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Idées

Les acteurs de la démocratisation, grands perdants de l’évolution des mouvements sociaux en Iran

Les 40 ans de la révolution iranienne
26/01/2019

Quarante ans après la rupture majeure initiée par la révolution islamique de 1979, la société iranienne reste traversée par de fortes turbulences, à l’origine des nombreuses protestations auquel a dû faire face le régime pendant les deux dernières décennies.

Si la légitimé de ce dernier a pu ainsi être ponctuellement soumise à l’épreuve de la contestation, le processus d’appauvrissement – non seulement des couches inférieures, mais aussi des classes moyennes – que subit l’Iran depuis le début du XXIe siècle a profondément transformé la nature de ces protestations sociales. La demande d’ouverture politique et de démocratisation initiée par les classes moyennes a ainsi été progressivement surdéterminée par celle de justice sociale des classes démunies ou des couches moyennes en voie de paupérisation.


Des mouvements démocratiques…

Le dernier mouvement social d’envergure en Iran mû par les couches moyennes (notamment la jeunesse universitaire) a en effet été le Mouvement vert de juin-juillet 2009. Celui-ci avait pour revendication principale l’ouverture de l’espace politique (davantage de démocratie) et la reconnaissance de la dignité (« karamat ») du citoyen par l’État. Ce leitmotiv est devenu par la suite celui des révolutions arabes de 2010-2012. La demande de la démocratie signifiait, en même temps, la remise en cause de la théocratie islamique dans sa version chiite (« velayet e-faqih ») et l’acceptation de la responsabilité des gouvernants vis-à-vis des gouvernés à partir du vote populaire. De même, la majeure partie des protestations durant les deux dernières décennies ont été menées par les nouvelles classes moyennes, notamment les étudiants, et ont eu des enjeux beaucoup plus politiques qu’économiques : il en est ainsi des différentes élections présidentielles qui se sont succédé depuis 1997 et sont devenues l’enjeu de contestations des réformistes contre les partisans purs et durs de la théocratie (les « principalistes »). Il faut néanmoins souligner que si Mahmoud Ahmadinejad a gagné les élections en 2005 et en 2009, c’est qu’en plus de la fraude électorale, il a su mobiliser les « déshérités » qui n’intéressaient pas les réformistes dans leur soif de la liberté politique.

Ce sont ces mêmes « déshérités », et l’ensemble des couches menacées d’appauvrissement (notamment par l’escroquerie sur leurs économies menée par des banques privées – « sandogh gharz ol hassaneh » – créées par les oligarques du régime) qui ont été à l’origine des révoltes qui ont vu le jour dans au moins 110 villes fin 2017-début 2018.


… aux « révoltes du pain »

Ces troubles ont ainsi présenté plusieurs caractéristiques nouvelles par rapport aux protestations antérieures. D’abord, il s’agissait avant tout d’une « révolte du pain » (en fait des œufs dont le prix avait doublé après la levée des subsides) : on a demandé la fin du régime non pas tant pour plus de démocratie mais par désespoir sur la capacité de la théocratie à satisfaire aux demandes des travailleurs et des petites classes moyennes et les faire sortir d’une pauvreté désormais structurelle, alors même que la clientèle du régime s’approprie, par la corruption notamment, la part de lion de la rente pétrolière et que la distance entre les classes sociales se transforme progressivement en un gouffre.

Ensuite, alors que les mouvements de protestations des deux dernières décennies se déroulaient surtout à Téhéran et dans quelques grandes villes, ceux de l’an dernier ont touché une vaste panoplie de villes où l’on a protesté contre la vie chère et contre un pouvoir corrompu. Les petites villes ont d’ailleurs été de loin les plus nombreuses, tant en raison de leur abandon par le pouvoir qui craint les grandes villes et s’en occupe mieux, que du fait de la plus grande facilité de contact entre les couches démunies qui n’ont pas eu à franchir des distances importantes pour aller d’un quartier à l’autre.

Autres différences sociologiques : alors que le Mouvement vert comptait une minorité importante de jeunes femmes, il y en a eu très peu dans celui de l’an dernier. En outre, si les individus qui y participaient avaient entre 20 et 35 ans, il y avait beaucoup de diplômés chômeurs parmi eux mais peu d’étudiants.

