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Liban

L’ultime envol du Patriarche...

Portrait

Avec Nasrallah Sfeir, c’est un pan entier de l’âme du Liban qui disparaît.

13/05/2019

La gloire du Liban lui avait été donnée, et nous le croyions éternel.

C’était, du reste, un peu normal : tout en lui renvoyait à une étrange intemporalité, à une capacité de se situer hors du temps, sinon entre les temps. L’éclat un tantinet enfantin de l’innocence lorsque son visage de près d’un siècle s’illuminait soudain pour convoyer une grande joie. L’intonation de la voix, toujours égale à elle-même, toujours parfaitement mesurée, même dans les rares moments où la colère de l’injustice venait rompre une céleste sérénité. La sveltesse inouïe d’un corps entretenu par un ascétisme marqué, capable de bondir à tout instant avec l’intrépidité d’un lutin, mais néanmoins vieilli par les épreuves, souvent bien mesquines, de la vie publique, qu’il semblait porter comme une véritable croix. Il ne pouvait d’ailleurs en être autrement. Il était, après tout, le 76e descendant d’une longue lignée de patriarches, investi de ce fait d’une mission politique historique : protéger ce sanctuaire habillé de lumière que ses prédécesseurs avaient contribué à fonder, le Grand-Liban, celui de la liberté, de la souveraineté, de l’indépendance, du vivre-ensemble, de la réconciliation et de la paix.


(Lire aussi : Nasrallah Boutros Sfeir, témoin inébranlable du « Liban-message »)


Il était hors de ce monde, en ce sens qu’il pouvait s’élever au-dessus du temps réel, sans doute parfaitement conscient, du fait de sa mission de gardien éternel du Temple, que ce n’est, paradoxe à part, qu’en survolant le temps de la chronique qu’il est possible de saisir le temps historique, celui qui n’a que faire des péripéties politiciennes, des revirements tactiques, des discours démagogiques et populistes, de l’hybris et du délire de l’hyperpuissance.

Son temps était celui de l’immuabilité, c’est pourquoi les rapports de force immédiats – insultes, menaces, intimidations, trahisons, occupations, milices, assassinats et autres ihbat – n’eurent jamais la moindre prise sur sa détermination. C’est ainsi qu’il avait réussi à défier le temps de la violence, puis de la tyrannie, où tout n’est que non-odeur incolore de mort, avec une foi patiente, constante, inébranlable de défendre, sauvegarder, promouvoir et restaurer des principes démocratiques en dépit de la tâche titanesque que cela constituait pour un seul homme.


(Lire aussi : De Taëf au retrait des troupes syriennes, les moments-clés du patriarche)


La voix qui fit trembler Damas

Né à Rayfoun (dans le Kesrouan) le 15 mai 1920, à l’avant-garde de la proclamation du Grand-Liban, Nasrallah Sfeir, patriarche de la deuxième indépendance du Liban, s’est éteint hier à la veille de ses 99 ans, au terme d’un parcours politique unique. Puissant par son humilité, sa simplicité et son détachement du pouvoir, solitaire par ses habitudes monacales, nul n’a jamais tant mérité de s’endormir enfin du sommeil de la terre.

Depuis sa démission de sa fonction patriarcale en 2011 – apothéose de sa gloire terrestre – le patriarche s’était d’ailleurs retranché dans l’ombre et le silence. Car, par-delà l’humilité légendaire du personnage et la déférence envers la nouvelle autorité qui avait pris le relais, s’imposait l’incontournable repos du guerrier, au terme d’un mandat patriarcal des plus mouvementés (1986-2011), marqué par les combats fratricides et intracommunautaires de la fin de la guerre civile, le sentiment d’échec et de frustration chrétien de l’après-guerre, les « jours funestes » de l’occupation syrienne puis l’éclaircie du printemps de Beyrouth, rapidement ensanglantée par les assassinats et la contre-révolution milicienne menée par le Hezbollah.


(Lire aussi : Le Grand Liban(ais), l'édito de Ziyad Makhoul)


Cet « apprentissage » du silence n’en était d’ailleurs pas un. Nasrallah Sfeir se caractérisa toujours par son manque d’appétit pour le verbiage, en dépit de son éloquence extraordinaire et de son sens unique de la formule, brève, corrosive, létale. Il suffisait de quelques mots sobres, dépareillés, presque monotones, monocordes, voire d’une onomatopée tatillonne, proclamée souvent d’une voix grêle, dépassionnée, sage, pour faire trembler toute la République inféodée à l’occupant syrien et provoquer un tonnerre de réactions passionnelles orchestrées par Damas. Qu’à cela ne tienne, le patriarche maronite ne polémiqua jamais avec personne. Outre la noblesse, la sagesse et la responsabilité que lui imposait son rang, il s’était fait un point d’honneur d’éviter les duels paroxystiques ou les prises de position trop abruptes et capables de se répercuter négativement sur le pays en général et les chrétiens en particulier. Il était d’ailleurs impossible de lui arracher plus que le message qu’il voulait transmettre : que de journalistes en quête de sensationnalisme s’y sont cassé les dents !


