Quand la route de la Palestine passait par l’Iran

Les 40 ans de la révolution iranienne

La jeune République islamique modifie l’équilibre des forces au Moyen-Orient : alors que le chah était le principal allié d’Israël, elle prend fait et cause pour la cause palestinienne. Au point de vouloir l’accaparer... Récit.

25/01/2019

17 février 1979. Deux semaines après le retour historique de l’imam Khomeyni, le chef de l’OLP Yasser Arafat débarque en pleine effervescence révolutionnaire à Téhéran pour féliciter les nouveaux dirigeants iraniens. C’est le premier responsable étranger à arriver dans l’Iran de l’après-chah. Il est accueilli en triomphe et immédiatement reçu par l’imam Khomeyni : accueil chaleureux, embrassades… Sur les photos d’époque, c’est l’une des rares fois où l’on voit l’austère religieux sourire.

Abou Ammar est euphorique, déclare que la révolution iranienne augure une « nouvelle aube et une nouvelle ère » au Moyen-Orient. Au cours de la visite du dirigeant palestinien, l’Iran annonce la rupture des relations diplomatiques avec Israël, ordonne à tous les diplomates et citoyens israéliens de quitter le pays et rappelle ses diplomates en poste à Tel-Aviv.

Et, plus qu’un symbole, les nouveaux dirigeants iraniens remettent au chef de l’OLP les clés du bâtiment qui abritait la mission israélienne à Téhéran : il sera désormais le siège de la représentation de la centrale palestinienne, dont le premier ambassadeur dans la capitale iranienne sera Hani el-Hassan, un dirigeant respecté du Fateh. Pour les Palestiniens, le triomphe de la révolution iranienne est un espoir : dans un monde arabe ébranlé par la paix que viennent de signer l’Égypte d’Anouar Sadate, qui a tiré un trait sur l’engagement propalestinien du raïs Gamal Abdel Nasser, et Israël, à Camp David en septembre 1978, l’Iran pourrait reprendre le flambeau et devenir le nouveau champion de la cause palestinienne.

« Je me souviens que Yasser Arafat avait sorti son pistolet pour tirer en l’air en signe de joie, depuis le siège de l’OLP à Beyrouth, corniche Mazraa », à l’annonce du triomphe de la révolution, raconte à L’OLJ Michel Naufal, spécialiste de l’Iran et l’un des journalistes qui ont accompagné l’imam Khomeyni en avion à son retour à Téhéran.


Volontaires dans la lutte contre Israël
Surtout que ces révolutionnaires qui viennent d’accéder au pouvoir à Téhéran ne sont pas des inconnus : leurs relations avec l’OLP remontent à plusieurs années déjà. C’est dans les bases palestiniennes, au Liban et auparavant en Jordanie, que beaucoup d’opposants au chah se sont entraînés au maniement des armes. Mus par une commune hostilité à Israël, dont le chah était le principal allié au Proche-Orient, les opposants iraniens s’étaient rapprochés des mouvements palestiniens dès la fin des années 60, se portant volontaires dans la lutte contre Israël.

« Je me souviens que des dizaines de jeunes révolutionnaires iraniens venaient s’entraîner à nos côtés dans les bases du Liban, avant et pendant la guerre civile », explique à L’OLJ un ancien membre de la Brigade estudiantine du Fateh, qui a requis l’anonymat. « Il s’agissait parfois de membres des Moujahidine du peuple, qui repartaient parfois mener des attaques en Iran. J’ai même vu la photo de l’un de ces militants que j’avais connus, sur un poster des Moujahidine accroché sur un mur à Paris, le présentant comme un martyr tué lors d’une opération. »Des membres des Fedayin du peuple, plus à gauche, étaient pour leur part entraînés dans des bases des Fronts populaire et démocratique de la Palestine (FPLP et FDLP, organisations marxistes faisant partie de l’OLP).

Un autre membre de cette même brigade estudiantine précise que si les Moujahidine du peuple – devenus par la suite de farouches ennemis du régime des mollahs – constituaient le gros des Iraniens qui venaient s’entraîner au Liban, une poignée d’entre eux participaient même aux combats aux côtés des forces islamo-progressistes pendant la guerre civile : « C’est vers 1977 ou 1978 qu’on a vu arriver un autre genre de militants barbus, des islamistes de la mouvance de Khomeyni. »

Ces derniers se sont entraînés chez le Fateh, mais aussi avec le mouvement Amal, du fait que l’un de ses fondateurs et responsables était Moustapha Chamran, un Iranien proche de l’imam Moussa Sadr qui a créé le mouvement. Chamran jouera après la révolution un rôle important en Iran, où il deviendra ministre de la Défense, avant d’être tué au combat en 1981 pendant la guerre contre l’Irak.

