Khomeyni : l’opposant, le guide et le despote

Les 40 ans de la révolution iraniennne

Considéré comme un héros par certains et un dictateur moyenâgeux par d’autres, le guide de la révolution a transformé l’Iran en l’espace de dix ans.

17/01/2019

1er février 1979. Un Boeing 707 d’Air France se dirige vers l’aéroport de Téhéran-Mehrabad depuis Paris. Les tours de contrôle des pays survolés sont sur le qui-vive, en contact constant avec le commandant de l’avion, Jean Mouy. La tension est palpable tout au long du trajet, ce n’est pas un voyage comme les autres. Parmi les passagers, un homme se démarque des autres : l’ayatollah Rouhollah Khomeyni. Accompagné de 17 membres de son état-major et d’une flopée de journalistes, il rentre, à 77 ans, au pays après quinze ans d’exil. Il vient de passer les quatre derniers mois à Neauphle-le-Château, dans la banlieue parisienne.

À 9h33 précises, le « vol spécial » touche le sol iranien. L’ayatollah à la barbe blanche et au turban noir (signe qu’il est un descendant du prophète Mohammad) sort lentement de l’avion, s’agrippant au bras de l’un des stewards. Une foule de plusieurs millions d’Iraniens l’attendent, fébriles. « On ne peut pas seulement parler d’arrivée triomphale pour l’ayatollah Khomeyni à Téhéran, c’est une expression trop faible encore, comme tous les mots d’ailleurs du vocabulaire synonymes d’enthousiasme », déclare le présentateur du journal télévisé de TF1 ce jour-là. « Quand il y a plusieurs millions de personnes sur une route pour accueillir un chef, il n’y a pas de mots possibles, sinon peut-être l’expression de délire collectif, un fait sans précédent dans toute l’histoire », dit-il.


(Dans le même dossier : « Si le chah et moi devons mourir, ce sera en Iran »)


Les images de la foule en liesse s’enchaînent, certains courent derrière la voiture de Khomeyni, s’y accrochent, grimpent dessus, tout au long des 25 kilomètres qui séparent l’aéroport du « cimetière des martyrs » de Behecht-e-Zahra, au sud de Téhéran. Il s’apprête à y prononcer son premier discours.

Le choix du lieu est symbolique, c’est là que sont enterrées les victimes de l’oppression du chah Mohammad Reza Pahlavi, en passe d’être chassé d’un pouvoir qu’il détenait depuis 1941. Assis en surplomb de la foule, l’imam s’exprime d’une voix posée devant des Iraniens qui l’écoutent d’une oreille attentive. Le leader religieux fustige la monarchie constitutionnelle en place, qu’il déclare « illégale ».

Ce moment, Khomeyni l’attend depuis bien longtemps. C’est en 1964 que l’ayatollah est expulsé lors de la « révolution blanche » lancée par le chah pour moderniser l’Iran. Il est kidnappé par la Savak (la police secrète du chah) puis envoyé en Turquie pour son opposition trop virulente à l’égard du régime. Durant ses longues années d’exil, Khomeyni prépare son retour depuis la ville sainte chiite de Najaf, en Irak, où il a d’abord trouvé refuge.

Depuis l’étranger, il mène une campagne de plus en plus virulente contre l’empereur, enregistrant ses discours sur des cassettes qui sont envoyées en Iran pour être diffusées à travers le pays. Mais son influence perd de son intensité au fil des années, alors que la durée de son exil se prolonge. Il trouve cependant un soutien dans la jeune diaspora iranienne.

Dix jours après son arrivée à Téhéran, une insurrection sanglante renverse le conseil royal en place. Le chah est déjà en exil depuis le 16 janvier 1979, suite aux manifestations demandant son abdication et qui ont commencé en septembre 1978. Le dirigeant iranien avait déjà été contraint à l’exil en 1953, avant de revenir quelque temps plus tard. Mais, cette fois-ci, les protestations populaires gagnent de l’ampleur, malgré la forte répression du régime. Le dernier Premier ministre du chah, Chahpour Bakhtiar, ex-opposant libéral, tente de rallier des soutiens autour de lui et d’apaiser les tensions. En vain. L’armée, profondément divisée entre les partisans de Bakhtiar et ceux de l’ayatollah, explose, et des militaires se battent entre eux.

