Les trajectoires opposées des frères ennemis du Baas

À gauche, Saddam Hussein lors des opérations militaires de la guerre Iran-Irak, en 1980. À droite, le guide suprême Ali Khamenei, successeur de Khomeyni, et le président syrien Hafez el-Assad en visite officielle en Iran, en 1997. Photos sous licence creative commons

Les 40 ans de la révolution iranienne

Bagdad va entrer en guerre avec le nouveau régime, tandis que Damas va devenir le seul allié arabe de Téhéran dans la région.

01/02/2019

L’un va faire la guerre au nouveau régime, l’autre va lui tendre la main. Deux trajectoires opposées, qui résument les relations qui unissaient à l’époque de la révolution iranienne les deux ennemis intimes du monde arabe : l’Irak de Saddam Hussein et la Syrie de Hafez el-Assad. Les deux régimes baassistes, qui se vouaient une haine réciproque à peine voilée, ont vu leur trajectoire profondément modifiée, pour des raisons différentes, par la révolution des ayatollahs qui a mis fin au règne du chah en 1979. Non seulement les événements en Iran vont modifier la politique de ces deux régimes, mais ils vont aussi influer sur l’équilibre de leur relation.

Lorsque les premières manifestations de grande ampleur contre le régime du chah éclatent, les États arabes ne parviennent pas à mesurer la vague qui s’apprête à s’abattre sur la région. L’Irak de Saddam Hussein, qui entretient des relations plus ou moins apaisées avec Téhéran depuis la signature des accords d’Alger en mars 1975 – qui met fin à un contentieux territorial concernant la démarcation de la rivière frontalière de Chatt el-Arab, ainsi qu’au soutien iranien aux Kurdes d’Irak contre le régime en place –, a misé sur le chah jusqu’à ses derniers moments, du moins officiellement. Les relations entre les deux pays sont d’autant plus complexes qu’ils se trouvent chacun allié dans des camps opposés durant la guerre froide. L’Irak baassiste est proche du bloc soviétique, l’Iran, lui, est connu pour être un ami des Américains dans la région. En 1964, lorsque l’ayatollah Ruhollah Khomeyni est chassé par le dirigeant perse, il trouvera en Irak une terre d’accueil en se réfugiant dans la ville sainte de Najaf pendant quatorze ans. Les services secrets irakiens auraient permis au dignitaire religieux de mener à bien sa campagne contre la monarchie Pahlavi. Après 1975, « les relations entre Téhéran et Bagdad étaient bonnes. Mais Khomeyni a commencé à devenir gênant », explique Hosham Dawod, chercheur au CNRS, anthropologue et spécialiste de l’Irak. Après huit années de brouilles, la Syrie et l’Iran enterrent la hache de guerre en 1974. Deux ans plus tard, Hafez el-Assad est reçu avec tous les honneurs par le chah à Téhéran. L’arrivée au pouvoir du président syrien s’est accompagnée d’un changement, lent mais continu, dans la politique de Damas à l’égard de Téhéran. Le chah réaffirme alors son soutien aux droits « de la nation palestinienne », et des rumeurs sur l’ouverture de bureaux de l’OLP à Téhéran circulent. En moins de deux ans pourtant, le vent va tourner. « Les relations étaient froides. Damas et Téhéran se trouvaient dans deux axes régionaux et internationaux différents », souligne Ziad Majed, politologue et professeur à l’Université américaine de Paris. La Syrie, qui regarde vers l’est, voit d’un mauvais œil la bonne entente entre le chah et le président égyptien Anouar el-Sadate qui se rapproche de plus en plus des Israéliens.

