II – Le projet Hezbollah à l’ombre de la révolution iranienne

La lutte contre Israël au centre de la doctrine du Hezbollah. Sur notre photo, une manifestation de solidarité avec Jérusalem. Joseph Eid/AFP

Les 40 ans de la révolution iranienne
02/02/2019

Le 31 août 1978, l’imam Moussa Sadr, accompagné de cheikh Mohammad Yaacoub et Abbas Badreddine, entamait en sa qualité de président du Conseil supérieur chiite (CSC) une visite en Libye à l’invitation de Mouammar Kadhafi. Depuis, son sort est resté inconnu, et aucun indice probant n’a jamais pu accréditer la thèse du pouvoir libyen de l’époque selon laquelle il aurait quitté Tripoli pour Rome. La disparition de Moussa Sadr a été sans conteste une énorme perte pour les chiites, tant sur le plan local que régional, du fait qu’il bénéficiait d’un charisme peu commun et d’une ascendance incontestable sur les membres de sa communauté au Liban en raison du gigantesque travail de mobilisation et de sensibilisation qu’il avait effectué depuis son retour, dans les années 60, de la hawza (prestigieuse école religieuse) de Qom, en Iran, en même temps que Mohammad Mehdi Chamseddine et Mohammad Hussein Fadlallah (voir L’Orient-Le Jour du mercredi 30 janvier).

Le parcours de la collectivité chiite n’aurait sans doute pas été le même en présence de Moussa Sadr. Il avait des positions tranchées et critiques au sujet de ce qui se profilait déjà à l’horizon au milieu des années 70 au niveau chiite au Liban et dans la région. Face à la marginalisation politique et à la discrimination socio-économique qui frappaient la communauté, un courant de pensée islamique émergeait sous l’impulsion des dignitaires religieux et cadres formés dans les hawza de Qom et de Najaf (en Irak). Parallèlement au Mouvement des déshérités formé au début des années 70 par Moussa Sadr (et dont le bras armé sera le mouvement Amal), d’autres formations et groupements verront le jour à cette époque : la branche libanaise du parti al-Daawa (établi en Irak) ; les Comités islamiques ; le Rassemblement des ulémas de la Békaa ; et l’organisation estudiantine du parti al-Daawa – « l’Union islamique des étudiants » – dirigée par Mohammad Hussein Fadlallah et regroupant plusieurs futurs dirigeants du Hezbollah, notamment cheikh Naïm Kassem (l’actuel secrétaire général adjoint du parti), Mohammad Raad (actuellement chef du bloc parlementaire), Mahmoud Qomati (membre du nouveau gouvernement)…


(Première partie : Les prémices libanaises de la naissance du Hezbollah)


En 1975, le parti al-Daawa publiait une fatwa visant à infiltrer le mouvement Amal. Dans son ouvrage référence sur le Hezbollah, cheikh Naïm Kassem évoque d’une manière à peine voilée un tel noyautage : « Les islamistes se partageaient entre le mouvement Amal, les comités islamiques, le parti al-Daawa et les indépendants (…). Comme l’action politique était limitée au mouvement Amal, certains islamistes ont choisi de s’y intégrer soit par conviction totale à l’égard de ce mouvement, soit parce qu’ils estimaient que ce mouvement constituait une étape transitoire dans l’attente d’une autre phase. »

À cette période, vers le milieu des années 70, al-Daawa a subi en Irak des coups durs assenés par Saddam Hussein. Les membres libanais du parti regagnèrent alors Beyrouth, dont les futurs dirigeants et hauts responsables du Hezbollah, cheikh Sobhi Toufeyli, sayyed Ali el-Amine, Abbas Moussaoui, cheikh Ali Kourani, comme le soulignait dans un entretien avec L’Orient-Le Jour Saoud el-Maoula, professeur universitaire et grand spécialiste des affaires chiites (il fut vers la fin des années 70 très proche des milieux qui formeront plus tard le Hezbollah, mais il devait se « convertir » dans les années 80 au chiisme « libaniste » sous la houlette de l’imam Mohammad Mehdi Chamseddine).

Le catalyseur

Cette nébuleuse islamiste chiite apparue sur la scène libanaise dans les années 70, avec ce qu’elle comportait comme imbrication étroite avec le chiisme régional au-delà des frontières libanaises (avec en filigrane les hawza de Qom et de Najaf), a constitué ainsi le terreau qui donnera naissance dans les années 80 au Hezbollah, ce qui amènera Saoud el-Maoula à souligner dans son entretien avec L’Orient-Le Jour que les prémices du projet Hezbollah remontent pratiquement à 1978 (en même temps que se préparait en parallèle la révolution islamique iranienne).

