« Le cœur de l’art iranien ne s’arrêtera jamais de battre »

Les 40 ans de la révolution iranienne

De passage à Beyrouth pour préparer une exposition en juin prochain, Vali Mahlouji, curateur d’origine iranienne basé à Londres, se penche avec nostalgie sur les arts du pays qui l’a vu naître et qui l’a laissé partir.

05/02/2019

Vali Mahlouji a grandi en Iran. Il a vécu les années glorieuses d’un pays à l’économie florissante. Une époque où l’art bénéficiait du soutien de l’État et revendiquait la place qui lui incombait au sein de l’histoire de l’art. Mais Vali Mahlouji allait également subir les affres de la révolution de 1979. Dissident et militant, il a rejoint la jeunesse communiste, s’est enrôlé dans l’armée, a été emprisonné puis relâché pour enfin décider d’abandonner une lutte stérile. Il ira donc s'installer en Grande-Bretagne  afin de poursuivre ses études et se consacrer à la promotion de l’art.

Après des études en archéologie, il fonde en 2010 l’Archéologie de la dernière décennie (AOTFD), une plate-forme éducative et curatoriale à but non lucratif, spécialisée dans la période classique de VIIIe siècle. Elle explore l’histoire des nations touchées par le déplacement social, l’anéantissement culturel ou la disparition volontaire. Ses recherches dans plusieurs musées européens (le Tate Modern à Londres, le Musée d’art moderne de la ville de Paris, le Smithsonian Institute à Washington et le Musée d’art du comté de Los Angeles) font référence à l’époque artistique de la fin des années 1960 à celle des années 1970. Pour lui, il existe deux manières de réfléchir l’archéologie, « soit d’une façon horizontale afin de trouver des liens entre les paradigmes latéraux, qu’ils soient artistiques, culturels, politiques ou sociaux ; soit verticale pour creuser comme dans l’inconscient humain et faire rejaillir l’occulte, le laissé-pour-compte, et de ce fait avoir accès à tout ce qui n’est pas en circulation, parce qu’interdit, volontairement oublié ou détruit ». AOTFD aborde donc des récits de culture perdus du fait de destructions matérielles, d’actes de censure, de contingences politiques, économiques ou humaines. Aujourd’hui il est conseiller indépendant du British Museum, directeur du Kaveh Golestan Estate (qui s’occupe des archives photographiques du journaliste et photographe iranien), convoité par tous les musées du monde pour ses recherches, et par les grandes universités pour ses dizaines d’ouvrages. Son passage à Beyrouth s’inscrit d’ailleurs dans le cadre d’une exposition en juin 2019, qu’il prépare pour le Festival de Baalbeck et le musée Sursock, en collaboration avec la Fondation Philippe Jabre.


(Dans le même dossier : En Iran, les arts massifs de la résistance culturelle)



Faut-il parler ?

Ainsi que l’écrit Behjat Sadr (1924-2009), l’une des pionnières de la peinture conceptuelle en Iran, dans l’un de ses poèmes : « Pour qui peint-on sur la toile la fin de l’angoisse et de la peur d’un siècle ? Faut-il parler ? Faut-il photographier ? Faut-il écrire ? Peindre ? Il faut, on doit, tout faire pour transmettre le sens profond de notre époque, en l’arrachant aux journaux, en le collant, en essayant de l’extraire par tous les moyens. »

Voilà ce que Valli Mahlouji défend et revendique par-dessus tout, le droit à la culture de ses origines. Concerné par le geste d’anéantissement imposé par les hommes, il ne peut s’empêcher de se poser la question : que se passe-t-il lorsque l’objet est supprimé ? Il a fallu onze années avant qu’une fatwa islamique vienne s’opposer au plus important festival iranien, le Festival des arts de Shiraz-Persepolis, un festival des arts novateurs qui s’est tenu entre 1967 et 1977. Le but de ce festival était d’offrir une vue panoramique de la culture mondiale. Nous sommes en 1967 et le monde est en train de se décoloniser. L’Iran n’a bien sûr jamais été une colonie, mais il se veut un lieu de rencontre et de lieu d’idées créatives pour l’avenir. Ensuite, bien sûr, la révolution est arrivée et ce fut la fin de tout… et le rideau est tombé sur le festival. Aucun de ses directeurs n’est plus autorisé à le diriger sous le nouveau régime théocratique et les acteurs sont au chômage. Le secteur artistique est « nettoyé » de ceux qui en étaient auparavant les principaux protagonistes : ils s’exilent tandis que leurs œuvres sont mises à l’index.

