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Société - De Nos Archives

Ce Liban, « souffre-douleur »

Mercredi 11 juin 1969, Le Jour

Il faudrait, une fois pour toutes, en finir avec ces notions infamantes, humiliantes, scandaleuses d’un Liban « pied-à-terre », « centre de transit », « paradis des trafiquants », « lieu de loisirs », « garçonnière », Hong Kong, Tanger, etc. Nous ne voulons même plus d’un Liban qui ne soit qu’un havre de paix ou qu’une « terre d’asile », car s’il cessait d’être l’un et l’autre, ne faudrait-il pas qu’on le défende quand même au péril de notre vie ? Drôles d’étiquettes que l’on accole à un pays à qui on demande tout et on ne donne rien. Pourquoi faut-il qu’Algériens, Français, Allemands, Soviétiques, Américains, Israéliens méritent leur patrie et en assument la pérennité par le sang, la sueur et l’honneur, et que les Libanais soient tout juste capables de l’exploiter, d’en user et d’en abuser au gré de leurs caprices et de leur fantaisie ?

Il serait injuste de prétendre que les Libanais ne méritent pas le Liban ou qu’ils ne font rien pour le mériter. Et si cela était vrai aujourd’hui, par rapport à cette classe de dirigeants incultes et profiteurs qui préside à notre destinée, rien, dans ce drame que nous vivons depuis le 25 avril, ne saurait justifier ni confirmer cette conception honteuse, détestable et légère que l’on se fait du Liban. Tel leader, tel ministre, tel présidentiable, qui se voit contrarié dans ses initiatives politiques, ou qui se sent débordé par ses lieutenants, ou qui cherche à neutraliser les adeptes d’une idéologie extrémiste, le voilà qui tape du poing pour remettre en cause non pas ses détracteurs, ni le régime, ni le système, ni le pouvoir, ni même l’État : mais carrément, le Liban. L’enfant gâté veut tout faire sauter dès qu’il se sent menacé dans ses privilèges acquis. Et l’État fait de tout pour le consoler, pour l’amadouer, lui faire entendre raison. Il le conjure de ménager le Liban comme s’il ne tenait qu’à l’humeur de ce triste sire pour que le Liban continue à vivre. Faisant suite à ces attitudes attentistes et démoralisantes, les réactions en chaîne de ces Libanais égoïstes et pleutres, qui ont perdu la foi, ces professionnels de l’abandon, ces nouveaux juifs-errants qui menacent d’aller planter leur tente quelque part dans les plaines du Canada et de l’Australie.

Cette dialectique du Liban de papa repose sur une vue périmée et absurde. On s’est fait à l’idée, dans certains milieux, que ce pays n’existe que pour les beaux yeux des chrétiens et par la volonté accommodante des musulmans. Qu’il suffirait à ceux-ci, qui ne seraient donc plus libanais, de refuser le Liban, pour que le pays disparaisse à tout jamais. L’erreur la plus grossière serait de croire que Camille Chamoun et Fouad Chéhab sont plus libanais que Rachid Karamé ou Saëb Salam, ou que Wafic el-Tiby et Bassem el-Jisr tiennent moins à ce pays que Gibran Hayek et Georges Skaff. Organisez donc, pour vous en convaincre, un référendum à l’intention de la seule population mahométane du Liban. Demandez-lui de choisir entre ce pays, dans ses frontières actuelles avec tous ses vices et la Syrie baassiste, et vous saurez à quel point les musulmans libanais – druzes, chiites et sunnites – tiennent au Liban. D’autres tests vous apprendront que plus de la moitié des ressortissants arabes, qui ont fui les dictatures instaurées dans leur propre pays au cours de ces dix dernières années pour élire domicile au Liban, sont de confession musulmane et que, le cas échéant, ils défendraient cette patrie d’adoption mieux que ne le feraient de nombreux Libanais de souche. Et si vous invoquez l’histoire et son enseignement, vous apprendrez enfin que les maronites, qui se réclament du libanisme le plus intégral, ont fui les persécutions des monothéistes schismatiques chrétiens pour venir se réfugier au Liban. La conquête arabe ne commence que deux siècles plus tard.

C’est un fait que l’écrasante majorité des Libanais s’accroche au Liban comme à la prunelle de ses yeux. Sinon par patriotisme, du moins par intérêt, et la définition même de la patrie n’est pas autre chose qu’une communauté de sort et d’intérêts. Cela n’est pas un phénomène nouveau qui remonte à 1943 ou à la fin de la domination ottomane. Qu’il y ait eu, qu’il y ait encore, des tentatives de sécession, on serait fou de croire que ces mouvements pourraient changer quelque chose à l’histoire et à la géographie. Allez donc le demander à Jawad Boulos, qui, prenant à témoin les plus grands historiens du monde, est en mesure de prouver mathématiquement que depuis les temps les plus reculés, il y avait un Liban, comme il y avait une Syrie, une Égypte et une Mésopotamie. Forgée par la volonté des hommes, l’entité de ce pays obéit à des impératifs géographiques contre lesquels toutes les idéologies du monde ne peuvent rien.

***

Qu’au-delà de ces vérités, on se heurte à des difficultés « domestiques », ou qu’on soit incapable de résoudre une crise qui apparemment n’a rien d’insoluble, la faute n’en est pas au Liban qu’on accable arbitrairement, mais aux hommes qui sont incapables de le régir.

Mercredi 11 juin 1969, Le JourIl faudrait, une fois pour toutes, en finir avec ces notions infamantes, humiliantes, scandaleuses d’un Liban « pied-à-terre », « centre de transit », « paradis des trafiquants », « lieu de loisirs », « garçonnière », Hong Kong, Tanger, etc. Nous ne voulons même plus d’un Liban qui ne soit qu’un havre de paix ou qu’une « terre d’asile », car s’il cessait d’être l’un et l’autre, ne faudrait-il pas qu’on le défende quand même au péril de notre vie ? Drôles d’étiquettes que l’on accole à un pays à qui on demande tout et on ne donne rien. Pourquoi faut-il qu’Algériens, Français, Allemands, Soviétiques, Américains, Israéliens méritent leur patrie et en assument la pérennité par le sang, la sueur...
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