(Lire aussi : « Tous les jours, j’étais fière qu’un homme de son calibre soit originaire de mon village »)


À l’école de Chiha et de Vatican II

Pour les mêmes raisons, et cohérence oblige, l’homme ne voulut jamais jouer aux matamores, aux grands séducteurs des foules, même au lendemain de la visite du pape Jean-Paul II au Liban, en mai 1996, qui consacra définitivement son rôle politico-spirituel de leader à même de sortir les chrétiens de leur marasme latent hérité de la guerre, et même après avoir acquis, à partir du célèbre appel des évêques maronites de septembre 2000, une stature nationale symbolique sans pareille, semblable à celle de Jean-Paul II dans son combat pour abattre le rideau de fer. Le populisme et Mgr Sfeir n’ont jamais fait bon ménage ; bien au contraire – le triste épisode de l’agression dont il fut victime à Bkerké par des partisans du général Michel Aoun en 1989 en reste l’épisode le plus douloureux. Il suffit d’ailleurs de faire une relecture de sa biographie très fouillée par notre confrère Antoine Saad – dont trois tomes sont disponibles pour l’instant – pour se rendre compte que, très souvent, depuis 1986, le cardinal Sfeir a même été la victime propitiatoire – et pas seulement sur le plan moral ou politique, mais aussi physiquement – des relents de poujadisme, de césarisme ou de « mussolinisme » qui poussaient certaines figures à la manipulation des masses.

Mais pouvait-il en être autrement d’un homme dont l’idéal politique, loin des milices et des « chefs suprêmes », ressemblait à Raymond Eddé, ou plus tard à Nassib Lahoud ? Séduit tôt dans son parcours sacerdotal par les idées civiles, souverainistes et nationales du Bloc national, féru du libanisme à la fois onirique et lucide de Michel Chiha, formé à l’école réformatrice et moderne du Concile Vatican II, Nasrallah Sfeir s’avéra vite être l’homme providentiel dont le Liban de l’après-guerre, toutes communautés confondues, avait besoin pour retisser méticuleusement les liens intercommunautaires détruits par les affrontements et créer, sans tumulte, une volonté commune et une unité politique et sociale autour de la restauration de la souveraineté libanaise. Aussi s’opposera-t-il systématiquement, durant deux décennies, à toutes les tentatives de torpiller la formule libanaise, de dénaturer l’âme du pays du Cèdre.


(Lire aussi : Un patriarche de fer à la main de velours)


Étanche à « l’alliance des minorités »

Principal parrain chrétien de l’accord de Taëf – avec Samir Geagea – que la majorité des courants chrétiens avaient rejeté en 1989, Mgr Sfeir s’était fait un point d’honneur, dès l’entrée en vigueur implacable de la « pax syriana », sur le corps du président René Moawad et les ruines du palais de Baabda, de réclamer sans relâche l’application de ces accords, surtout le retrait des forces syriennes du Liban. Cependant, en 1992, il ne pouvait compter sur pratiquement personne. Quatre des principaux leaders maronites, Raymond Eddé, Amine Gemayel, Michel Aoun et Dory Chamoun, se trouvaient en exil en France et ne pouvaient guère se supporter. Samir Geagea, isolé, n’allait pas tarder à entrer en prison en 1994. En dépit de son appel au boycott des élections législatives de 1992, un certain nombre de notables chrétiens avaient quand même été se faire élire avec des nombres de voix dérisoires. Or, le patriarche sera considérablement affaibli, tout au long de sa bataille pour recouvrer la souveraineté et l’indépendance du Liban, par ces deux tendances chrétiennes archétypales et antinomiques : d’une part, un front d’opposition miné par les vieilles rancœurs du passé, les querelles intestines et les combats de chefs, et de l’autre une ribambelle de figures avides de se jeter dans les bras du tuteur pour se gagner une place au soleil.

