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Liban

Quand le biographe de Sfeir se met à l’école de son sujet

Disparition

Le journaliste Antoine Saad livre son témoignage à « L’Orient-Le Jour » et évoque les « leçons de vie » qu’il a tirées de cette expérience inédite.

Yara ABI AKL | OLJ
15/05/2019

Il n’est pas facile de se lancer dans une aventure comme celle d’écrire la biographie des grands de ce monde. Et quand il s’agit de personnalités du calibre du patriarche Nasrallah Sfeir, décédé dimanche, le plus grand défi est de parvenir à gagner progressivement la confiance de l’intéressé.

C’est ainsi que notre confrère Antoine Saad, biographe du patriarche disparu, résume son expérience inédite avec l’ancien chef de l’Église maronite. Une expérience difficile car la discrétion et l’humilité étaient des traits caractéristiques de cet homme d’exception à qui le Liban fera ses adieux demain. Ce n’est pas sans émotion qu’Antoine Saad revient, dix-neuf ans plus tard, sur l’épisode le plus marquant de sa carrière.


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« Tout a commencé en 2000. Quelques mois après le célèbre appel des évêques maronites de septembre (dans lequel ils avaient ouvertement plaidé pour le retrait des troupes syriennes, à l’issue de la libération du Liban-Sud, en mai de la même année), la revue al-Massira choisit Mgr Sfeir comme personnalité de l’année et me charge d’écrire son portrait », raconte-t-il dans un entretien accordé à L’Orient-Le Jour. « Alors que j’étais en route vers Bkerké, j’ai songé à écrire sa biographie au lieu de me contenter d’un portrait. Lors de notre toute première rencontre, je lui ai fait part de mon désir. Il m’a répondu : “Est-ce que je mérite que l’on parle de moi ?” “Si vous ne le méritez pas, personne d’autre ne le mérite”, ai-je répondu. “Si vous avez envie, allez-y !” m’a-t-il alors dit. »

Dès le premier contact, Antoine Saad a eu sa première « leçon de vie » à apprendre de ce patriarche de la seconde indépendance, au sourire contagieux et à la sérénité exemplaire. « Les choses considérées comme évidentes ne sont pas nécessairement acquises », souligne M. Saad qui explique ses propos en confiant qu’en tant que journaliste débutant, il avait des doutes quant à l’acceptation de Mgr Sfeir, qui était connu pour son manque d’appétit pour le verbiage, mais qui parvenait en quelques mots à transmettre les messages les plus forts.



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« Les épreuves » de dimanche
Antoine Saad pouvait donc se vanter d’avoir réussi à briser le lourd silence du patriarche Sfeir. Mais le plus dur restait à faire : gagner la confiance du prélat. « Entre janvier et septembre 2001, il se contentait, son intelligence et son éloquence aidant, de me donner des réponses ordinaires, jusqu’au jour où, en septembre, je lui ai déclaré : “Cette biographie est ce qui restera de votre héritage après votre disparition. Soit vous m’aidez à la réaliser, soit j’invente un autre Nasrallah Sfeir.” Il m’avait alors permis d’accéder aux archives de Bkerké et livré un scoop portant sur un proche voyage aux États-Unis », se souvient le biographe, toujours avec émotion. Cet épisode a changé le cours des entretiens hebdomadaires entre Mgr Sfeir et M. Saad. À ce sujet, le biographe confie : « J’assimilais nos rencontres qui se déroulaient tous les dimanches entre 16h et 18h à de véritables épreuves, du fait de l’importance et de la grandeur du personnage, tant sur le plan moral qu’au niveau national. » Il n’en reste pas moins qu’Antoine Saad est finalement arrivé à « comprendre le patriarche », parvenant par la même occasion à mieux transmettre ses idées aux lecteurs des trois tomes de la biographie (aux éditions Dar Saër el-Machreq). « Au fil du temps, j’ai compris le patriarche et ce qui m’a facilité la tâche est de découvrir qu’il avait un caractère semblable à celui de mon père. J’ai donc agi en conséquence », fait-il remarquer avec un sourire nostalgique.


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« La formule Sfeir »
C’est avec cette même nostalgie qu’il revient sur quelques épisodes particulièrement significatifs de l’itinéraire de ce ferme défenseur de la liberté, la souveraineté et l’indépendance du Liban. Il s’agit, bien entendu, de l’appel des évêques et de la réconciliation druzo-chrétienne d’août 2001. « C’est Mgr Sfeir qui a personnellement écrit le texte du fameux appel, près d’une semaine avant sa publication », confie le biographe, qui assure, toutefois, que le patriarche veillait soigneusement à ce que les évêques maronites se sentent partenaires à part entière dans la prise de décision. « Il était convaincu que le retrait des troupes israéliennes devait paver la voie à la libération du pays de l’occupation syrienne. Mais il était conscient qu’un tel objectif ne pourrait être concrétisé que par le biais d’une unité nationale », explique-t-il. Selon lui, « réformer le pays aujourd’hui nécessite un retour à la formule Sfeir : impliquer toutes les forces vives du pays, toutes communautés confondues, dans un processus visant à en finir avec la caste politique actuelle ».

Cette « formule » ne saurait résumer le lourd héritage de ce patriarche hors norme, « serein et à l’esprit pascalien », comme le décrit Antoine Saad. Ayant profité de son expérience avec l’ancien chef de l’Église maronite, il est conscient du changement qu’elle lui a apporté. « Il m’a appris que le “moi” est haïssable, et que rien n’est impossible. Il suffit de s’attacher à la morale et de prendre les choses au sérieux pour atteindre tous les buts. »

Aujourd’hui, le patriarche Sfeir accompagne Antoine Saad dans tous les détails de sa vie, tant professionnelle que personnelle. Il est vrai que le journaliste a choisi de clôturer les Mémoires du cardinal Sfeir par le retrait des troupes syriennes, le 26 avril 2005, une façon pour lui de lui attribuer cet « accomplissement historique ». Mais pour lui rendre hommage, il compte publier prochainement un quatrième tome de la biographie (après 2005). « J’ai toutes les données, mais écrire des Mémoires à titre posthume n’est pas simplement synonyme de fierté. C’est de la responsabilité », estime Antoine Saad.



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TROLL & PSEUDONYMES

Point de commentaire, l’heure est au recueillement. La lecture de ce livre me laissait perplexe, (beaucoup d’angles morts) à défaut d’une hagiographie. Paix sur l’âme du patriarche maronite…
C.F.

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