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Société - Entretien

« A-t-il trop défendu la cause palestinienne ? » Myra Frapier-Saab et l’héritage intangible du père

Historienne contemporaine, experte en communication, la fille d’Édouard Saab revient pour « L’OLJ » sur son enfance et la mort tragique de son papa. À cinquante ans de distance, elle appelle à éclairer l’avenir à partir du passé et à lutter contre la disparition de l’État libanais.

« A-t-il trop défendu la cause palestinienne ? » Myra Frapier-Saab et l’héritage intangible du père

Le journaliste à l’œuvre. Photo famille Édouard Saab

Elle n’a que sept ans quand le téléphone sonne dans l’appartement meublé parisien, et que son univers bascule. En ce 16 mai 1976, Édouard Saab avait mis sa famille à l’abri en France, trop attaché lui-même à sa rédaction pour quitter Beyrouth en guerre. À 15h30, en plein couvre-feu, alors qu’il franchissait la ligne de démarcation au niveau de l’immeuble Olivetti et de l’église syriaque, un sniper le cible à la tempe. Le journaliste du New York Times Henry Tanner, qui l’accompagnait, est blessé. Édouard Saab, lui, ne survivra pas. D’après les récits de l’époque, il aurait été transporté à l’hôpital Barbir par des miliciens du Fateh.

Tué et transporté par ceux dont il avait le plus ardemment porté la cause ? Lui, le maronite de Baabda, s’était paradoxalement érigé en défenseur des Palestiniens. « Il avait une proximité unique avec l’appareil de l’OLP, du FPLP, il les connaissait tous, avant de rompre avec eux toute relation à la veille de la guerre de 1975 », témoigne sa fille. Convaincue par son directeur de thèse Dominique Chevalier, Myra Frapier-Saab consacrera son doctorat à l’œuvre paternelle : deux mille articles en moins de vingt ans pour décrypter un monde arabe en proie aux révolutions et aux violences. « Édouard Saab pourrait se résumer en deux mots : éthique et courage. L’éthique est une valeur raillée dans le Liban actuel. » Par ailleurs, un ouvrage publié aux éditions Riveneuve, L’Orient d’Édouard Saab, reprend une sélection d’articles qui permettent de comprendre sa trajectoire

La cause juste, mais jusqu’où ?

La cause palestinienne est juste. Cela, Myra Frapier-Saab ne le remet pas en cause. Mais à ce degré d’engagement, dans un Liban déjà fracturé, la question mérite d’être posée. Les accords du Caire de 1969, qui consacraient la présence armée palestinienne sur le sol libanais, auraient peut-être dû être refusés. « Le courage, parfois, c’est de dire non. » En défendant si ardemment la cause palestinienne, son père n’a-t-il pas dans le même mouvement négligé la souveraineté du Liban, la fragilité de son pacte national ? « A-t-il péché par excès d’idéalisme ? Probablement », concède-t-elle. Elle pose la question. Elle ne tranche pas.

Ce qui est sûr, c’est que cet idéalisme n’était pas naïf. En 1969, Édouard Saab publie avec le journaliste français Jacques Derogy Les Deux exodes : d’un côté le traumatisme des Palestiniens devenus réfugiés, de l’autre la légitimité douloureuse de l’aspiration juive à une terre. Tenir les deux récits ensemble, sans écraser l’un sous l’autre : « Un exercice de vérité intellectuelle remarquable, à l’inverse exact de ce qu’on voit aujourd’hui, où tout est polarisé. »

Édouard Saab avec le roi Hussein de Jordanie. Photo Famille Édouard Saab

« La résilience n’est pas du courage »

Cinquante ans après, Myra Frapier-Saab formule un avertissement. La résilience, répète-t-on à l’envi comme un éloge des Libanais, elle la reçoit comme une accusation. « Dans son dernier degré, c’est de la démission. S’adapter à l’absence d’eau, d’électricité, d’État, à la corruption, aux milices, ce n’est pas du courage, c’est une capitulation lente et consentie. » Son père voyait venir le mur, il l’écrivait, souligne-t-elle, il alertait pendant que Beyrouth dansait déjà au son des canons. Le vrai courage, celui qu’elle revendique en héritage, c’est de continuer à refuser cet état de fait, depuis la diaspora comme depuis Beyrouth. C’est dans cet esprit qu’elle milite au sein de Change Lebanon, mouvement dont elle est à l’origine du nom, réunissant des experts chaque lundi, pour se pencher sur les problèmes et les solutions possibles, avec l’opiniâtreté que cela demande. Les larmes qui lui montent aux yeux, à peine une idée furtive de la disparition du Liban en tant qu’État l’effleure-t-elle, témoignent de son inquiétude d’exilée de se retrouver un jour sans pays de référence, sans cette identité dont ses enfants français se revendiquent eux-mêmes, jusqu’à vouloir porter son nom libanais.

L’héritage intangible

Myra Frapier-Saab ne cherche pas à mythifier son père. Si elle a fait des études d’histoire, c’est précisément pour appréhender les choses de façon factuelle plutôt qu’émotive, dit-elle. Ce qu’elle a trouvé dans les archives d’Édouard Saab, c’est quelqu’un d’angoissé, de lucide et d’engagé, qui prêchait dans le désert avec la certitude douloureuse de ne pas être entendu. « Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de rendre hommage à quelqu’un parti depuis cinquante ans. C’est de défendre, à travers un homme, une certaine vision du Liban, un Liban où l’éthique tient une place majeure, où la mémoire est une arme pour envisager l’avenir. » Pour le prochain cinquantenaire, dit-elle, elle ne sera plus de ce monde. Alors elle le dit maintenant : on ne peut pas construire sans mémoire, et on ne peut pas avoir de mémoire sans courage. Édouard Saab, à sa manière peut-être imparfaite, mais lumineuse, l’avait compris.

Elle n’a que sept ans quand le téléphone sonne dans l’appartement meublé parisien, et que son univers bascule. En ce 16 mai 1976, Édouard Saab avait mis sa famille à l’abri en France, trop attaché lui-même à sa rédaction pour quitter Beyrouth en guerre. À 15h30, en plein couvre-feu, alors qu’il franchissait la ligne de démarcation au niveau de l’immeuble Olivetti et de l’église syriaque, un sniper le cible à la tempe. Le journaliste du New York Times Henry Tanner, qui l’accompagnait, est blessé. Édouard Saab, lui, ne survivra pas. D’après les récits de l’époque, il aurait été transporté à l’hôpital Barbir par des miliciens du Fateh.Tué et transporté par ceux dont il avait le plus ardemment porté la cause ? Lui, le maronite de Baabda, s’était paradoxalement érigé en défenseur des...
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