L’un des principaux reproches adressés au chah par ses opposants était son soutien indéfectible à Israël, dont les services de sécurité auraient entraîné la redoutable police secrète iranienne, la Savak. Ces liens étaient décriés dans les milieux de l’opposition laïque et religieuse, qui affichait son soutien à la cause palestinienne.


« Il n’y a qu’une cause islamique »
Pour toutes ces raisons, c’est un Arafat triomphant qui proclame, depuis Téhéran, que « la route de la Palestine passe désormais par l’Iran ». Lors d’une conférence de presse, il écarte en outre la possibilité que les monarchies arabes du Golfe, à l’époque ses principaux bailleurs de fonds, soient menacées par la nouvelle révolution iranienne. Mais le chef palestinien va vite déchanter. « Quand il est allé à Téhéran, la relation s’est compliquée, il n’a pas voulu leur livrer les clés de la cause palestinienne », dit Michel Naufal.

Un proche du dirigeant du Fateh Abou Jihad raconte à L’OLJ les dessous de l’entretien : « Khomeyni lui a dit : Il n’y a pas de cause palestinienne, c’est une cause islamique. C’est là qu’il a commencé à comprendre que les Iraniens voulaient accaparer cette question. »

La guerre qui éclate entre l’Iran et l’Irak en 1980 viendra sérieusement ébranler les relations entre les deux parties, Arafat prenant le parti de Bagdad, sans toutefois rompre les ponts avec Téhéran.

L’Iran, de son côté, comprend qu’il est temps pour lui d’encourager ou de créer des groupes qui propageront sa politique dans le monde arabe, en s’appropriant « des éléments du discours idéologique des années 70 dans le monde arabe, dont la cause palestinienne est la question centrale », explique à L’OLJ Hassan Mneimné, expert au Middle East Institute de Washington. « L’Iran a ainsi hérité du discours anti-impérialiste, antisioniste, antiréactionnaire arabe, avec la perte de crédibilité des régimes révolutionnaires qui l’avaient adopté : l’Irak, la Syrie ou la Libye », ajoute le chercheur. Le discours iranien a été renforcé par « le désarroi dans lequel s’est trouvée plongée l’OLP après son départ du Liban », selon lui.

En se posant ainsi en champion de la cause palestinienne, en adoptant de multiples initiatives comme la proclamation de la Journée de Jérusalem, le dernier vendredi du mois sacré du ramadan, Téhéran a pu ainsi, au moment où la rupture sunnite-chiite n’était pas encore consommée, « gagner un levier considérable en tant que parrain de différentes personnalités arabes chiites, sunnites modérées ou gauchistes en tout genre », ajoute l’analyste. Et lorsque l’invasion israélienne du Liban aura lieu, à l’été 1982, forçant l’OLP à abandonner le Liban et la lutte armée, l’Iran pourra « déployer au Liban, avec succès, sa première « franchise », dans la lignée de sa politique d’exportation de la révolution : le Hezbollah.


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Note de la rédaction : 40 ans de révolution iranienne sous la loupe de « L’Orient-Le Jour »

Il y a quarante ans, l’Iran commençait à radicalement changer de visage. À modifier son ADN politique, social, culturel et économique. À transformer l’État impérial en théocratie – en république islamique. Le 16 janvier 1979, à la demande de son Premier ministre qu’il avait nommé un mois auparavant, Chapour Bakhtiar, le chah Mohammad Reza Pahlavi et la chahbanou Farah Diba quittent le palais de Niavaran, en hélicoptère, pour l’aéroport militaire de Téhéran, où les attendent leurs derniers collaborateurs et officiers restés fidèles. L’avion s’envole pour Le Caire, où le président Anouar Sadate attend les souverains déchus.

Par ce qu’elle a profondément métamorphosé en Iran même, par son impact sur le Moyen-Orient en général et sur le Liban en particulier, cette révolution iranienne qui fête aujourd’hui ses 40 ans reste sans doute l’un des quatre ou cinq événements majeurs de la région au XXe siècle. L’Orient-Le Jour, du 16 janvier au 2 février, partagera avec ses lecteurs les chapitres de ce livre loin d’être clos.

