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Privés de classes, mais pas de l’école de la vie

Non, l’année n’est pas perdue pour les élèves du pays, confinés chez eux depuis la fermeture des écoles et universités le 28 février dernier. Non, l’année n’est pas perdue, malgré une scolarité chaotique marquée par la crise financière, le soulèvement populaire et la propagation du coronavirus. Dans ce bout d’espace personnel qu’ils ont réussi à s’aménager chez eux, les plus privilégiés suivent certes une classe interactive en ligne, préparent leçons et devoirs avec plus ou moins de sérieux, mus par le souci des administrations scolaires, des parents, et des élèves eux-mêmes de boucler les programmes afin d’être fin prêts pour les examens de fin d’année. Les moins nantis, eux, largement plus nombreux, se contentent de vagues directives, d’exercices de révision, au mieux de cours diffusés sur la chaîne publique de télévision, sans interactivité ni vraiment de quoi faire travailler leurs méninges ou compenser les journées d’école perdues.

Sauf qu’aujourd’hui, la question n’est pas là. Sachant que le nombre de victimes de la pandémie de Covid-19 ne cesse de grimper dans le monde et que le bout du tunnel est encore si loin, l’incertitude la plus totale plane sur le bac sous toutes ses formes, libanais, français ou international.

En revanche, les acquis d’une telle crise pour l’élève sont déjà palpables, sans minimiser pour autant les drames que chacun risque de vivre sur le plan personnel ou familial à cause des contaminations, des décès, des séparations, des licenciements, du manque d’argent, de la peur, du stress... En prenant conscience de la situation sans précédent qu’il traverse à l’instar du monde entier, l’enfant gagne en maturité et apprend à devenir responsable de lui-même et des autres. Responsable de sa santé, de sa survie, de celles de sa famille proche, ses parents et grands-parents, du personnel domestique inclus. Et à plus large échelle, de son quartier et de son pays. Ce qui lui impose une discipline de vie, sur les plans de l’hygiène, de l’ordre, de l’espace de vie, de l’éloignement social. Il développe alors son empathie à l’égard des personnes à risque qu’il côtoie. Il comprendra vite qu’en allant chez le voisin du quartier ou au café internet, il risque d’exposer sa famille à la maladie. Qu’en accaparant l’ordinateur de la maison, il prive ses proches de travail ou d’études. La situation exige de la patience, une bonne organisation familiale et une définition des priorités, sa propre contribution étant la bienvenue, si minime soit-elle. C’est ce qu’on appelle la gestion de crise.

Et comme toute crise aiguë, le coronavirus révèle les inégalités sociales et les belles initiatives. Même si le virus ne fait pas de différence entre riches et pauvres, les sociétés vulnérables restent particulièrement exposées. Parce qu’elles ne peuvent s’offrir le luxe du confinement et doivent continuer à travailler coûte que coûte. Les appels à l’aide finissent par toucher tout un chacun. La solidarité s’enclenche sur les réseaux sociaux. Elle est contagieuse. Des tonnes de nourriture sont envoyées aux plus pauvres. À travers le pays, les enfants s’impliquent activement, encouragés par leurs aînés. Et lorsque le pays exprime sa reconnaissance envers ceux qui risquent leur vie pour combattre le fléau, le personnel soignant, les bénévoles de la Croix-Rouge libanaise ou les autres soldats inconnus dont nul ne parle, les jeunes Libanais sont aux premières loges pour les applaudir.

Assurément, la guerre contre le Covid-19 est une bataille collective. Et les élèves du pays sont au cœur de la bataille. Certains profitent de ce confinement forcé pour mettre leur créativité au bénéfice de la lutte contre la pandémie. D’autres se concentrent sur la solidarité. D’autres encore se penchent sur la pollution, les déchets, la protection de cette nature qui leur manque tant aujourd’hui. L’apprentissage de la citoyenneté, commencé le 17 octobre dernier, lors du soulèvement populaire, poursuit son chemin ascendant. Alors, non, les élèves n’ont pas perdu leur temps durant ces mois de crise. Ils ont suivi ce qu’on appelle l’école de la vie, avec ses hauts et ses bas. Ils ont pris conscience de l’importance de leur rôle dans la société. Quoi de plus normal que les parents continuent de s’inquiéter de la perte de l’année scolaire, de l’échéance du bac, des concours d’entrée aux grandes écoles et universités. Car on assiste aujourd’hui à un chambardement total des normes préétablies. Mais les solutions alternatives ne manqueront pas, avec des reports, des réajustements ou autres si la crise s’éternisait. Elles seront envisagées en temps voulu, une fois la pandémie jugulée.

L’année ne sera peut-être pas académique, mais elle sera utile, enrichissante et constructive pour les élèves du Liban et du monde entier. Car elle développera leur réactivité, leur capacité de gestion des crises, leur créativité. Alors, tentons, l’espace de cette crise, de laisser les échéances de côté, de dépasser les méthodes traditionnelles d’apprentissage et de développer le meilleur de chaque élève. Pour lancer la réflexion sur les causes de cette épidémie qui a contraint l’humanité à une pause forcée. Pour que le monde de demain soit différent et meilleur. Ce monde de l’après-coronavirus que chacun idéalise selon sa vision personnelle du monde et que la jeunesse aura pour mission de créer.


Non, l’année n’est pas perdue pour les élèves du pays, confinés chez eux depuis la fermeture des écoles et universités le 28 février dernier. Non, l’année n’est pas perdue, malgré une scolarité chaotique marquée par la crise financière, le soulèvement populaire et la propagation du coronavirus. Dans ce bout d’espace personnel qu’ils ont réussi à s’aménager chez...

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