Dix jours après le retour de Khomeyni, le gouvernement impérial est renversé. L’ayatollah, en qui ses partisans voient la réincarnation de « l’imam caché », devient alors le leader de la révolution islamique. Quant au chah, il n’abdiquera jamais officiellement. Le gouvernement de Mehdi Bazargan nommé par l’imam Khomeyni prend la relève. La République islamique est proclamée le 1er avril 1979.


(Lire aussi : Comment Washington veut briser l’axe iranien au Moyen-Orient)


« Leader improbable »

« Rarement un leader aussi improbable aura autant secoué le monde », écrit le Times de Londres à propos de Khomeyni en 1979, alors que la rédaction le nomme personnalité de l’année. Né le 24 septembre 1902 dans la ville de Khomein, Rouhollah Moussavi grandit dans une famille particulièrement religieuse et aux côtés d’ayatollahs (son frère, son père et son grand-père). Dans sa jeunesse, il suit des cours de théologie et de philosophie à Ispahan. Il devient ensuite enseignant dans les années 1920 dans la ville sainte de Qom, où est enterrée la fille du septième imam chiite. Il se rapproche de l’ayatollah Mirza Mohammad Ali Shahabadi, seul opposant au chah à cette époque. Khomeyni est nommé ayatollah dans la foulée. Signifiant « signe de Dieu », ce titre est donné aux personnes reconnues comme expertes en loi islamique et en jurisprudence religieuse, selon la tradition chiite.

En 1929, il épouse une jeune fille de quinze ans, Qods-e Iran. Peu de détails fuitent sur sa vie privée, alimentant toutes sortes de rumeurs sur les origines de l’imam et de sa famille. Pendant les années suivantes, Khomeyni reste en retrait de la scène politique. Ce n’est que dans les années 1940 qu’il commence à publier ses écrits où il critique les mesures prises par le régime du chah allant vers une occidentalisation et une laïcisation du pays. Pour lui, tout pays musulman doit suivre la charia, qu’importe la nature du régime. Khomeyni se montre donc très critique à l’égard des ayatollahs ayant accepté de soutenir le chah. Il acquiert le titre de « marja e-taqlid » en 1961, signifiant « modèle d’inspiration », le plus haut grade accordé à un ayatollah. S’appuyant sur cette légitimité, il cherche à étendre sa sphère d’influence dans le pays et s’impose très rapidement comme l’une des figures principales de l’opposition avant et après son exil. Très charismatique, la posture sévère et grave et le regard noir, Khomeiny est le personnage principal de la révolution iranienne. Il est, dans le même temps, Robespierre et Napoléon, en incarnant à la fois la révolution, la terreur et même l’esprit de conquête.

À son retour à Téhéran, Khomeyni expose une vision du pays bien différente de celle qu’il défendait auparavant. Celui qui se déclarait en faveur de la liberté d’expression, d’une « démocratie islamique », de l’amélioration de la condition des femmes et pour leur liberté vestimentaire effectue un virage à 180 degrés. « N’écoutez pas ceux qui parlent de démocratie. Ils sont contre l’islam et veulent éloigner le pays de sa mission. Nous allons briser les plumes empoisonnées de ceux qui parlent de nationalisme, de démocratie et de ce genre de choses », déclare-t-il le 13 mars 1979, lors d’une conférence avec des enseignants et des étudiants à Qom. Quiconque s’oppose au régime s’attire les foudres de l’ayatollah. « Nous devons avertir ces intellectuels qu’ils seront écrasés s’ils n’arrêtent pas leurs ingérences. Nous vous avons, jusque-là, traités avec clémence, dans l’espoir que vous cessiez votre malfaisance. (...) Ces proaméricains doivent savoir que nous pourrons les exterminer quand nous le voudrons en très peu de temps », menace-t-il le 8 août 1979, lors d’une déclaration au peuple iranien.


Un « lunatique »

Quelques mois plus tard, l’absolutisme du guide de la révolution est proclamé dans la Constitution. L’ayatollah devient la figure la plus importante du pays, ayant notamment la main sur le religieux, l’armée et la justice.

Lors d’un entretien exclusif obtenu par le journaliste de CBS Mike Wallace avec l’ayatollah Khomeyni, chaque détail est minutieusement contrôlé par l’équipe de l’imam. Pas de place pour la spontanéité : les questions doivent être données à l’avance et le traducteur choisit de traduire ou non ce qu’il juge inapproprié. Le reporter décide de contourner le protocole et demande si l’imam sait que le raïs égyptien, Anouar el-Sadate, le qualifie de « lunatique ». L’interprète fronce les sourcils et lui lance un regard noir, mais traduit tout de même pour l’ayatollah suite à l’insistance du journaliste. À l’écoute du nom de Sadate, Khomeyni, assis en tailleur à même le sol, esquisse un sourire. Il fustige le dirigeant égyptien d’une voix posée et lui prédit une courte carrière. L’homme au visage fermé ne cille pas. Il a un contrôle parfait de lui-même. Moins de deux ans plus tard, Sadate est assassiné.