La révolution n’affecte pas seulement la production culturelle, mais également la façon dont l’héritage de la culture est perçu et interprété. Elle altère par la suite toute réflexion au sujet de l’Iran, donnant lieu à deux théories prédominantes, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, deux points de vue qui avaient toujours semblé inconciliables et pour lesquels il n’existait pas de langage commun. « Ce qui est différent dans la révolution iranienne par opposition au printemps arabe, précise Mahlouji, c’est qu’elle est un bouleversement et une désintégration à l’échelle de la révolution chinoise ou de la révolution russe. J’aime donc y penser comme la dernière révolution de style classique. »

Quand en 1989, l’ayatollah Khomeyni décède, il laisse en héritage à l’Iran un système sclérosé, une situation économique désastreuse et une société avide de changement. Dans les années 90, le président Khatami, plébiscité par les jeunes et les femmes, a laissé espérer que les choses pouvaient changer. Mais, le printemps de Téhéran a été éphémère, et qu’en est-il des artistes ? Onze années (la durée de survie du Festival des arts de Shiraz-Persepolis) furent une période inhabituellement longue pour tous les projets utopiques et transgressifs des années soixante et soixante-dix, et particulièrement en dehors des grandes villes et les archives sont toujours intactes, même si elles sont toujours interdites d’exposition en Iran. Au-delà de ses frontières, le pays est considéré comme l’un des creusets de la culture les plus créatifs où les praticiens du monde entier ont eu la chance de se rencontrer et de s’exprimer. Le festival était élitiste et a effectivement provoqué la révolution iranienne. C’est pourquoi les archives ne sont pas accessibles au public, sauf à l’étranger.

« Nous voyageons à Istanbul, nous sommes commercialisés à partir de Dubaï et sommes dans une situation de diaspora où l’art que nous produisons en Iran est vraiment destiné au monde extérieur. L’art que nous créons n’est donc pas vraiment pour les Iraniens. C’est un produit qui est exporté. » Et de conclure : « L’Iran n’a pas été créé dans une bulle, ses influences sont vastes et nous examinons donc la connexion d’une manière moderniste. Je ne veux certainement pas récupérer quelque chose de géographique, il s’agit vraiment de la culture humaine et du cœur de l’art. »


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Note de la rédaction : 40 ans de révolution iranienne sous la loupe de « L’Orient-Le Jour »

Il y a quarante ans, l’Iran commençait à radicalement changer de visage. À modifier son ADN politique, social, culturel et économique. À transformer l’État impérial en théocratie – en république islamique. Le 16 janvier 1979, à la demande de son Premier ministre qu’il avait nommé un mois auparavant, Chapour Bakhtiar, le chah Mohammad Reza Pahlavi et la chahbanou Farah Diba quittent le palais de Niavaran, en hélicoptère, pour l’aéroport militaire de Téhéran, où les attendent leurs derniers collaborateurs et officiers restés fidèles. L’avion s’envole pour Le Caire, où le président Anouar Sadate attend les souverains déchus.

Par ce qu’elle a profondément métamorphosé en Iran même, par son impact sur le Moyen-Orient en général et sur le Liban en particulier, cette révolution iranienne qui fête aujourd’hui ses 40 ans reste sans doute l’un des quatre ou cinq événements majeurs de la région au XXe siècle. L’Orient-Le Jour, du 16 janvier au 2 février, partagera avec ses lecteurs les chapitres de ce livre loin d’être clos.

Au programme, des récits: les derniers jours du chah ; la révolution iranienne vue par les Arabes; les journées marquées par le retour de France de l’ayatollah Khomeyni et la prise de pouvoir par les religieux. Des portraits – ou des miniportraits: celui de Khomeyni, justement, que L’Orient-Le Jour avait déjà publié en 2017, et ceux d’artistes iraniens dissidents majeurs, toutes disciplines confondues. Des analyses et des décryptages : la genèse de la vilayet e-faqih en Iran et celle du Hezbollah au Liban; la révolution iranienne vue par les chiites libanais; comment cet événement a bouleversé le Moyen-Orient ; l’évolution des relations irano-américaines et celle du système révolutionnaire en quarante ans. Des témoignages d’exilés iraniens, des focus sur la réaction de la rue libanaise à l’époque, sur l’Iran et la cause palestinienne, et sur la fascination des intellectuels occidentaux face à cette révolution.

Bonne(s) lecture(s).


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Sarkis Serge Tateossian

L'art ne connait pas de dissidence ni de frontière il est universel.
À ce titre le patrimoine de l'humanité est d'une richesse sans fin avec l'originalité de chaque pays et civilisation...
C'est une source d'inspiration et de joie.
Vive l'art et les artistes partout dans le monde.
L'Iran en est aussi un grand inspirateur d'art.

BOSS QUI BOSSE

Bof ! Si on doit faire la promotion des artistes dissidents iraniens , il vous faudrait des centenaires d'articles, alors que l'art iranien locale est tout aussi florissant .

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