Comment la République des mollahs a survécu à Khomeyni

Les 40 ans de la révolution iranienne

La figure du guide suprême iranien est restée quasiment inchangée, contrairement à celle du président et du Parlement qui sont soumis à de constantes mutations.

24/01/2019

Une « théocratie constitutionnaliste », voilà comment le politologue français et spécialiste du Moyen-Orient Olivier Roy définissait le régime politique iranien dans son ouvrage L’échec de l’islam politique (Le Seuil/1992). Depuis la grande révolution de 1979 qui a renversé le chah et mis fin à l’empire, l’Iran vit sous le régime d’une « République islamique ». Ce système politique unique au monde repose sur les préceptes de la Constitution iranienne, définie et largement approuvée par référendum en 1980. Elle est fondée sur une double légitimité : la primauté du chiisme duodécimain à travers la jurisprudence islamique (Vilayet el-faqih, pierre angulaire du régime) et l’expression de la volonté populaire.

Celle-ci se manifeste tous les quatre ans lors des élections au suffrage universel du président de la République et du Parlement iranien (Majlis), et tous les huit ans pour renouveler les quatre-vingt-huit membres de l’Assemblée des experts, un collège de religieux qui désigne à son tour le guide de la révolution et gardien de la jurisprudence islamique (Rahbar/Valiy el-faqih), plus haute autorité politique et religieuse du pays, pour une période indéterminée, normalement à vie. Une « élection » qui apparaît comme surprenante, surtout si l’on tient compte de la logique du père fondateur de la République islamique, l’ayatollah Khomeyni, qui stipule que le guide tire sa légitimité de Dieu et qu’il n’a ainsi de comptes à rendre à personne.

Le guide suprême exerce un contrôle quasi total sur l’ensemble des organes de l’État iranien. Il assure le commandement de l’ensemble des forces armées, nomme le Conseil supérieur à la sécurité nationale et six membres (religieux) du Conseil des gardiens, chargé de veiller au respect des lois votées par le Parlement et de valider les candidatures à l’élection présidentielle (équivalent du Conseil constitutionnel français). Il définit enfin la politique du pays, dispose du droit de veto sur les décrets proposés par le président, de révocation de ce dernier et de la dissolution du Majlis. Si la Constitution définit ses pouvoirs, ils sont néanmoins illimités, selon la théorie du Vilayet el-faqih, ce qui implique qu’il peut tout à fait intervenir sur un domaine qui ne relève pas constitutionnellement de sa compétence. Actuellement, c’est Ali Khamenei, 79 ans, qui occupe ce poste après avoir succédé à l’ayatollah Khomeyni, premier guide suprême iranien jusqu’à sa mort en 1989.


