qui fut le lieu paradisiaque de mon enfance », glisse la conférencière. Or c’est au moment de la maladie d’Enkidu, que Gilgamesh se met à soigner avec amour, que ce parcours devient signifiant pour la romancière. « À ce moment-là, une humanité s’est faite vivante en lui. Il a fait une victoire humaine à la dernière minute, qui m’a paru inspirante pour parler des destins des héros qui vont avoir plus d’un point commun avec Gilgamesh. » D’autres destins de figures historiques ou mythologiques sont campés sous nos yeux, dans un discours qui maîtrise brillamment l’art de l’hypotypose. Au fond, dans les situations dites héroïques, Eddé conclut à une « omniprésence de la mort et de la sexualité ».
Seconde entrée dans la thématique héroïque, celle de l’étymologie. Eddé rappelle que le terme de héros correspond à batal en arabe. « Il a la même racine que baatel, qui signifie ce qui est vain, ce qui n’a pas de sens. C’est étrange comme début de parcours pour aller vers le héros. On part d’une situation d’égarement qui n’est pas sans rapport avec cette angoisse métaphysique des premières minutes de la conscience humaine », note-t-elle, annonçant à demi-mot la palinodie qu’elle va effectuer plus loin dans son appréhension de l’héroïsme.
La conférence est menée comme une enquête qui explore les résonances intertextuelles. « Et je découvre que al-baatel signifie aussi Iblis, le diable pour l’islam, c’est celui qui refuse la reconnaissance d’Adam comme une créature divine alors que tous les anges s’inclinent», explique-t-elle. Or selon la romancière, cette posture est un « mélange d’adoration et d’insoumission». Et d’évoquer le héros de pensée arabe, Mansour al-Hallaj, au IXe siècle, qui va entretenir avec Iblis des rapports intéressants dans sa réflexion, et qui va finir décapité. « L’héroïsme c’est se hisser constamment le plus haut possible avant que la mort ne vienne. Et c’est ce que va faire Hallaj », commente la conférencière.
Figures héroïques arabes
Plongeant dans le patrimoine historique et littéraire arabe, Dominique Eddé convoque la figure de Saladin. « Pour les Arabes, c’est celui qui incarne une certaine idée de l’héroïsme, assortie de magnanimité », même s’il a été selon elle « confisqué par les dictateurs de ces régimes arabes qui nous ont asphyxiés ces derniers décennies », en Irak ou en Syrie par exemple. Nous est ensuite remise en mémoire l’histoire de Antar, fils d’une esclave abyssinienne et noir de peau, amoureux de Abla. Pour être à sa hauteur, « il va conquérir l’agrément de son oncle en menant des batailles insensées qu’il écrit dans une poésie, les mouallakat, dans lesquelles l’amour et la conquête militaire vont de pair », rappelle-t-elle. « On a là le début d’une aventure militaire qui va empoisonner l’histoire de l’humanité, mais qui va aussi donner des postures héroïques sur les champs de bataille qui ne sont pas celles qui me sont le plus proches ! » poursuit-elle, avant de glisser vers une autre histoire d’amour, celle de Kaïs et Leila. Une fois de plus, c’est un oncle récalcitrant qui fait barrage à leur union. Kaïs, appelé Majnoun Leila, va en perdre la raison, et lorsqu’on finit par lui dire que Leila est à sa porte, il va refuser de la voir car sa présence pourrait troubler son amour. « J’y vois l’annonce de l’amour mystique, celui qui va se détacher du monde terrestre pour ce voyage spirituel qu’aucun bruit ne doit déranger », analyse Dominique Eddé.
La navigation entre les siècles, entre le figures héroïques est palpitante, mais l’enjeu de la parole de la conférencière est rattrapé par l’âpreté du réel.
« Je viens d’un pays où la terre a tremblé »
Citant Germaine Tillion, Charlotte Delbo et bien d’autres, Dominique Eddé confie que « certaines figures (l)’aident à tenir debout ». Le ton devient plus assertif et plus engagé. « Une lutte n’est possible que si elle est à l’écoute de ce qui fait aussi mal à l’autre. Je connais beaucoup de gens qui se réclament du philosophe Levinas, qui a beaucoup travaillé sur l’altérité, je regrette qu’ils appliquent si mal sa leçon. (…) Elle est l’écoute de la souffrance de l’autre au-delà de la sienne propre, avec la sienne propre, l’une n’excluant pas l’autre », accuse doucement l’essayiste, désignant à demi-mot des figures que l’on reconnaîtra.
Et de poursuivre ses avertissements. « Je viens d’un pays où la terre a tremblé, où j’ai pu entendre les bombes jour et nuit, et je le connais ce bruit. Je voudrais vous dire qu’il faut avoir peur de ce bruit et il faut tout faire pour qu’il ne s’approche pas. » Après le rappel des drames humains successifs au Moyen-Orient, une demande conjointe et injonctive se fait entendre, doublement applaudie. « Je demande solennellement à ceux qui sont tentés par l’antisémitisme d’arrêter, et je demande solennellement à ceux qui ne veulent pas voir qu’il y a un autre drame aussi, d’arrêter. »
« Je voudrais qu’on essaye d’être humains , avant d’être des héros. Si nous voulons affronter l’adversité, nous avons besoin d’un héroïsme collectif qui serait anonyme (…) », enchaîne-t-elle en déplorant la suprématie des ego qui prévaut aujourd’hui.
« Pourquoi n’arrivons-nous pas à demander dans une même phrase la libération de Marwan Barghouti et de docteur Abou Safia des prisons israéliennes ? La libération de Boualem Sansal et celle d’Osman Kavala ? » demande-t-elle vivement.
Après ce renversement de la figure traditionnelle du héros, Dominique Eddé propose de définir ses propres héros. « Les héros auxquels je pense sont inconnus. Je les ai vus au Liban par exemple courir sous les bombes pour sauver quelqu’un, éteindre des incendies avec des seaux d’eau, tenir debout malgré des immeubles qui s’effondrent. Cet héroïsme-là, on voudrait s’en passer ! » martèle-t-elle en citant Brecht : « Heureux les pays qui n’ont pas besoin de héros ! »
« Je crois que nous en avons beaucoup trop, des gens qui survivent héroïquement dans des conditions inhumaines, et qui n’ont pas de nom, pas de stèle, ils disparaissent comme ils sont venus.(…) Je sais ce qu’ils ont donné avant de crever. Je sais ce que vivent, sans le vouloir, les enfants de Gaza quand ils perdent un bras, une jambe, une mère, un père, et qu’ils gardent les yeux ouverts . Cet héroïsme-là, est-ce que nous le voulons ? Non, on ne le veut pas. On veut de l’humanité », appuie-t-telle. « Finalement, ce qu’on veut, c’est nous aider les uns les autres, et à vivre, et à mourir, parce que c’est la même chose, sachant que l’angoisse de la mort est ce qui, tour à tour, abîme et embellit la vie », conclut-elle de manière magistrale, en revenant de manière implicite sur le parcours de Gilgamesh, libéré du poids de l’hybris à la fin de sa vie, auprès d’Enkidu.
Les applaudissements sont sonores, ils s’atténuent, puis reprennent de plus belle, attestant de la connivence entre l’auditoire et sa conférencière, qui a su trouver la forme, les mots et les silences pour tisser des trajectoires réflexives stimulantes en traversant les siècles.




C'était magnifique. Merci grande "Dame" de coeur. Vous êtes formidable, talentueuse et tellement humaine.
18 h 23, le 17 mars 2025