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Société - Pollution de l’air

Ciel clair au-dessus du Liban : comment faire d’une exception une opportunité

Durant la période de confinement, les taux de polluants sont en chute d’un tiers environ, selon Greenpeace, mais ça ne peut être que temporaire. Comment tirer les bonnes conclusions de cet épisode au cours duquel la nature a repris son souffle ?

Un ciel clair au-dessus de Beyrouth, comme on n’en a pas vu depuis des années. Photo Joao Sousa

Depuis le début, le 15 mars, du confinement imposé par les autorités pour endiguer la propagation du coronavirus, les rares promeneurs sont frappés par la clarté du ciel, la pureté de l’air, les odeurs de printemps qui ressurgissent alors qu’on ne les sentait plus, le chant des oiseaux en pleine ville… Le phénomène est mondial, et les articles et rapports sur la nature qui reprend ses droits se multiplient ces derniers temps, constituant la principale bonne nouvelle de cette sombre période. Avant même de pouvoir mesurer la concentration des polluants dans l’air, l’on constate une baisse significative de la pollution, ce qui s’explique par la diminution spectaculaire du trafic routier. Sachant qu’au Liban, le secteur de l’énergie, autre source majeure de pollution atmosphérique non seulement en raison des centrales vétustes et polluantes, mais de la présence de générateurs privés dans tous les quartiers, n’a, lui, pas été affecté par les mesures de confinement, quel est l’impact de cette période d’état d’urgence sanitaire sur l’environnement ?

Charbel Afif, chercheur, directeur du département de chimie à l’Université Saint-Joseph et expert en pollution atmosphérique, explique d’emblée que le réseau de mesure de pollution de l’air du ministère de l’Environnement, réparti sur l’ensemble du territoire, est inopérant depuis de longs mois, faute de maintenance. Il n’existe donc pas de mesures qui corroborent officiellement une éventuelle baisse significative des taux de polluants dans l’air. Mais celle-ci n’en est pas moins perceptible. « Outre les deux principales sources de pollution atmosphérique, le trafic et l’énergie, il faut mentionner les industries qui tournent au ralenti depuis octobre ou qui sont pratiquement à l’arrêt, explique-t-il. Les images satellites montrent une grande différence avant et pendant la période de confinement. Les points chauds restent là où se trouvent les centrales ainsi que dans les grandes concentrations d’utilisateurs de générateurs privés. »


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Un tiers environ de polluants en moins

Se basant également sur les images satellites, Julien Jreissati, chargé de programmes à Greenpeace-MENA, livre les estimations de son organisation : la pollution atmosphérique au Liban serait tombée d’un tiers si l’on compare mars 2020 à mars 2019. « C’est une proportion acceptable étant donné que le Liban est à l’origine le pays le plus pollué de la région, comme l’ont montré nos rapports successifs, indique-t-il. Un secteur de transport principalement fondé sur la voiture individuelle, un transport public très insuffisant et surtout composé de bus polluants, une production d’énergie qui dépend de combustibles lourds et de diesels très polluants… en sont les principaux facteurs. Les polluants en baisse actuellement sont ceux émis par le trafic routier et par les industries qui tournent au ralenti. »

S’il n’y a pas de mesures précises de la baisse de la pollution, on peut néanmoins savoir quels polluants ont provisoirement diminué dans l’air. « Certains gaz sont désormais en concentration moindre dans l’atmosphère, explique Charbel Afif. Parmi eux, le dioxyde d’azote, NO2, qui est surtout dégagé par le trafic dans les zones urbaines. Il y a également les particules fines, elles aussi émanant principalement du trafic et de l’industrie. »

Toutefois, il n’y a pas que de bonnes nouvelles. « Dans un pareil contexte, la concentration de certains polluants peut augmenter, estime l’expert. Certains polluants secondaires, comme l’ozone, ne sont pas émis directement dans l’atmosphère, mais résultent d’une réaction chimique. Dans le cas de l’ozone, il s’agit d’une réaction entre l’oxyde d’azote – NOx – et les composés organiques volatils. Or, en temps normal, les nombreux autres polluants dans l’air ont une incidence sur l’ozone, ce qui n’est plus le cas quand ceux-ci diminuent. »

Quel impact de la baisse de la pollution dans un contexte de propagation du virus ? « Il n’y a pas de relation directe entre les polluants et le virus, à part le fait qu’une population exposée à la pollution est plus vulnérable, dit-il. D’autant plus que cette exposition à la pollution est de longue date, son effet ne saurait être estompé au cours d’une période accidentellement favorable, mais somme toute limitée. »


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Pour un dollar investi, quatre économisés

La baisse de la pollution de l’air a beau être nécessairement provisoire, rien ne nous empêche d’en tirer les leçons qui s’imposent. Avec une question devenue inévitable : saurons-nous profiter de ce sentiment de bien-être pour exiger une meilleure qualité de l’air une fois que la vie aura repris son cours, ou nous contenterons-nous de revenir à nos bonnes vieilles habitudes avec, en prime, une volonté de récupérer le temps perdu ?