Il s’agissait en outre d’un mouvement sans leader et pour cette raison, d’autant plus difficile à contenir et à réprimer : contrairement à 1979 et même 2009 – où les leaders étaient Moussavi et Karroubi–, en février 2018, personne n’était à la tête de cette vague de protestation susceptible de se généraliser au pays entier. Certes, le mouvement était parti ironiquement sous l’instigation de l’aile dure du régime, dirigé par l’ayatollah Alam Alamolhoda, l’imam du vendredi de Machad, nommé par le guide suprême et à la tête du groupe de pression informel « Ammariyoun » : deux cents femmes en tchador (reconnaissables par l’uniformité de leur accoutrement) ont manifesté contre la vie chère. Mais très rapidement, des gens sont venus les rejoindre et les ont submergés sous leur nombre. Elles lançaient des slogans conte le président Rohani, la foule a commencé à entonner des slogans contre le régime, le guide suprême et l’aide à l’étranger (la Syrie, le Liban et le Hamas) pour souligner que les Iraniens eux-mêmes étaient dans la misère et que le budget de l’État devrait primordialement servir à soulager la peine des plus fragiles. Un mouvement artificiel contre le président monté de toutes pièces par l’un des suppôts de l’aile dure du régime s’est ainsi transformé en une contestation générale, compte tenu de la situation matérielle mais aussi mentale de la société iranienne.


Délégitimation sans démocratisation

Le mouvement de 2017-2018 a ainsi été le théâtre d’une intensification de la contestation de la corruption et de l’arbitraire du régime, sans pour autant remettre en cause ce dernier dans ses assises politiques et sociales, du fait de l’absence des classes moyennes notamment.

L’un des facteurs de l’extension rapide du mouvement à beaucoup de villes a été la délégitimation du régime : le spectacle de la prévarication de ses membres éminents, l’incurie globale (l’incendie d’un immeuble central à Téhéran, Sakhtemané Plasko, en 2016 et l’incapacité de la mairie de Téhéran à l’éteindre), l’impunité des dirigeants dont le spectacle de la vénalité a été exposé sur la Toile avec comme arrière-plan la vie de plus en plus chère et les promesses du développement économique non tenues… On est face à un discrédit du pouvoir en place qui n’a pas eu d’équivalent avant 2009 où la corruption était sectorielle. À présent, l’appareil d’État est atteint dans sa totalité et les fonctionnaires corrompus jouent carte sur table dans une économie où l’on ne peut plus vivre décemment avec un salaire ou même deux et où les dessous-de-table sont nécessaires pour la survie des plus modestes. Le régime n’a ainsi plus de légitimité, même chez les déshérités, que les promesses populistes d’Ahmadinejad touchaient, et qui avaient été son appui majeur contre les classes moyennes en 2009.

Pour autant, ces dernières n’ont pas su les mobiliser pour pousser vers la réforme du régime. Celle-ci s’est produite sur le front culturel, pas politique : la culture dominante en Iran est pour l’ouverture du système politique et la remise en cause des principes « islamiques » comme l’exclusion des femmes et le puritanisme de façade des institutions mais le pouvoir théocratique n’en a cure, ayant la rente pétrolière en main et les ressorts de sa capacité de répression aux mains du guide suprême.

Il y a comme une frustration profonde de nombreuses couches, non seulement face au régime global mais aussi vis-à-vis du gouvernement de Rohani, plus ou moins réformateur, et qui ne parvient pas à secouer le joug d’un système où 70 % du budget de l’État échappe au gouvernement et va aux fondations dites révolutionnaires, aux institutions cléricales ou à des organismes opaques. Ainsi, l’Armée des pasdarans bénéficie d’un régime spécial (plusieurs ports francs qui peuvent importer ou exporter à leur gré, dans l’ignorance totale du gouvernement), tandis que de nombreuses organisations relevant du guide suprême bénéficient d’un statut spécial qui bloque toute réforme de la part du gouvernement. La répression contre la contestation sociale s’est ainsi atténuée parce que les groupes antigouvernementaux sont souvent issus des cercles réactionnaires du pouvoir clérical ; l’appareil de répression de l’État est devenu moins répressif non pas par la libéralisation du régime, mais pour orienter le mécontentement vers la contestation du gouvernement de Rohani.

