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Liban

Un patriarche de fer à la main de velours

Les échos de l’agora
13/05/2019

À l’âge de 99 ans, dans la 99e année de l’existence du Grand-Liban, le vieux patriarche maronite Nasrallah Sfeir a quitté ce monde avec le sourire et la sérénité qui le caractérisaient, laissant derrière lui un sentiment d’incertitude et d’angoisse chez ses fidèles de la communauté maronite, mais également chez l’ensemble des Libanais souverainistes et, au-delà des frontières, une pointe de tristesse parmi les chrétientés de l’Orient. Qu’on le veuille ou non, la colonne vertébrale de la présence de ces chrétientés au Levant demeure le Mont-Liban. Nasrallah Sfeir laisse derrière lui la marque indélébile d’un très grand prélat, de ces évêques providentiels que l’Orient chrétien a le génie de produire.

Hoyek-Arida-Sfeir : la trilogie patriarcale maronite qui va de la proclamation du Grand-Liban (1920) au pacte national et l’indépendance du Liban (1943), pour culminer dans les accords de Taëf (1989). Une grande lignée de prélats maronites qui ont fait des choix décisifs pour le pays, dans la fidélité à une tradition qui rejette la crispation identitaire, qui actuellement s’abat sur le monde et qui, hélas, séduit de nombreux chrétiens qui se cloisonnent de manière autistique dans la logique minoritaire. Si nos grands-parents devaient revenir à la vie, ils ne reconnaîtraient pas le Liban au sein duquel ils ont vécu. Leur Liban des photos sépia ou noir et blanc ne connaissait pas le « nouveau levantinisme » (al-mashriqiyya al-jadida) chanté par les idéologues actuels de l’alliance des minorités.


(Lire aussi : L’ultime envol du Patriarche...)


Nasrallah Sfeir fut incontestablement un très grand pasteur de son Église, doublé d’un visionnaire dont la fidélité à certains choix historiques devrait inspirer plus d’un responsable chrétien actuel, tenté par la crispation identitaire qui mène au suicide. Quiconque s’enferme en lui-même finit par mourir. L’histoire retiendra que le grand disparu fut la cheville ouvrière du synode pour le Liban organisé par l’Église catholique après la fin de la guerre civile. Mais il fut également l’inspirateur et le guide du synode patriarcal maronite qui établit de manière claire la signification du témoignage chrétien en Orient comme feuille de route de son Église. Nasrallah Sfeir était convaincu de l’absolue nécessité pour les chrétiens libanais de ne pas renoncer à leur culture d’ouverture ni aux valeurs intrinsèques de la vision chrétienne du monde, deux constantes qui leur ont permis de construire un État libre, fleuron du monde arabe, unanimement admiré et respecté, du moins jusqu’en 2005. Jusqu’à son dernier souffle, le patriarche Sfeir ne cessera de s’accrocher à cette conviction intime comme il s’accrochait à la montagne libanaise qui a assuré la survie des siens au long des siècles. Le grand disparu joua un rôle de premier plan comme garant remarquable du Liban, de son existence et de son modèle de vie face à tous les détracteurs de son pays que certains voisins considèrent comme un accident de l’histoire.


(Lire aussi : Nasrallah Boutros Sfeir, témoin inébranlable du « Liban-message »)



Il fut, avec feu Rafic Hariri, le parrain des accords de Taëf qui, en levant l’hypothèque du poids démographique, ont en fait libéré les chrétiens du statut de catégorie interne du droit public musulman et en ont fait des partenaires à part entière de leurs concitoyens musulmans. Ce faisant, la notion même de Dar el-Islam (« douaire de l’islam ») est devenue caduque.

Étrange histoire de la communauté maronite dont les origines sont enveloppées dans une brume relative, mais qui laisse percevoir une constante remarquable qui distingue cette communauté au sein du groupe syro-araméen. Ses membres ont toujours fait, au moment crucial, le choix du cosmopolitisme et de l’ouverture et non celui de la crispation identitaire. Au Ve siècle, les moines de Beit Maroun choisirent le camp du concile de Chalcédoine, c’est-à-dire celui de l’espace méditerranéen de l’Empire romain d’Orient. Ils partagèrent la foi des autres « melkites » hellénophones. Au VIIe siècle, sous l’empereur Héraclius dans sa guerre contre les Perses, ils souscriront à la doctrine monothélite, celle de tout l’espace romano-byzantin, alors que leurs frères syro-jacobites la refuseront. Au Moyen Âge, ils renoueront avec l’espace romain occidental et, à partir du patriarche Jérémie de Amchit (1215), rejoindront bientôt l’Église catholique romaine.


(Lire aussi : De Taëf au retrait des troupes syriennes, les moments-clés du patriarche)



Cette constance remarquable dans ce choix d’ouverture, et non de crispation sur soi, constituera au XXe siècle le fondement du Grand-Liban. Aujourd’hui, les chrétientés orientales sont tentées par le chant des sirènes venu, non de la Méditerranée, mais du fond du continent, et qui cherche à les séduire par l’alliance des minorités ;

c’est-à-dire à mettre fin au Liban. La grande leçon du grand disparu d’éternelle mémoire demeure sa parole qu’il appartient au citoyen chrétien d’être au service de son pays, le Liban, et non l’inverse.


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