Aux origines du velayet e-faqih...

Les 40 ans de la révolution iranienne

Khomeyni a réussi à construire un système où le guide possède un pouvoir absolu, en s’inscrivant dans une logique de continuité et de rupture par rapport à la tradition chiite.

23/01/2019

Najaf, 1965. Considéré comme une menace pour le chah et contraint à l’exil, l’ayatollah Ruhollah Khomeyni débarque dans le cœur spirituel de l’islam chiite. La ville sainte qui abrite le tombeau de Ali, gendre du Prophète et premier imam chiite, a acquis une importance de premier plan depuis le XIXe siècle, période où les plus grands fouqaha (savants de l’islam) s’y installent, renforçant ainsi le pouvoir de ce clergé et la richesse de la doctrine. Si ce corps a pu réussir au fil des siècles à acquérir une très haute autorité à la fois morale et religieuse, il reste majoritairement quiétiste et évite de s’impliquer directement dans les affaires politiques. L’arrivée de Khomeyni, connu pour ses critiques contre le clergé iranien et figure emblématique de la ville sainte de Qom – dont l’école doctrinale cherche à rivaliser avec celle de Najaf – n’est pas vu d’un très bon œil. L’ayatollah est perçu comme un concurrent et comme une menace, alors que les autres clercs craignent que ses ambitions politiques ne perturbent la quiétude de la cité. À l’époque, Khomeyni est déjà reconnu comme une source d’imitation (marjaa-e taqlid) mais n’a pas encore finalisé sa grande théorie, celle qui définira plus tard l’essence de la République islamique : le velayet e-faqih – le pouvoir absolu du jurisconsulte. Son premier ouvrage politique, écrit en 1943 et intitulé Les Secrets dévoilés, est une critique acerbe du pouvoir du chah mais n’appelle pas à un renversement de la monarchie ou à un changement de régime. C’est à Najaf que Khomeyni va véritablement développer sa théorie politico-religieuse et c’est à partir de la ville sainte qu’il va organiser son retour en Iran et sa prise de pouvoir en 1979.


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L’exil durera 14 longues années, entrecoupées par un séjour de quelques mois dans la banlieue parisienne de Neauphle-le-Château, mais ne lui permettra pas pour autant d’obtenir le Graal suprême : être considéré comme l’autorité de référence par ses pairs. « Pour Khomeyni, être reconnu comme référence religieuse était très important non seulement pour ses ambitions cléricales mais aussi comme un moyen d’atteindre ses objectifs politiques », résume Mehdi Khalaji, expert de l’islam chiite auprès du Washington Institute, dans une longue étude intitulée « The future of leadership in the Shiite community » (Le futur du leadership au sein de la communauté chiite).


Islamisé et politisé

Khomeyni est accueilli comme un dieu lors de son retour en Iran, beaucoup voyant en lui la figure de l’imam caché – al-mahdi – qui dans la tradition chiite duodécimaine doit faire son retour pour guider les fidèles avant la fin des temps. Plébiscité par la foule, il n’a aucun mal à mettre en place sa République islamique, à la suite d’un référendum où il obtient le consentement de la presque totalité des votants le 31 mars 1979. Mais peu de gens savent alors ce que signifie vraiment le velayet e-faqih, les ouvrages de l’ayatollah ayant été interdits en Iran à l’époque du chah et Khomeyni s’étant bien gardé d’en parler au cours des deux dernières années pour ne pas effrayer la population. Même au sein du clergé chiite, la théorie de Khomeyni n’a pas eu d’impact majeur, si ce n’est auprès des jeunes personnes, comparée à d’autres doctrines comme celle de Mohammad Baqer Sadr, le beau-père de l’actuel leader irakien Moqtada Sadr, qui considérait que le faqih ne devait pas avoir un pouvoir absolu, ou celle du Libanais Mohammad Mehdi Chamseddine, pour qui le faqih devrait être un observateur.

En 1969, Khomeyni prononce une série de treize discours, destinés à ses étudiants, qui font ensuite l’objet d’une publication à Beyrouth dans un livre intitulé Le gouvernement islamique. Celui-ci, aujourd’hui enseigné dans les écoles iraniennes, ne résume pas toute la théorie khomeynienne mais donne un bon aperçu de sa vision de l’organisation du pouvoir en terre d’islam. « Khomeyni a islamisé à nouveau tout ce qui lui semblait s’éloigner de l’islam (…) puis il a politisé tout ce qui ne l’était pas tel que la prière », résume le spécialiste de l’islam chiite, Hassan Diab el-Haraké, dans son ouvrage référence Les fondements religieux du pouvoir politique dans la République islamique d’Iran (L’Harmattan, 2012), qui a constitué une source indispensable à la rédaction de cet article.