Dès 1980, les relations s’enveniment entre l’Iran et l’Irak. Le conflit frontalier explose avec Bagdad, démontrant une volonté accrue du guide d’exporter les préceptes de la révolution iranienne dans la région. Le 22 septembre 1980, l’Irak, qui voit l’arrivée de Khomeyni d’un mauvais œil, tente d’envahir l’Iran, avec l’appui discret des pays occidentaux. La justification apportée est celle de la multiplication des incidents à la frontière entre les deux pays, mais le dirigeant irakien, Saddam Hussein, cherche en réalité à contenir l’expansion idéologique iranienne. Les Iraniens affichent une résistance féroce, luttant pour cette « cause divine », bien loin de ce qu’avaient anticipé Bagdad et ses alliés. La guerre s’étend sur huit longues années et les armées des deux côtés subiront de lourdes pertes. Malgré les tentatives de l’Irak de mettre fin au conflit, Téhéran n’en démord pas. Mais l’Iran finit par accepter à contrecœur la résolution 598 de l’ONU pour y mettre un terme, le cessez-le-feu est appliqué le 8 août 1988. « J’avais promis de lutter jusqu’à la dernière goutte de mon sang et jusqu’à mon dernier souffle », déclare Khomeyni dans un communiqué. « Prendre cette décision fut plus mortel que prendre du poison, je me suis soumis à Dieu et je bois cette boisson pour Sa satisfaction », ajoute-t-il. Téhéran se tournera ensuite vers le Liban et d’autres pays du Golfe pour financer des groupes chiites et propager la révolution, suite à l’échec irakien.


L’intouchable

Le charismatique chef politique et spirituel est adulé à l’intérieur du pays par beaucoup d’Iraniens. Il ramène le religieux au premier plan. Il prend le contrepied des mesures imposées sous le régime du chah, trop modernes, trop occidentales. En dépit de l’opposition menée depuis l’Irak par l’Organisation des moujahidine du peuple, qui cherche à renverser le régime de Khomeyni, l’ayatollah est intouchable et jouit d’un soutien indéfectible dans le camp des religieux conservateurs.

Les exécutions de ceux qui enfreignent les principes de l’islam, aux yeux du régime, se multiplient. Lorsque la journaliste italienne du New York Times Oriana Fallaci lui fait part de ses interrogations sur un rapport datant de 1979 répertoriant les exécutions d’homosexuels ou de personnes ayant commis des adultères, l’ayatollah lui répond : « Si votre doigt souffre de gangrène, que faites-vous ? Laissez-vous la main entière, puis le corps se laisser gangrener, ou coupez-vous le doigt ? »

Les femmes doivent porter le tchador, la musique est bannie des radios et télévisions, et toute critique de la religion est sévèrement réprimée. L’imam a également recours aux outils religieux à sa disposition pour éliminer l’opposition. Il émet une fatwa contre les moujahidine, « les ennemis de l’intérieur », en 1988. Un rapport d’Amnesty International expose en 1990 les massacres perpétrés à l’encontre des opposants politiques dans les prisons iraniennes en 1988, qui font plus de 33 000 morts.

Le 14 février 1989, Khomeyni émet une fatwa de mort contre l’écrivain britannique Salman Rushdie, auteur des Versets sataniques. L’ouvrage provoque la controverse et est considéré par Khomeyni et de nombreux musulmans comme blasphématoire. L’ayatollah va jusqu’à appeler tout bon musulman, à travers le monde, à tuer l’écrivain. Depuis, Rushdie vit sous haute protection, alors que la fatwa est toujours valable aujourd’hui, réaffirmée par le successeur de Khomeyni, l’ayatollah Ali Khamenei, en 2005.