L’équilibre au sein du nizam

La succession de celui que la foule n’appelait plus que « l’imam » n’a néanmoins pas été de tout repos. Le système bâti pour Khomeyni n’était pas forcément adapté pour lui survivre, Khamenei n’ayant ni le charisme ni le contexte révolutionnaire propice à assumer la fonction de guide suprême. Malgré le soutien de Khomeyni et sa bonne réputation au sein des milieux religieux, notamment pour avoir animé la prière du vendredi à Téhéran, il n’est pas reconnu comme étant un marjaa, c’est-à-dire une « source d’imitation » désignant la plus haute autorité du chiisme, tel que l’était Khomeyni. Certains analystes de l’époque doutaient alors de la survie du régime iranien, mettant en avant le fait qu’aucun des prétendants au poste de guide n’avait la stature politique ou spirituelle du père de la révolution.Ali Khamenei va pourtant réussir à s’imposer en se faisant d’abord désigner guide suprême à l’unanimité par l’Assemblée des experts le 4 juin 1989 et va bénéficier d’une aide qui va lui permettre de peser de tout son poids sur l’ensemble du pays : le référendum constitutionnel de juillet 1989. Il stipule qu’il n’est plus nécessaire d’être un marjaa pour être guide suprême. Il suffit d’être un mujtahid, un juriste qui interprète la loi islamique, pour le devenir. Il y a ainsi une grande différence entre Khomeyni et son successeur. « Bien que Khamenei soit aujourd’hui reconnu comme marjaa par une grande partie de la population, il ne l’était pas au moment où il a été nommé guide après la mort de Khomeyni (…) Avant son élection, Khamenei avait beau être très proche des “piliers” de la révolution, il n’avait pas quelque chose qui le différenciait des autres et qui aurait laissé présager sa nomination comme guide », explique Raffaele Mauriello, professeur assistant à l’Université Allameh Tabataba’i de Téhéran et spécialiste de l’histoire des civilisations islamiques, contacté par L’Orient-Le Jour. « Ce qui l’a fait élire (en plus de son titre de sayyed et de la réputation qu’il avait acquise dans les milieux religieux), c’est probablement sa volonté d’opérer un équilibre au sein des représentations politiques au sein du nizam (système) iranien. C’est ce qu’il tente de faire depuis presque trente ans, et cela réussit plus ou moins si l’on examine de plus près l’ensemble des forces politiques actuellement présentes en Iran », poursuit-il. Après trois décennies au pouvoir, Ali Khamenei aura su maintenir les grandes prérogatives du guide, même avec la réforme constitutionnelle de 1989, et fait, comme son prédécesseur, l’objet d’un culte de la personnalité, mais de moindre ampleur. Khomeyni reste en effet aux yeux de la population iranienne et du clergé une icône incontestée de la République islamique et du chiisme en général. Ali Khamenei n’a pas la même aura. Il n’est pas trois étages au-dessus du système comme l’était son prédécesseur, mais plutôt un étage au-dessus, donc plus susceptible d’être perturbé par les secousses politiques. En bon politique, il a toutefois su les neutraliser en permettant à davantage de courants de s’exprimer et en alimentant ainsi une rivalité entre ces différentes formations, dont il devenait de facto l’arbitre.


La politique reprend ses droits

Le visage politique de la République islamique a ainsi changé à plusieurs reprises ces trente dernières années, ce qui n’était pas autant le cas durant la période khomeynienne. Entre les efforts d’ouverture vers l’Occident, la promotion de la liberté d’expression et la démocratisation massive de l’Iran voulue par le président Mohammad Khatami (1997-2005), d’une part, et le repli du leader ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013) qui mettait en avant le programme nucléaire iranien ainsi que son hostilité envers les États-Unis et Israël, de l’autre, l’Iran a illustré les différences d’opinions présentes au sein de sa société en passant d’une politique à une autre. Les religieux ne sont pas exempts de ces changements et « occupent une place moins importante au Parlement. Si l’on compare le premier Parlement iranien postrévolutionnaire à celui d’aujourd’hui, on constate une baisse significative des savants religieux dans l’enceinte. Un détail que l’on retrouve même au niveau de la figure du président avec l’élection de Mahmoud Ahmadinejad en 2005, qui devenait alors le premier président non religieux à être élu démocratiquement », poursuit Raffaele Mauriello. C’est comme si la vie politique iranienne reprenait ses droits en exprimant sa diversité, à la nuance essentielle que le guide reste le maître absolu à bord pour tout ce qui concerne les grands dossiers stratégiques.

Ces chamboulements politiques et religieux trouvent leurs origines dans le contexte international à l’instant « t », mais aussi dans les choix politiques du guide. Ce dernier ayant la prédominance pour le choix de la politique internationale de son pays, il peut choisir de soutenir ou non un programme particulier de rapprochement ou non avec les autres États ou d’autres problématiques. Il a par exemple soutenu le président Rohani (2013 – aujourd’hui), du camp des modérés, dans le cadre de l’accord sur le nucléaire iranien de 2015, qui a vu pour la première fois la République islamique prête à mettre son programme nucléaire sur la table des négociations avec les Nations unies. Cette période aura même vu Téhéran et Washington, actuellement à couteaux tirés depuis le retrait américain dudit accord, en train de nouer un semblant de relations diplomatiques alors qu’ils ne se reconnaissent pas depuis la révolution.

