Plus grand-chose n’a souri à l’Iran en 2018

Des Iraniens manifestent contre la situation économique et le gouvernement, à Téhéran, le 25 juin 2018. Atta Kenare/AFP

Rétrospective Monde 2018

Téhéran a été confronté à de multiples défis sur les scènes intérieure et extérieure, qui ont eu comme premier effet d’affaiblir le président Rohani.



05/01/2019

Ce n’était peut-être pas une annus horribilis pour Téhéran, mais cela n’en était pas loin. La République islamique a vécu une année plus que délicate, tant sur le plan intérieur qu’extérieur. 2018 restera probablement comme l’année qui a vu l’hubris iranienne – ce sentiment qui s’était développé ces dernières années que rien ne peut arrêter la République islamique dans sa volonté de dominer la région – se heurter à des murs. Les manifestations sociales en interne, avec des slogans remettant en question l’ordre des ayatollahs, la sortie des États-Unis de l’accord nucléaire impliquant par la suite le retour des sanctions, les frappes israéliennes contre les positions de l’Iran et de ses obligés en Syrie et la convergence d’intérêts contre la présence iranienne dans ce pays ont fortement affaibli le camp des modérés et ont renforcé les durs dans leur conviction que seul le rapport de force pourra permettre à la République islamique de survivre.

Tout semblait sourire à la République islamique ces dernières années. Elle avait profité des printemps arabes pour renforcer son influence dans la région. Téhéran se vantait de contrôler quatre capitales arabes – Beyrouth, Bagdad, Damas, Sanaa – et voyait son rêve de créer un corridor chiite reliant l’Iran à la Méditerranée devenir chaque jour plus réel. Tout cela dans un climat international plutôt favorable grâce à la signature de l’accord nucléaire avec les 5+1 (États-Unis, Chine, Russie, France, Grande-Bretagne, Allemagne) en juillet 2015.

L’aventure iranienne est néanmoins compromise depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2017, déterminé à endiguer la présence iranienne dans la région, mais aussi avec les nombreux bouleversements qu’a connus la région et notamment sur le théâtre syrien, véritable cœur du projet iranien. Les gains que Téhéran a pu acquérir dans la région sont ainsi remis en question.


(Lire aussi : Comment Washington veut briser l’axe iranien au Moyen-Orient)


Sentiment « anti-iranien »

En Syrie, les Iraniens essuient de multiples revers. Même si les milices pro-Téhéran et les gardiens de la révolution sont toujours présents sur place, leur influence est remise en question par les très nombreuses frappes israéliennes (plus de 200 en moins de deux ans). La Russie, l’autre parrain de Damas, s’est engagée auprès d’Israël à ce que les forces iraniennes quittent le sud de la Syrie. La récente décision américaine de retirer ses 2 000 soldats de l’Est syrien est toutefois une excellente nouvelle pour Téhéran, alors que cette présence était notamment justifiée par la volonté d’endiguer l’influence iranienne en Syrie.

Chez son voisin irakien aussi, la République islamique a vu son influence être mise au défi. Même si elle y a opéré un redéploiement de ses missiles balistiques, un sentiment anti-iranien y croît, insufflé par le leader religieux chiite Moqtada Sadr, vainqueur des dernières élections législatives. Des slogans hostiles à Téhéran ont ainsi été entendus dans les rues de Bagdad, mais aussi d’autres villes d’Irak. Cela n’a toutefois pas empêché Téhéran de garder son emprise sur le pays, notamment via l’intégration de milices qui lui sont fidèles au sein de l’appareil étatique irakien.


(Pourquoi les sanctions américaines contre l’Iran sont inutiles, le commentaire de Amin Saikal, professeur de sciences politiques et directeur du Centre d’études arabes et islamiques de l’Université nationale australienne)


Sur la scène internationale, le temps n’est plus au beau fixe, l’Iran étant dans le triple collimateur des États-Unis, d’Israël et de l’Arabie saoudite. Les États-Unis se sont retirés de l’accord sur le nucléaire iranien en mai dernier et ont rétabli depuis les sanctions contre Téhéran. Côté européen, le sentiment est plus partagé. L’Union européenne considère l’Iran comme une puissance moyennement dangereuse. Elle soutient bec et ongles le JCPOA, considérant qu’il est le meilleur moyen d’empêcher Téhéran d’obtenir l’arme atomique. Mais l’Europe ne se gêne pas pour critiquer régulièrement la politique régionale et le programme de missiles balistiques de Téhéran. L’Iran peut néanmoins compter sur plusieurs pays, comme la Russie, la Chine ou encore l’Inde, pour le considérer comme un État « fiable » et un partenaire. Un soutien plus que nécessaire pour un Iran déstabilisé à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur, avec le retour des sanctions économiques américaines qui déchirent le pays à tous les niveaux.


(Reportage : Rétablissement des sanctions US : la population iranienne entre pression et désespoir)


Population et pouvoir fragilisés

L’augmentation spectaculaire des prix et l’effondrement de la monnaie iranienne ont plongé une grande partie de la population iranienne (y compris la classe moyenne) dans un profond sentiment de désespoir. Certains Iraniens vont jusqu’à vendre leur mobilier pour pouvoir, non plus vivre, mais survivre. Les produits de première nécessité et les produits médicaux sont devenus trop chers, et certains ne peuvent même plus se soigner. À cela s’ajoutent la hausse du taux de chômage et le sentiment croissant d’injustice d’une partie de la population qui ne comprend pas pourquoi elle doit être la victime des actions de son gouvernement, dont elle dénonce par ailleurs le financement des milices dans les autres pays de la région. Les manifestations populaires qui secouent l’Iran depuis plusieurs mois résultent de cette crise sociale et sont les seuls moyens d’expression dont la population dispose. Des cris tels que « Mort au dictateur » ou « Gloire au chah » ont parfois pu être entendus chez les manifestants. Mais la République tente de cacher au maximum cette fragilité.

Les querelles entre réformistes et conservateurs se multiplient, le président iranien Hassan Rohani est de plus en plus affaibli et contesté. Il n’est toutefois pas complètement hors jeu et continue de bénéficier du soutien du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, même si ce dernier ne s’est pas empêché de critiquer à maintes reprises les actions de son président.

La République islamique n’en reste pas moins solide et peut profiter de plusieurs éléments : l’incohérence de la politique américaine dans la région, les multiples erreurs de son rival saoudien, l’intégration profonde et difficile à déraciner dans plusieurs pays arabes et la volonté des autres puissances partenaires de préserver l’accord nucléaire.

Le pouvoir central bénéficie de plus d’un atout utile, bien que temporaire, dans ce contexte de tensions sociales, économiques et politiques. Le début des célébrations du quarantième anniversaire de la République islamique pourrait en effet arriver au bon moment. Les discours de propagande et les cérémonies appelant à l’« union » et à l’« histoire » de la nation iranienne pourraient se multiplier ces prochaines semaines. Reste à savoir s’ils seront suffisants pour calmer les tensions à long terme.


Lire aussi

Trump, l’Iran, l’Europe : la révolte des agneaux ?, le commentaire de François Nicoullaud, ancien ambassadeur de France en Hongrie et en Iran.


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