Au programme, des récits: les derniers jours du chah (racontés aujourd’hui en page 7 par Caroline Hayek) ; la révolution iranienne vue par les Arabes; les journées marquées par le retour de France de l’ayatollah Khomeyni et la prise de pouvoir par les religieux. Des portraits – ou des miniportraits: celui de Khomeyni, justement, que L’Orient-Le Jouravait déjà publié en 2017, et ceux d’artistes iraniens dissidents majeurs, toutes disciplines confondues. Des analyses et des décryptages : la genèse de la vilayet e-faqih en Iran et celle du Hezbollah au Liban; la révolution iranienne vue par les chiites libanais; comment cet événement a bouleversé le Moyen-Orient ; l’évolution des relations irano-américaines et celle du système révolutionnaire en quarante ans. Des témoignages d’exilés iraniens, des focus sur la réaction de la rue libanaise à l’époque, sur l’Iran et la cause palestinienne, et sur la fascination des intellectuels occidentaux face à cette révolution.

Bonne(s) lecture(s).

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Sarkis Serge Tateossian

Je n'ai de haine contre personne. Je considère la haine est pour les ignares.

Je me méfie au plus haut degré des turcs dits ottomans...et j'ai de bonnes raisons pour cela, et ne pas s'en méfier serait un sacrilège. Et malgré ceci, si demain les turcs se confessent et demandent pardon Avec sincérité pour leurs crimes insensés de 1915...alors ils deviendront pour moi propaplement de très bons amis comme ils étaient avant le XXème siècle ou des armeniens ont donné de leur art et savoir pour construire les plus beaux palais, monuments et musées et mêmes mosquées et académies militaires de Constantinople jamais avoué aux touristes.. En Turquie....

Je raconte tout ceci pour dire que je n'arrive pas à comprendre toutes ces haines entre communautés en orient ou encore moins les querelles d'une rare intensité entre sunnite et chiite, entre juif ou arabe entre chrétiens du Liban et palestiniens etc etc....

À ma connaissance il n'y à jamais eu de génocide suivi de spoliations et vol de territoires... Hormis ce grave conflit entre palestiniens et juifs d'Israël qui perdure.

Alors qu'attendent tout ce beau monde pour se rapprocher les uns des autres et se serrer les coudes pour se connaitre mieux, se haïr moins et enfin trouver une porte de sortie au problème qui empoisonne tout l'orient : celui des palestiniens.

Un peu d'amour et de compréhension...pour le bonheur de tous.

L’azuréen

Bizarre l’iran chiite non arabe qui s’approprie la cause palestinienne arabe dont le peuple est à majorité sunnite . Bizarre aussi l’irangate pendant la guerre irak-iran. Que des bizarreries n’est ce pas ?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

RIEN QU,A LES VOIR MRAB3IN 3AL ARD... DEVINEZ !

Eleni Caridopoulou

Je ne comprends pas très bien Téhéran c'est chiite et Arafat est sunnite , je ne comprends pas les iraniens sont des perses et le reste sont des arabes quel melting-pot . Quand je vivais au Liban il n'y avaitpas tout ce bordel de. Religion c'est grâce au Hezbollah , merci pour le désastre

HABIBI FRANCAIS

Comment se fait il que la grande puissance chiite l Iran n ait jamais obtenu d eclaircissements sur la disparition du grand MUSA SADR?
C est bien la preuve que c est KHOMEINI qui l a fait eliminer....trop carismatique ,il lui faisait de l ombre.

Tina Chamoun

Voyons si cette fois mon comemntaire passe. Je disais donc que l'aryen compatit plus fort pour la cause des Palestiniens que que leurs frères arabes. Alors, qu'est-ce qui vous dérange Monsieur le modérateur la vérité ou là rien? Lol

Atalante fugitive

Passaient, mais où sont elles arrivées? Lol, yalla qu'ils continuent à se tenir la main jusqu'au mur....

Tabet Karim

Il a toujours fait le mauvais choix ce Abou Ammar........Piteux.

ON DIT QUOI ?

Elle passe TOUJOURS par Téhéran, sinon par où vouliez vous qu'elle passe ? Par chez les BENSAOUDS là ? Hahahahahaha...

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