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Liban

« C’est Mgr Sfeir qui nous a donné courage, qui bravait le joug de l’occupant, qui est devenu notre seul recours... »

Bkerké

« Ce n’était pas uniquement le patriarche des maronites, mais celui de tous les Libanais », s’est écrié un druze venu du Chouf pour dire adieu à l’homme de la seconde indépendance.


17/05/2019

Charbel, six ans, tenant la main de son père, portant une casquette à l’effigie de Nasrallah Sfeir, vient de sortir de l’église Notre-Dame de Bkerké où le corps du patriarche émérite, chef de l’Église maronite de 1986 à 2011, est exposé. Solange, la mère du petit garçon, explique : « J’ai tenu à ce que mon fils vienne voir le patriarche, pour qu’il se souvienne plus tard, quand il lira les livres d’histoire qui relateront les actions et les prises de position du patriarche ou quand il sera proclamé saint, qu’il l’avait vu pour un dernier adieu. »

Charbel a de la fièvre et la famille, qui habite Dahr el-Aïn, dans le Koura, quitte Bkerké peu après midi, alors que les délégations venues de tout le Liban commencent à converger vers le siège du patriarcat maronite.

La journée avait commencé tôt à Bkerké. Dès le matin, des couronnes de fleurs et des bougies mauves, la couleur du deuil, étaient déposées sur le parvis du patriarcat maronite transformé en une église de plein air d’une capacité de 8 700 personnes.

Et dès le matin, des fidèles venus en groupe, seuls ou en famille se rendaient à la petite église du patriarcat, où des messes étaient célébrées à toutes les heures, pour se recueillir devant le corps de l’homme auquel ils étaient profondément attachés, le père de l’Église maronite qui leur a donné espoir aux pires moments de la tutelle syrienne. « C’est le père de tous les maronites, le père de notre Église. Un homme d’une rare trempe, je pense que son apport est aussi important que Jean Maron, le premier patriarche maronite. C’était un saint homme qui a mené sa communauté à bon port », dit un homme venu seul de Tabarja.

Beaucoup sont venus à Bkerké pour dire adieu à celui qui fut longtemps le pilier de leur Église. Mais bien d’autres ont fait le déplacement afin de saluer une dernière fois l’homme qui a lutté contre l’occupation syrienne, qui a soutenu les victimes de la torture et de l’injustice et qui a défendu le Liban-message, pays du vivre-ensemble.


(Lire aussi : Un dernier adieu solennel et majestueux au père de la seconde indépendance)


« Notre seul recours »

À l’entrée de Bkerké, des membres d’une délégation venue de Bécharré, dont un curé, attendent leurs camarades. « Grâce à sa force et à ses prières, Jean-Paul II, le pape polonais, a provoqué la chute du communisme. Nasrallah Sfeir avait les mêmes qualités, et c’est grâce à lui que les soldats syriens ont quitté le Liban. Lui aussi sera proclamé saint », estime Michel. « Il était le fer de lance de la résistance contre l’occupation. J’ai été souvent arrêté entre 1994 et 2001, car j’étais partisan des Forces libanaises. À chaque sortie de prison, je venais chez lui, ici à Bkerké, et il m’accueillait à bras ouverts », renchérit Tanios, un autre Bécharriote.

Un peu plus loin, un groupe venu de Aley attend à l’ombre le début de la messe. « Je n’oublierai jamais les années 1994 et 1995, durant les mois qui ont suivi la dissolution des Forces libanaises. Nous venions à pied de Jounieh à Bkerké. L’armée nous passait à tabac à notre départ de Jounieh et à notre retour de Bkerké. Il y avait toujours deux chars dans le périmètre du patriarcat, l’un à l’entrée de Bkerké et l’autre un peu plus bas. C’est Mgr Sfeir qui nous a donné courage, qui nous recevait et qui, bravant le joug de l’occupant, a gardé les portes du patriarcat grandes ouvertes. Il est devenu notre seul recours », se souvient Ibtissam.

Comme beaucoup de partisans FL, Fouad, venu de Zahlé, explique : « Nous sommes là parce que nous sommes des gens fidèles, nous n’avons pas oublié ce qu’il a fait pour nous alors que nous étions emprisonnés, torturés, recherchés par les services de renseignements. Nous sommes là pour le remercier du bien qu’il nous a fait. »

« Il a refusé de partir en Syrie » et « il a tenu tête au régime syrien » sont les premières réponses que donnent les chrétiens qui ont convergé des quatre coins du Liban vers le siège du patriarcat maronite, quand on leur demande de parler du cardinal Sfeir.


(Lire aussi : « Je serais venu à pied de Zahlé pour faire mes adieux à Mgr Sfeir »)


« À jamais reconnaissants »

« Certains ont voulu faire de lui le partisan de tel ou tel courant. Le patriarche Sfeir était tout simplement un souverainiste qui a lutté contre les injustices et qui a défendu le Liban dans toutes ses composantes religieuses et partisanes », lance Maha, venue de Ksara avec une fraternité religieuse. Elle ajoute : « J’attendais ses homélies tous les dimanches. Il incarnait notre seul espoir face à l’occupation. »

Tout le long de la journée, entre les messes et les chants entonnés par la chorale de l’Université Saint-Esprit de Kaslik, les haut-parleurs de Bkerké diffusaient des extraits de discours-clés de l’ancien patriarche.

Vers 14 heures, des dizaines de bus venus des villages druzes du Chouf, de Aley, de la Békaa-Ouest, du Liban-Sud et de Beyrouth ont déposé des centaines de partisans du Parti socialiste progressiste. La plupart des femmes arboraient sur leurs épaules le foulard blanc du deuil druze. « C’est un homme d’exception. C’est le patriarche de la réconciliation, de la paix, de l’indépendance et de la libération. Toute la Montagne lui est fidèle », dit Zafer, venu du Chouf. « Ce n’était pas uniquement le patriarche des maronites, mais celui de tous les Libanais. Il était sage et fort. Nous lui sommes à jamais reconnaissants », s’écrie Issam de Gharifé, dans le Chouf. « La Montagne n’oubliera jamais son patriotisme et les efforts qu’il a fournis pour réconcilier druzes et chrétiens. Sans lui, les Syriens n’auraient jamais quitté le Liban. Il était le catalyseur, auprès de toutes les communautés religieuses du pays, de la résistance et de l’indépendance », affirme Akram, de Kfar Matta.

Dès 15h30, les voitures noires des officiels formaient une longue file devant le portail de Bkerké. Les salons du patriarcat étaient noirs de monde. À 16h45, sous un tonnerre d’applaudissements, le cercueil de Nasrallah Sfeir est porté par des évêques à partir de la petite église Notre-Dame jusqu’au parvis de Bkerké pour être déposé au pied de l’autel. Et c’est aussi sous les applaudissements, à la fin de la messe, peu avant 18 heures, que son cercueil est transporté jusqu’au caveau des patriarches alors que les cloches de Bkerké sonnent le glas et que la chorale chante : « La gloire du Liban lui a été donnée. »



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Wlek Sanferlou

Eh oui, une vérité certaine est que la mort nous uni! Celles des personnes chères et bien sûr la notre un jour...on se retrouvera tous "de l'autre côté" à se marrer de nos zizanies durant notre passage terrestre!
Batrak Sfeir nous avait quand même uni durant sa vie et par sa mort!
A bientôt.

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