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Fonction de l’imam

Au sein de la République islamique, il n’est pas exagéré de dire que l’ayatollah dispose d’un pouvoir comparable à celui que possédait le prophète Mohammad en son temps. Il est le grand intercesseur, celui qui relie le ciel à la terre. Il ne tient sa légitimité que de Dieu et ne peut être contesté que par lui, ce qui revient à dire que son pouvoir ne connaît en théorie aucune limite. Jamais un clerc chiite n’a d’ailleurs eu autant de pouvoir entre ses mains depuis le temps de l’imamat. Khomeyni n’a pas le grade d’imam, il ne peut être comparé à Ali ou à Hussein – le troisième imam dont le martyr est commémoré lors de la Achoura – mais il en a les fonctions. Comment expliquer alors que cet homme qui ne faisait pas l’unanimité parmi les savants de l’époque a réussi à sacraliser à ce point son pouvoir dans un contexte de laïcisation des sociétés moyen-orientales ? Comment comprendre que la population iranienne qui s’est rebellée contre la dictature du chah ait accepté un souverain encore plus absolutiste pour le remplacer ?

Le guide suprême s’est fait maître du présent en rendant celui-ci plus ou moins esclave du passé. Il a instrumentalisé les époques et les référents pour défendre une vision où politique et religion ne font qu’un et où, en tant que représentant autoproclamé de l’imam occulté – figure majeure de la pensée chiite – il jouit d’une autorité absolue sur ses fidèles. Sa théorie du velayet e-faqih s’inscrit ainsi à la fois en continuité et en rupture avec l’histoire de l’islam chiite. L’ayatollah a profité d’une longue évolution doctrinale de la pensée chiite qui a permis aux fuqaha de jouer un rôle de plus en plus important, mais il a poussé la logique à son paroxysme, en faisant du faqih le détenteur temporaire – en attendant le retour du mahdi – de l’autorité suprême.


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Dans la tradition chiite duodécimaine, les imams sont les héritiers du Prophète et doivent poursuivre sa mission, à l’exception de la révélation. À partir du moment où le dernier imam s’est occulté en 940, plus personne n’avait a priori la légitimité pour détenir, dans le même temps, le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. La figure du sultan va monopoliser le premier durant plusieurs siècles, tandis que les fuqaha vont peu à peu s’approprier le second. « Le grignotage progressif des droits du douzième imam va permettre aux fuqaha de façonner le paysage chiite à leur guise », écrit Hassan Diab el-Haraké. Khomeyni va aller encore plus loin. L’ayatollah considère que la loi islamique est intemporelle et qu’il est nécessaire de mettre en place un gouvernement islamique pour la faire respecter. Seul un jurisconsulte, et même le plus grand d’entre eux, parce qu’il est le meilleur connaisseur de la charia, peut être à la tête de ce gouvernement. Il est l’homme parfait, dans le sens où il possède toutes les dimensions ésotériques et exotériques du savoir. Celui-ci devient, dans la théorie khomeynienne, le représentant sur terre de l’imam caché, ce qui explique que son pouvoir ne peut être limité par aucune considération temporelle. Et en tant que plus haute référence spirituelle, il ne peut pas non plus être contesté, même par des fuqaha de son rang. Son pouvoir est à la fois vertical et horizontal, infini et intouchable parce qu’il est le prolongement de celui de Dieu, du Prophète et des douze imams.


(Dans le même dossier : Les femmes, premières victimes des ayatollahs)


Pas de rupture

La dimension sacrée est essentielle à la compréhension de la théorie du velayet e-faqih. Sans elle, Khomeyni n’aurait pas pu justifier son système politique où le guide suprême est au-dessus de tout. Mais l’ayatollah s’est avéré être dans le même temps un fin politique et a su élaborer une organisation du pouvoir qui soit conforme aux nécessités de l’époque mais qui lui permette dans le même temps de bloquer toute contestation.

Il a ainsi décrété que le faqih ne devait pas uniquement posséder le savoir religieux mais qu’il devait aussi s’intéresser à tous les aspects des affaires politiques, ce qui a surtout permis au politique de prendre l’ascendant sur le religieux tout en se réclamant pourtant de celui-ci. Et il a créé la notion d’« opportunité du régime » pour gouverner selon la charia dans les nombreux cas où la loi islamique ne donne aucune réponse.

Dans la logique khomeynienne, le guide n’a aucun compte à rendre à personne, encore moins au peuple puisque sa légitimité vient de Dieu. Il est pourtant nommé, en théorie, par une Assemblée des experts, eux-mêmes élus par le peuple. Mais la composition de cette Assemblée est soumise à un contrôle au préalable du Conseil des gardiens de la Constitution – dépendant du guide – chargés de valider les candidatures, ce qui permet de s’assurer que l’Assemblée ne sera pas en capacité de nommer un guide qui prône une rupture par rapport à son prédécesseur. Le président, pourtant deuxième personnalité de l’État, a un pouvoir largement limité par l’autorité du guide, et ne peut, à l’instar du gouvernement et du Parlement, déterminer les grands choix stratégiques.