Contagion subversive

1978. La révolution bat son plein. Les appels à la révolte lancés par le « guide de la révolution » vont trouver de larges échos dans les quartiers chiites de Bagdad. « J’ai vu à cette époque un militant du Baas irakien taillé en pièces par la foule », se souvient alors un diplomate en poste en Irak. En octobre, et sur demande du chah, Bagdad expulse à son tour l’ayatollah parvenu à soulever les foules à distance. Des mois durant, l’Irak, pays dont la population est chiite dans sa majorité, mais qui est gouverné par une minorité sunnite, va de moins en moins tolérer les évolutions de la crise iranienne. « L’Irak de Saddam Hussein et du Baas craignait une contagion subversive de l’Iran vers l’Irak », poursuit Hosham Dawod. Ainsi, sous la pression du chah, Bagdad multiplie les restrictions pour isoler Khomeyni du monde extérieur. Un chiisme triomphant dans l’Iran voisin risque d’être d’autant plus « contagieux » que les chiites irakiens ont ressenti comme un outrage l’obligation signifiée à l’ayatollah de quitter leur lieu saint de Najaf, pour chercher refuge en France. « L’Iran bouillonne et l’Irak tremble, disait-on à l’époque », raconte Hosham Dawod. Le départ définitif du chah en janvier 1979 pousse inexorablement Saddam à se prémunir contre les effets de la perte d’un puissant allié. Le pays se préparait au pire. Circonspect mais pragmatique, Bagdad tente de se rapprocher de Damas et de Riyad. Officiellement, il exprime sa satisfaction devant les positions proarabes, anti-israéliennes et indépendantes de l’ayatollah, appelant même à « des relations étroites de coopération fructueuse » avec l’Iran. Néanmoins, les responsables soulignent que tout bouleversement dans la région suscite de vives inquiétudes et doit être surveillé de près. « Nous ne sommes préoccupés par aucun changement en Iran tant qu’il n’affectera pas le peuple irakien. Il n’y avait aucune raison de prendre des mesures de sécurité spéciales le long de la frontière, car le régime iranien actuel n’a montré aucun signe d’hostilité envers l’Irak », souligne Bagdad.

Ambitions contrariées

Après avoir fait preuve d’un mutisme presque total durant toute la durée des « événements », les dirigeants syriens vont prendre fait et cause pour l’ayatollah Khomeyni revenu au pays. La Syrie est le premier pays arabe à reconnaître la République islamique. « Hafez el-Assad a vu là une opportunité. Il sait très bien qu’il peut jouer un rôle de médiateur entre différents acteurs. Il était à la fois l’allié de l’Union soviétique et il maintenait d’excellentes relations avec Washington. Il négociait avec les pays du Golfe, tout en prétendant avoir une politique arabe progressiste contre les monarchies réactionnaires », explique Ziad Majed.

La proclamation de la République islamique, le 1er avril 1979, va mener à une redistribution des cartes au Moyen-Orient dont les conséquences seront considérables. Elle va également finir de séparer définitivement les deux frères rivaux, qui font le choix de se distancier aux niveaux politique et géostratégique. « Ce dernier point était plus important que les discours idéologiques du Baas », estime Hosham Dawod. Les déclarations hostiles de Khomeyni enjoignant aux chiites d’Irak de renverser Saddam Hussein vont pousser ce dernier à prendre les devants. Le 22 septembre 1980, l’Irak envahit l’Iran.

« Intrinsèquement, la révolution iranienne état devenue un adversaire de facto du monde arabe. Il y a eu une forme implicite d’alliances entre différents pays arabes, afin de contrer les effets de cette révolution. Et l’Irak s’est posé en rempart contre l’Iran subversif, bénéficiant du soutien matériel et immatériel, particulièrement des pays du Golfe », poursuit le chercheur. Les conséquences seront désastreuses pour les deux pays. Alors que les deux figures, du panarabisme d’une part (Saddam Hussein) et du panislamisme de l’autre (Khomeyni), se déchirent, la Syrie se démarque des autres pays arabes en choisissant d’appuyer le camp iranien. « Cette guerre a été le tournant dans la relation Damas-Téhéran. Pour Assad, c’était un événement très important », explique Ziad Majed. Ainsi, la Syrie va apporter son soutien politique, militaire et financier à l’Iran isolé afin d’affaiblir Saddam Hussein. Assad ne saurait supporter que son rival devienne un personnage trop important sur l’échiquier moyen-oriental. Malgré des ambitions contrariées en Irak, Téhéran ne perd pas espoir d’exporter sa révolution. Et c’est tout naturellement sur le Liban, et sur sa forte communauté chiite, qu’il jette alors son dévolu. « Le départ des Palestiniens en 1982 et le déclin de la gauche vont créer un espace sur lequel ils peuvent projeter leur volonté de créer un parti révolutionnaire chiite. Et cela passait par Damas. La coopération entre la Syrie et l’Iran va donc se consolider à partir de ce moment-là », poursuit le politologue. Les deux pays vont renforcer leurs liens dans tous les domaines : militaire, économique, politique, culturel et sécuritaire. « À cette époque, les Iraniens n’étaient pas encore au sommet de leur puissance alors que Hafez el-Assad avait un large réseau qu’il pouvait utiliser. Il arrivait à trouver avec eux un rapport de force d’égal à égal », rappelle Ziad Majed.Quarante ans plus tard, l’alliance est plus forte que jamais. Mais le rapport des forces a profondément changé.


Dans le même dossier

Comment l’Iran est devenu l’ennemi du monde arabe

Quand le Liban chiite, palestinien et de gauche s’enflammait pour Khomeyni

« Si le chah et moi devons mourir, ce sera en Iran »

Khomeyni : l’opposant, le guide et le despote

Quand les intellectuels français se sentaient iraniens...