Avec les premiers, l’effort sera difficile, mais néanmoins couronné de succès, puisqu’avec le temps et sous son parrainage, une opposition de l’intérieur pourra enfin, bon gré mal gré, se mettre en place en 2001, avec la fondation du Rassemblement de Kornet Chehwan sous son égide et sous la direction du vénérable Mgr Youssef Béchara. Seul le général Michel Aoun préférera faire bande à part pour préserver sa propre tonalité politique. Les rapports entre le patriarche et lui resteront d’ailleurs tendus, en dépit de tout, puisqu’après son retour, le chef du CPL se proclamera, dans une attitude de défi aux positions hostiles de Mgr Sfeir à l’axe Damas-Téhéran, « patriarche politique des chrétiens ».

Le second camp, en revanche, tentera inlassablement au fil des ans et des personnalités – parmi lesquels Kabalan Issa el-Khoury, Rochaid el-Khazen, Élie Ferzli, Sleimane Frangié, mais beaucoup d’autres aussi – de convaincre le patriarche d’oublier son projet d’unité islamo-chrétien en vue de rétablir la souveraineté du Liban, au profit d’une alliance maronito-alaouite avec le régime syrien, en faisant miroiter au patriarche qu’une telle conjonction de forces aurait pour effet de remettre les chrétiens en position de force. En dépit des tentatives des chantres de « l’alliance des minorités », Mgr Sfeir ne se laissera jamais séduire par ce projet, qui représentait pour lui une négation du Liban, et refusera inlassablement de faire au régime Assad cadeau d’une visite à Damas. De plus, de multiples tentatives de dialogue avec le directoire syrien, menées par une multitude d’émissaires proches de Bkerké – tels que Fouad Boutros, Samir Frangié, Boutros Harb ou Georges Frem – lui prouveront au fil des ans combien le régime alaouite est un menteur pathologique, non susceptible de la moindre confiance.


(Lire aussi : Geagea : « J’ai perdu un second père »)


Un héros malgré lui

Le boulet des divisions chrétiennes incitera cependant Nasrallah Sfeir – conscient que le silence des élites musulmanes face à la mainmise syrienne n’était pas tant dû au consentement qu’au poids de la botte syrienne ; il était cependant certain qu’elles se révolteraient un jour – à prendre la barre pour diriger le navire de l’opposition à la tutelle syrienne ; non pas à la tête de divisions de blindés ou de fantassins, mais à coups d’homélies, de discours, d’offices religieux, de rencontres diplomatiques avec de grands décideurs, d’actes politiques rassembleurs hautement symboliques et de leçons de démocratie, de droit et de libertés publiques, à chaque fois que l’appareil sécuritaire libano-syrien sévira, tantôt pour arrêter, torturer et incarcérer arbitrairement des opposants politiques, tantôt pour réprimer des manifestations et interpeller des étudiants.

Le premier clou dans le cercueil de l’occupation syrienne sera en effet très certainement le synode pour le Liban et l’Exhortation apostolique qui en émanera et qui sera remise par le pape Jean-Paul II au peuple libanais à Harissa. Le Vatican, sous l’impulsion notamment du tandem Jean-Paul II-Achille Silvestrini, président à l’époque de la Congrégation des Églises orientales, jouera dans ce cadre un rôle fondamental pour rendre au Liban sa souveraineté. Le synode sera aussi l’occasion de tisser des liens profonds et importants avec les sages au sein de l’islam, notamment l’imam Mohammad Mehdi Chamseddine, de la même manière qu’il avait auparavant établi une relation très forte avec le mufti de la République, le cheikh Hassan Khaled, assassiné en 1989. Ce lien avec le monde arabo-musulman sera du reste considérablement renforcé par la position de principe tout aussi historique du patriarche, hostile à l’invasion militaire de l’Irak en 2003, cohérence oblige.

Le second sera, justement, la couverture qu’il assurera après le retrait israélien du Liban-Sud, à travers son discours clair et posé fondé sur l’application de l’accord de Taëf et des résolutions internationales, à la mise en place d’une plate-forme d’opposition plurielle, soutenue par la communauté internationale, notamment la France de Jacques Chirac, pour refaire l’indépendance du pays. Dans ce cadre, au lendemain des législatives de l’an 2000 et de son fameux appel des évêques maronites de septembre, Mgr Sfeir donnera le feu vert à la formation de Kornet Chehwan, effectuera une tournée symbolique aux États-Unis, se rendra au Chouf pour une réconciliation d’anthologie avec l’un de ceux qui figuraient parmi ses plus grands détracteurs, Walid Joumblatt – provoquant une réaction hystérique du mandat Lahoud à travers les rafles, puis la ratonnade des 7 et 9 août 2001 – et se rapprochera énormément de Rafic Hariri, en qui il avait toujours voulu voir « un nouveau Riad el-Solh ».