Dix ans après son accession au pouvoir, la santé de Khomeyni se fait fragile. L’ayatollah s’éteint le 3 juin 1989 à Téhéran, à l’âge de 86 ans. Il laisse derrière lui une classe religieuse et politique incertaine quant à la voie que suivra son successeur. Des millions d’Iraniens en hystérie suivent le cortège funèbre qui doit l’amener au cimetière de Behecht-e-Zahra. Le mausolée dédié au guide devient un lieu de pèlerinage, symbole de la révolution islamique. Sur Radio Téhéran, on lit un communiqué de son fils, l’hodjatoleslam Ahmad : « L’esprit supérieur du chef des musulmans et des hommes libres à travers le monde, Son Excellence l’imam Khomeyni, est monté au ciel, et son cœur, débordant d’amour pour Dieu et l’humanité opprimée, a cessé de battre. Mais des cœurs emplis d’amour pour lui battront toujours, et le soleil de la direction de l’imam brillera sur l’univers et les hommes, plus lumineux que jamais... ».


*Ce portrait avait déjà été publié dans les pages de « L’Orient-Le Jour » le 08/09/2017 dans la saga d’été consacrée aux grandes figures qui ont marqué l’histoire récente de la région.


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Note de la rédaction : 40 ans de révolution iranienne sous la loupe de « L’Orient-Le Jour »

Il y a quarante ans, l’Iran commençait à radicalement changer de visage. À modifier son ADN politique, social, culturel et économique. À transformer l’État impérial en théocratie – en république islamique. Le 16 janvier 1979, à la demande de son Premier ministre qu’il avait nommé un mois auparavant, Chapour Bakhtiar, le chah Mohammad Reza Pahlavi et la chahbanou Farah Diba quittent le palais de Niavaran, en hélicoptère, pour l’aéroport militaire de Téhéran, où les attendent leurs derniers collaborateurs et officiers restés fidèles. L’avion s’envole pour Le Caire, où le président Anouar Sadate attend les souverains déchus.

Par ce qu’elle a profondément métamorphosé en Iran même, par son impact sur le Moyen-Orient en général et sur le Liban en particulier, cette révolution iranienne qui fête aujourd’hui ses 40 ans reste sans doute l’un des quatre ou cinq événements majeurs de la région au XXe siècle. L’Orient-Le Jour, du 16 janvier au 2 février, partagera avec ses lecteurs les chapitres de ce livre loin d’être clos.

Au programme, des récits: les derniers jours du chah (racontés aujourd’hui en page 7 par Caroline Hayek) ; la révolution iranienne vue par les Arabes; les journées marquées par le retour de France de l’ayatollah Khomeyni et la prise de pouvoir par les religieux. Des portraits – ou des miniportraits: celui de Khomeyni, justement, que L’Orient-Le Jouravait déjà publié en 2017, et ceux d’artistes iraniens dissidents majeurs, toutes disciplines confondues. Des analyses et des décryptages : la genèse de la vilayet el-faqih en Iran et celle du Hezbollah au Liban; la révolution iranienne vue par les chiites libanais; comment cet événement a bouleversé le Moyen-Orient ; l’évolution des relations irano-américaines et celle du système révolutionnaire en quarante ans. Des témoignages d’exilés iraniens, des focus sur la réaction de la rue libanaise à l’époque, sur l’Iran et la cause palestinienne, et sur la fascination des intellectuels occidentaux face à cette révolution.

Bonne(s) lecture(s).


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L’azuréen

tout est dit dans le titre

AIGLEPERçANT

Si on devait énumérer ce que des gens civilisés, lettrés , policés et habillés en Dior ou Gucci ont fait d'atrocités dans le monde de 1939 à nos jours , on trouvera que ce guide iranien , agressé par cet occident décrit par certains comme plus haut , n'est en fait qu'un petit poucet qui cherche à se défendre du grand méchant loup .

C'est pour mieux te manger mon enfant disait il au chaperon rouge !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

QUAND DES PRETENDUS LETTRES ET CIVILISES Y VOIENT DU BIEN... DES POINTS DE SUSPENSION...

Yves Prevost

"Nous allons briser les plumes empoisonnées de ceux qui parlent de nationalisme, de démocratie et de ce genre de choses". Et voilà le modèle que voudrait nous imposer le Hezbollah!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LA CONNERIE DES OCCIDENTAUX ET SPECIALEMENT DES AMERICAINS PAR EXCELLENCE !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LA BOUCHERIE PAR EXCELLENCE ! DES MILLIERS ONT ETE EGORGES ET DECAPITES...

AIGLEPERçANT

C'est assurément un héros national.

Quel est l'homme arabe qui pourrait prétendre à autant de popularité excepté Gamal abdel Nasser.

Les autres dirigeants arabes devraient avoir la pudeur de se taire ,face à ce type de héros.