Les femmes, premières victimes des ayatollahs

La chute du chah, un choc pour les Arabes pro-occidentaux

Aux origines du velayet e-faqih...

Comment la République des mollahs a survécu à Khomeyni

Quand la route de la Palestine passait par l’Iran

En Iran, les arts massifs de la résistance culturelle

Les acteurs de la démocratisation, grands perdants de l’évolution des mouvements sociaux en Iran

Comment les religieux pro-Khomeyni ont pris le pouvoir

---

Note de la rédaction : 40 ans de révolution iranienne sous la loupe de « L’Orient-Le Jour »

Il y a quarante ans, l’Iran commençait à radicalement changer de visage. À modifier son ADN politique, social, culturel et économique. À transformer l’État impérial en théocratie – en république islamique. Le 16 janvier 1979, à la demande de son Premier ministre qu’il avait nommé un mois auparavant, Chapour Bakhtiar, le chah Mohammad Reza Pahlavi et la chahbanou Farah Diba quittent le palais de Niavaran, en hélicoptère, pour l’aéroport militaire de Téhéran, où les attendent leurs derniers collaborateurs et officiers restés fidèles. L’avion s’envole pour Le Caire, où le président Anouar Sadate attend les souverains déchus.

Par ce qu’elle a profondément métamorphosé en Iran même, par son impact sur le Moyen-Orient en général et sur le Liban en particulier, cette révolution iranienne qui fête aujourd’hui ses 40 ans reste sans doute l’un des quatre ou cinq événements majeurs de la région au XXe siècle. L’Orient-Le Jour, du 16 janvier au 2 février, partagera avec ses lecteurs les chapitres de ce livre loin d’être clos.

Au programme, des récits: les derniers jours du chah (racontés aujourd’hui en page 7 par Caroline Hayek) ; la révolution iranienne vue par les Arabes; les journées marquées par le retour de France de l’ayatollah Khomeyni et la prise de pouvoir par les religieux. Des portraits – ou des miniportraits: celui de Khomeyni, justement, que L’Orient-Le Jouravait déjà publié en 2017, et ceux d’artistes iraniens dissidents majeurs, toutes disciplines confondues. Des analyses et des décryptages : la genèse de la vilayet e-faqih en Iran et celle du Hezbollah au Liban; la révolution iranienne vue par les chiites libanais; comment cet événement a bouleversé le Moyen-Orient ; l’évolution des relations irano-américaines et celle du système révolutionnaire en quarante ans. Des témoignages d’exilés iraniens, des focus sur la réaction de la rue libanaise à l’époque, sur l’Iran et la cause palestinienne, et sur la fascination des intellectuels occidentaux face à cette révolution.

Bonne(s) lecture(s).

Lire aussi

Comment Washington veut briser l’axe iranien au Moyen-Orient

Rétro 2018 : Plus grand-chose n’a souri à l’Iran en 2018



Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

L’azuréen

L’un était proche des usa et de l’Occident et s’est fait avoir par les usa qui lui ont tendu un piege avec le Koweït et l’autre, progressiste , était l’alliée de l’ex union soviétique qui a installé sa base navale en Syrie , notamment ...mais des accords étaient pris avec les usa et l’Occident ...c’est pas si simple le proche et moyen orient.

PAUL TRONC

Entre les 2 chefs du Baas, y en a un qui a très mal fini après avoir été manipulé par le camp de l occident, et l'autre qui a tordu le coup au complot de cet occident et qui est encore là et bien là, pour mener héroïquement son peuple à la victoire finale.

Chucri Abboud

Excellent article , plein de bonnes références , mais une qustion reste à élucider : Quelles sont les raisons de l'inimitié entre l'Irak et l'Arabie Séoudite , tous deux fièrement sunnites , et tous deux soutenus par les Etats-Unis à l'époque ?

HABIBI FRANCAIS

On n a peine a penser que Bashar est le fils de Hafez el Assad....completement abruti,il ressemble beaucoup plus a sadam hussein.

L'Orient-Le Jour vous offre 5 articles

Nous sommes un journal indépendant, nous chérissons notre liberté qui découle de notre autonomie financière comme de nos principes éthiques. Votre soutien, cher lecteur, est plus que nécessaire pour pérenniser nos initiatives.

Je poursuis la lecture

4

articles restants

L'Orient-Le Jour vous offre 5 articles

Nous sommes un journal indépendant, nous chérissons notre liberté qui découle de notre autonomie financière comme de nos principes éthiques. Votre soutien, cher lecteur, est plus que nécessaire pour pérenniser nos initiatives.

Je poursuis la lecture

4

articles restants