Provoqué directement par l’assassinat de son puissant parrain de l’ombre, Rafic Hariri (sa visite très symbolique à Koraytem au soir du 14 février 2005 reste dans toutes les mémoires) ; mené de front par un esprit politique hors pair, Walid Joumblatt, à la tête d’un vaste éventail de personnalités, réalisé grâce aux efforts d’intellectuels et de forces vives de la société politique et civile comme Samir Frangié, Samir Kassir ou Gebran Tuéni, ainsi que chacun des manifestants du 14 mars 2005, le retrait syrien du Liban n’en est pas moins le rêve fou, construit brique par brique avec la patience d’un vieil homme mû par les sacrifices de ses ancêtres et la vivacité d’un esprit jeune sans cesse guidé par l’espérance d’un renouveau : Nasrallah Sfeir.


(Lire aussi : Joumblatt : Sfeir était une personnalité exceptionnelle)


De printemps en printemps

La décennie suivante sera peuplée de désillusions, avec la contre-révolution et la reddition progressive du 14 Mars politique sous les coups de boutoir de la milice et de ses alliés. Nasrallah Sfeir ne renoncera jamais pourtant, malgré le poids des ans et la fatigue. Après avoir milité pour la fin de la violence et la consécration de la convivialité islamo-chrétienne en 1989, puis le rétablissement de la souveraineté jusqu’en 2005, il jettera ses dernières forces dans la bataille pour le recouvrement du monopole de la violence légitime, proclamant haut et fort l’impossible coexistence des armes et de la démocratie en prenant position contre les armes du Hezbollah à la veille des élections législatives de 2009. Une posture qui eut sans doute pour effet de garantir une dernière victoire politique au 14 Mars – un Thermopyles symbolique pour un camp politique de moins en moins confiant en lui, de plus en plus disloqué et réinvesti par le sectarisme et les petites politiques.

Des coups d’éclats et de panache, Nasrallah Sfeir en fera pourtant encore quelques-uns dans les dernières années de sa vie, et pas des moindres. D’abord, une démission-surprise, dont il ressortira grandi, pour ouvrir la voie à une redynamisation du patriarcat ; un acte quasi orphelin d’abandon du pouvoir de plein gré dans cette partie du monde. Et, surtout, un soutien sans équivoque au printemps arabe, notamment à la révolution syrienne contre la barbarie du régime Assad, là où la plupart des représentants des Églises orientales préféreront s’avilir en choisissant la servitude volontaire et l’alliance des minorités aux fragrances de la liberté dans un réflexe minoritaire suicidaire et sans horizon.

Le Patriarche du Printemps, celui d’une certaine idée noble et vertueuse du Liban, a pris son ultime envol hier – au milieu du printemps. Un pan entier de l’âme du Liban s’en va avec lui en des temps bien crépusculaires. Mais tant qu’il y aura des hommes et des femmes suffisamment lucides et courageux pour « choisir bien » et privilégier la liberté, la paix et le vivre-ensemble, son legs restera bien vivant.

Éternel ? Non, immortel.


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Antoine Sabbagha

Un grand patriarche qui disparait mais qui pourra du ciel nous aider à sortir de cette impasse .Paix à son ame .

de Tinguy Corinne

Vous écrivez: "là où la plupart des représentants des Églises orientales préféreront s’avilir en choisissant la servitude volontaire et l’alliance des minorités aux fragrances de la liberté dans un réflexe minoritaire suicidaire et sans horizon".
Mais il serait préférable de nuancer vos propos, car vous oubliez Daesh et, plus généralement, le terrorisme islamique extrémiste dont le Liban a pourtant été la victime tout au long de son Histoire, tout autant que de l'occupation syrienne.
Ces églises orientales ont fait le même choix que l'Occident: entre deux maux, il faut choisir le moindre et le fanatisme islamiste (antichrétien, entre autres) est l'un des pires totalitarismes du monde.
La Syrie n'occupe plus militairement le Liban, mais si Daesh (ou une autre milice islamiste) avait pris le pouvoir en Syrie, croyez-vous que le Liban serait à l'abri ?

Hamed Adel

JE NOUS EXPRIME TOUTES MES CONDOLEANCES !
adel

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

UN AIGLE QUI CONTINUERA A NOUS VOIR ET A DEFENDRE SON LIBAN D,EN HAUT !

Bery tus

Wow un hommage du cœur ça ce sent !! Mille fois bravo

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