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Atout inestimable

Khomeyni a réussi là où les frères musulmans ont échoué. Inspiré par les écrits de Hassan al-Banna et de Sayyid Qotb (le fondateur de la confrérie et le plus grand de ses théoriciens), qui ont tenté de définir à quoi devait ressembler l’État islamique moderne, il a réussi à fonder un régime islamique d’essence totalitaire où le guide fait l’objet d’un culte de la personnalité. C’est sans doute par opposition à une politique de modernisation et d’occidentalisation qui apparaissait forcée que ses théories ont vu le jour durant le XXe siècle, dans une volonté d’islamiser la modernité. L’existence du clergé chiite et les particularités de cette tradition ont été un atout inestimable pour l’ayatollah qui a tenté, durant ses dix années à la tête de la République islamique, de combler toutes les failles de son système pour que celui-ci lui survive. Mais il l’a tellement taillé à sa mesure que son successeur allait nécessairement risquer de flotter dans le costume du guide suprême, alors que Khomeyni s’était naturellement imposé comme tel. Ce problème s’est posé au moment de sa succession, alors que Khomeyni a fait en sorte que Khamenei soit désigné par l’Assemblée des experts, bien que celui-ci n’était pas reconnu comme une source d’imitation et ne pouvait donc pas se prévaloir de la même autorité spirituelle. C’est, quelque part, l’aboutissement de la soumission du religieux au politique, ce à quoi voulait pourtant mettre fin le velayet e-faqih.


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Note de la rédaction : 40 ans de révolution iranienne sous la loupe de « L’Orient-Le Jour »

Il y a quarante ans, l’Iran commençait à radicalement changer de visage. À modifier son ADN politique, social, culturel et économique. À transformer l’État impérial en théocratie – en république islamique. Le 16 janvier 1979, à la demande de son Premier ministre qu’il avait nommé un mois auparavant, Chapour Bakhtiar, le chah Mohammad Reza Pahlavi et la chahbanou Farah Diba quittent le palais de Niavaran, en hélicoptère, pour l’aéroport militaire de Téhéran, où les attendent leurs derniers collaborateurs et officiers restés fidèles. L’avion s’envole pour Le Caire, où le président Anouar Sadate attend les souverains déchus.

Par ce qu’elle a profondément métamorphosé en Iran même, par son impact sur le Moyen-Orient en général et sur le Liban en particulier, cette révolution iranienne qui fête aujourd’hui ses 40 ans reste sans doute l’un des quatre ou cinq événements majeurs de la région au XXe siècle. L’Orient-Le Jour, du 16 janvier au 2 février, partagera avec ses lecteurs les chapitres de ce livre loin d’être clos.

Au programme, des récits: les derniers jours du chah (racontés aujourd’hui en page 7 par Caroline Hayek) ; la révolution iranienne vue par les Arabes; les journées marquées par le retour de France de l’ayatollah Khomeyni et la prise de pouvoir par les religieux. Des portraits – ou des miniportraits: celui de Khomeyni, justement, que L’Orient-Le Jouravait déjà publié en 2017, et ceux d’artistes iraniens dissidents majeurs, toutes disciplines confondues. Des analyses et des décryptages : la genèse de la vilayet e-faqih en Iran et celle du Hezbollah au Liban; la révolution iranienne vue par les chiites libanais; comment cet événement a bouleversé le Moyen-Orient ; l’évolution des relations irano-américaines et celle du système révolutionnaire en quarante ans. Des témoignages d’exilés iraniens, des focus sur la réaction de la rue libanaise à l’époque, sur l’Iran et la cause palestinienne, et sur la fascination des intellectuels occidentaux face à cette révolution.

Bonne(s) lecture(s).



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Vos Commentaires

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Eleni Caridopoulou

Je pense que les libanaises doivent faire attention où se préparer si un jour le Hezbollah prend le pouvoir que Dieu ne plaise

Stes David

Je n'en ai pas trop compris mais cet article interessant pointe vers le livre ISBN 2296992382 Ed. L'harmattan que je devrai lire pour voir un peu le context.

HABIBI FRANCAIS

Khomeini n etait donc responsable que devant Dieu....il brule certainement actuellement dans les flammes eternelles de l enfer ou le rejoindra prochainement son acolyte Khamenei.

ACQUIS À QUI

Enfin un article sérieux qui en annonce d'autres que nous autres, avides de connaissance profondes voudrions lire avec délectation.

On commençait à en avoir un peu marre, de ces écrits sur le port du voile, et les futilités abrutissantes de comment s'habiller en gucci ou en Dior.

Ça permettra aux lecteurs de notre illustre journal francophone, de se sortir du parasitage intellectuel dont notre intellect est pris en otage toutes les fois où on avait l'envie de COMPRENDRE.

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