Par ailleurs, l’Iran n’a pas les moyens de continuer sa politique régionale et internationale tout en pourvoyant au maintien du pouvoir d’achat de la société iranienne dans ses différentes composantes. Les pressions des États-Unis après leur sortie de l’accord de Vienne sur le nucléaire de 2015 constituent évidemment l’une des causes de cette nouvelle situation. Mais, plus fondamentalement, les causes de la crise sont aussi internes et relèvent d’une politique régionale extrêmement coûteuse pour une société qui n’a pas les moyens économiques d’une puissance régionale présente sur plusieurs fronts à la foi : l’Irak, l’Afghanistan, mais surtout, la Syrie, le Liban (le Hezbollah), Gaza (le Hamas) et le Yémen (les houthis). D’autant que la sécheresse endémique dans la région depuis plus d’une décennie rend le pays tributaire des importations alimentaires.

À cet égard, le rétablissement des sanctions économiques américaines contre l’Iran par Donald Trump devrait renforcer le phénomène d’appauvrissement général de la population (avec, en toile de fond, l’enrichissement disproportionné de l’élite du régime par le clientélisme et la corruption) et accentuent ainsi deux tendances complémentaires : d’une part, une hausse de la probabilité de survenance de nouvelles « révoltes du pain », sans que cela débouche sur la remise en cause du régime, en raison même de leur éclatement et de leur dispersion (comme en témoigne le mouvement de 2017-18) ; et, d’autre part, le renforcement de leur nature « populiste » : à savoir la quête d’un pouvoir fort et non corrompu, la mise au pas des potentats locaux et d’un régime incapable d’agir, plutôt que l’expression de revendications politiques « constructives » et de demandes d’ouverture politique de la théocratie.

Quarante ans après l’instauration de la théocratie iranienne, les acteurs de la démocratisation se trouvent ainsi dans une situation défavorable (comme d’ailleurs dans le reste de la région) et risquent par conséquent d’être les grands perdants de l’évolution des mouvements sociaux dans le pays depuis 1979.

Par Farhad KHOSROKHAVAR, Sociologue, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et directeur de l’Observatoire de la radicalisation à la Maison des sciences de l’homme (Paris). Dernier ouvrage : Le nouveau jihad en Occident (Robert Laffont, 2018).


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Note de la rédaction : 40 ans de révolution iranienne sous la loupe de « L’Orient-Le Jour »

Il y a quarante ans, l’Iran commençait à radicalement changer de visage. À modifier son ADN politique, social, culturel et économique. À transformer l’État impérial en théocratie – en république islamique. Le 16 janvier 1979, à la demande de son Premier ministre qu’il avait nommé un mois auparavant, Chapour Bakhtiar, le chah Mohammad Reza Pahlavi et la chahbanou Farah Diba quittent le palais de Niavaran, en hélicoptère, pour l’aéroport militaire de Téhéran, où les attendent leurs derniers collaborateurs et officiers restés fidèles. L’avion s’envole pour Le Caire, où le président Anouar Sadate attend les souverains déchus.

Par ce qu’elle a profondément métamorphosé en Iran même, par son impact sur le Moyen-Orient en général et sur le Liban en particulier, cette révolution iranienne qui fête aujourd’hui ses 40 ans reste sans doute l’un des quatre ou cinq événements majeurs de la région au XXe siècle. L’Orient-Le Jour, du 16 janvier au 2 février, partagera avec ses lecteurs les chapitres de ce livre loin d’être clos.

Au programme, des récits: les derniers jours du chah (racontés aujourd’hui en page 7 par Caroline Hayek) ; la révolution iranienne vue par les Arabes; les journées marquées par le retour de France de l’ayatollah Khomeyni et la prise de pouvoir par les religieux. Des portraits – ou des miniportraits: celui de Khomeyni, justement, que L’Orient-Le Jouravait déjà publié en 2017, et ceux d’artistes iraniens dissidents majeurs, toutes disciplines confondues. Des analyses et des décryptages : la genèse de la vilayet e-faqih en Iran et celle du Hezbollah au Liban; la révolution iranienne vue par les chiites libanais; comment cet événement a bouleversé le Moyen-Orient ; l’évolution des relations irano-américaines et celle du système révolutionnaire en quarante ans. Des témoignages d’exilés iraniens, des focus sur la réaction de la rue libanaise à l’époque, sur l’Iran et la cause palestinienne, et sur la fascination des intellectuels occidentaux face à cette révolution.

Bonne(s) lecture(s).


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Quelle tristesse que de voir un grand pays comme l Iran pauperise a cause d un regime corrompu alors que le pays pourait etre l ALLEMAGNE du moyen orient.

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