L’Iran aura finalement, en quarante ans, montré une certaine flexibilité avec, d’un côté, une figure du guide suprême qui n’a presque pas évolué et qui a gardé la majorité de ses prérogatives, et de l’autre une vie politique démocratique en constante mutation à travers la multiplication des factions politiques. Une nouvelle mutation risque d’ailleurs de se produire en 2020 et 2021 lors des prochaines élections législatives et présidentielle, notamment avec la montée en puissance des conservateurs face aux échecs du président Rohani et de la tension croissante avec l’Amérique de Donald Trump.


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Note de la rédaction : 40 ans de révolution iranienne sous la loupe de « L’Orient-Le Jour »

Il y a quarante ans, l’Iran commençait à radicalement changer de visage. À modifier son ADN politique, social, culturel et économique. À transformer l’État impérial en théocratie – en république islamique. Le 16 janvier 1979, à la demande de son Premier ministre qu’il avait nommé un mois auparavant, Chapour Bakhtiar, le chah Mohammad Reza Pahlavi et la chahbanou Farah Diba quittent le palais de Niavaran, en hélicoptère, pour l’aéroport militaire de Téhéran, où les attendent leurs derniers collaborateurs et officiers restés fidèles. L’avion s’envole pour Le Caire, où le président Anouar Sadate attend les souverains déchus.

Par ce qu’elle a profondément métamorphosé en Iran même, par son impact sur le Moyen-Orient en général et sur le Liban en particulier, cette révolution iranienne qui fête aujourd’hui ses 40 ans reste sans doute l’un des quatre ou cinq événements majeurs de la région au XXe siècle. L’Orient-Le Jour, du 16 janvier au 2 février, partagera avec ses lecteurs les chapitres de ce livre loin d’être clos.

Au programme, des récits: les derniers jours du chah (racontés aujourd’hui en page 7 par Caroline Hayek) ; la révolution iranienne vue par les Arabes; les journées marquées par le retour de France de l’ayatollah Khomeyni et la prise de pouvoir par les religieux. Des portraits – ou des miniportraits: celui de Khomeyni, justement, que L’Orient-Le Jouravait déjà publié en 2017, et ceux d’artistes iraniens dissidents majeurs, toutes disciplines confondues. Des analyses et des décryptages : la genèse de la vilayet e-faqih en Iran et celle du Hezbollah au Liban; la révolution iranienne vue par les chiites libanais; comment cet événement a bouleversé le Moyen-Orient ; l’évolution des relations irano-américaines et celle du système révolutionnaire en quarante ans. Des témoignages d’exilés iraniens, des focus sur la réaction de la rue libanaise à l’époque, sur l’Iran et la cause palestinienne, et sur la fascination des intellectuels occidentaux face à cette révolution.

Bonne(s) lecture(s).


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L’azuréen

Avec ce régime les iraniens n’ont plus qu’une vitesse : la marche arrière .

AIGLEPERçANT

D'où croyez vous que la monarchie britannique tire sa pérennité ? de Dieu Pardi !

Et toutes les autres qui ont été balayées en Europe par la suite , mais par les peuples de ces pays .

Pas par les chars envoyés de l'étranger .

Voilà ce qu'on se tue à dire depuis les complots sur Saddam , kaddafi et les autres , et on vous répond oui mais il faut leur enlever le voile , ou bien ils devraient s'habiller en Prada .

gaby sioufi

si je puis resumer mi-meme,
la pérennité du pouvoir du guide supreme ressemble comme 2 gouttes d'eau a celle de tous les autres "leaders" du monde arabe ( Liban excepte ),quant a sa raison d'etre:
MANU MILITARI , O peuples glorieux ! soyez heureux de les avoir comme chefs pérennes.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LA MALEDICTION QUI A FRAPPE LE PEUPLE IRANIEN AVANT TOUT ET PUIS TOUTE LA REGION...

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