« J’espère que cet épisode va nous pousser à changer de culture et à réfléchir au bien-fondé d’investir dans la lutte contre la pollution de l’air, affirme Charbel Afif. Suivant les chiffres de la Banque mondiale, pour chaque dollar investi dans ce domaine, on économise quatre dollars sur la facture de santé, d’autant plus qu’une population exposée à la pollution est plus vulnérable dans un contexte de pandémie. Il est temps de ne plus systématiquement opposer protection de l’environnement et économie. » Outre les mesures devant être prises par l’État au niveau du trafic et de l’énergie – et qui tardent à être mises en place –, il appelle la population à contribuer par des initiatives simples comme le covoiturage, la participation à une gestion saine des déchets (source d’émissions toxiques)… « Il faut dans l’absolu réfléchir aux manières de développer notre ville pour qu’elle soit plus durable », ajoute-t-il.

Julien Jreissati fait pour sa part remarquer que « si les habitants ont été si satisfaits de constater les bienfaits d’un tiers de pollution en moins, il faudrait espérer que la société dans son intégralité commence à se poser les bonnes questions ». Et les bonnes questions tournent souvent autour de nos choix en matière d’énergie, selon le militant de Greenpeace. « Au lieu d’agrandir indéfiniment les autoroutes, pourquoi ne pas investir dans les transports publics ? se demande-t-il. Au lieu de persévérer dans les énergies fossiles polluantes, pourquoi ne pas recourir aux énergies renouvelables ? Il faut savoir que celles-ci ne sont pas seulement favorables à l’environnement et à la santé, mais également à l’économie, puisque ces sources d’énergie sont inépuisables, sans compter qu’elles donnent au pays une autonomie significative, réduisant de facto l’importation de combustibles. Et ce qui ne gâte rien, elles réduiront considérablement les pertes d’Électricité du Liban. »

Il ajoute que si les nombreux rapports environnementaux et le lobbying n’avaient pas encore donné de résultats, il faut espérer qu’une expérience grandeur nature, déclenchée par une crise de cette ampleur, servira de signal d’alarme. « La bonne nouvelle, c’est que l’amélioration de la qualité de l’air peut être excessivement rapide, il faut que cela nous motive », insiste-t-il.

Toutefois, si le contraire se passe après le retour à la normale, nous ne sommes pas à l’abri d’une surconsommation d’énergie mue par une volonté de reprise économique, au Liban et dans le monde… « À Greenpeace, nous sommes attentifs aux plans de reprise économique annoncés par les gouvernements, affirme Julien Jreissati. Si la tendance est d’investir dans les énergies renouvelables, cette période sera une chance d’améliorer l’action contre le changement climatique. Quant aux négociations climatiques, il est trop tôt pour savoir si cette crise mondiale va jouer en faveur d’une avancée dans les programmes nationaux de réduction des émissions, comme nous le souhaitons, ou si elle va favoriser au contraire une relance sans retenue de l’économie. »



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commentaires (5)

Le ciel bleu azur de mon enfance...à une autre époque, dans une autre vie...

otayek rene

18 h 05, le 02 avril 2020

Tous les commentaires

Commentaires (5)

  • Le ciel bleu azur de mon enfance...à une autre époque, dans une autre vie...

    otayek rene

    18 h 05, le 02 avril 2020

  • La nature a peur du vide , vous lui faites de la place elle l'occupe. On revoit des animaux revenir en ville DÉSERTÉE par l'homme. À la question de faire une opportunité à partir d'une exception , la réponse ne pourra être qu'il faudrait moins de monde sur terre . C'est une philosophie qui chatouille les malthusiens.

    FRIK-A-FRAK

    15 h 02, le 02 avril 2020

  • Elle est belle cette photo: jamais vu le ciel de Beyrouth aussi beau et dégagé!

    Marionet

    09 h 18, le 02 avril 2020

  • IL FAUT TIRER DES LECONS DIVERSES DE CETTE TRISTE SITUATION. RESPECTER LA NATURE ETANT LA PREMIERE. METTRE DES FREINS DANS LA BIOLOGIE ET LES TEST EST UNE SECONDE PAS LECON MAIS EXIGENCE.

    L,EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    07 h 49, le 02 avril 2020

  • Il arrive - même s'il ne faut pas abuser de cette expression - qu'à quelque chose, malheur soit bon. Les hommes paralysés, la terre respire. Un ciel bleu à Beyrouth! Je ne sais si le phénomène avait été observé de mémoire d'homme! Tant mieux si l'on peut entendre à nouveau "le chant des oiseaux en pleine ville". Les oiseaux citadins sont bien chanceux car pour leurs cousins de la montagne, malheureusement, la chasse continue impunément. Et ce, même dans la Qadicha censée être protégée!

    Yves Prevost

    06 h 59, le 02 avril 2020

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