Dans le sillage de cette dynamique politique et populaire, des divergences sont apparues dans les années 1975-1978 entre Moussa Sadr et l’ayatollah Khomeyni au sujet de la « marjaïya » (autorité de référence) du grand imam d’Irak, Mohsen el-Hakim. Moussa Sadr soutenait que le « marjaa » (l’autorité supérieure) était Mohsen el-Hakim (établi à Najaf), ce que contestait Khomeyni qui se considérait, lui, comme la « marjaïya »…

La victoire de la révolution islamique en Iran, en février 1979, aura constitué en tout état de cause un tournant décisif pour le courant islamiste chiite au Liban. La République islamique à Téhéran devenait ainsi le « centre » autour duquel pouvaient graviter désormais les mouvements chiites non seulement au Liban, mais aussi dans la région du Moyen-Orient.

Il reste que c’est surtout l’invasion israélienne du Liban en 1982 qui aura constitué un véritable catalyseur pour l’émergence du Hezbollah, avec comme point d’appui fondamental la République islamique iranienne. Sous le couvert de l’organisation de la résistance contre l’occupation israélienne, les gardiens de la révolution iranienne, les pasdaran, prendront pratiquement le contrôle de la Békaa dès le mois de juin 1982. Ils y occuperont la caserne cheikh Abdallah de l’armée libanaise, mettront en place des camps d’entraînement pour les combattants chiites, ouvriront des hawza, créeront une radio, éditeront un journal, organiseront des centres d’encadrement pour les militants, etc.

Le comité de neuf

Parallèlement, les hauts responsables et cadres du parti al-Daawa qui avaient infiltré le mouvement Amal en 1975 entreront en dissidence en 1982, à la suite de l’invasion israélienne, et créeront l’organisation « Amal islamique » qui sera basée dans la Békaa. Dans le même temps, face à l’ampleur de l’offensive israélienne, les différents courants et groupuscules de la mouvance islamiste chiite tiendront une série de réunions intensives afin de mettre en place une structure partisane unifiée (qui deviendra le Hezbollah) avec comme fondements et stratégie d’action les trois axes suivants : – l’islam constitue la ligne de conduite globale en vue d’une vie meilleure. Il représente le fondement idéologique, pratique, de la pensée et de la foi sur lequel devrait être bâtie la nouvelle formation politique.

– La résistance contre l’occupation israélienne est une priorité. Il est par conséquent nécessaire de créer une structure adéquate pour le jihad et de mobiliser toutes les potentialités nécessaires sur ce plan.

– Le commandement revient au guide suprême (à l’époque l’ayatollah Khomeyni), en tant qu’héritier du Prophète et des imams (le wali al-faqih). C’est à lui que revient la charge de définir les grandes lignes de l’action au sein de la nation islamique (notamment la décision de guerre et de paix), et ses décisions sont contraignantes.

À la lumière de ces trois principes fondamentaux, les responsables des groupuscules chiites poursuivront leurs réunions et leurs débats internes afin de jeter les bases de la nouvelle formation politique en gestation. Ces débats déboucheront sur l’élaboration d’un document politique fondateur. Un comité de neuf – trois représentants du Rassemblement des ulémas de la Békaa, trois des Comités islamiques et trois du mouvement Amal islamique – sera chargé de soumettre ce document au guide suprême. Après avoir obtenu l’aval de l’ayatollah Khomeyni, les différents groupuscules et courants concernés se sont autodissous pour former un seul parti fédérateur qui prendra pour nom le Hezbollah.

Ce processus de fusion a donc été lancé dans le courant de l’été 1982, mais ce n’est qu’à la fin de l’année 1983 que le Hezbollah verra formellement le jour. Le processus, encadré étroitement par les pasdaran, ne viendra à maturation qu’au début de 1985, lorsque le Hezbollah dévoilera sa doctrine et son premier programme politique.


Prochain article : III – Le Hezbollah, entre la culture de l’espace et l’intégration au système politique


Quelques références :

– « Le Hezbollah, orientation, expérience et avenir », Naïm Kassem, éditions Dar al-Hadi.

– « La révolution tranquille », Samir Frangié (textes choisis par Michel Hajji Georgiou), éditions L’Orient des Livres.

– « Le Hezbollah, entre allégeances ambiguës et réalités libanaises », revue « Travaux et Jours » de l’USJ, numéro 77, printemps 2006, Michel Touma et Michel Hajji Georgiou.

– Entretiens avec Saoud el-Maoula, « L’Orient-Le Jour » des 7 et 11 mars 2009.


Dans le même dossier 
Les trajectoires opposées des frères ennemis du Baas


Note de la rédaction : 40 ans de révolution iranienne sous la loupe de « L’Orient-Le Jour »

Il y a quarante ans, l’Iran commençait à radicalement changer de visage. À modifier son ADN politique, social, culturel et économique. À transformer l’État impérial en théocratie – en république islamique. Le 16 janvier 1979, à la demande de son Premier ministre qu’il avait nommé un mois auparavant, Chapour Bakhtiar, le chah Mohammad Reza Pahlavi et la chahbanou Farah Diba quittent le palais de Niavaran, en hélicoptère, pour l’aéroport militaire de Téhéran, où les attendent leurs derniers collaborateurs et officiers restés fidèles. L’avion s’envole pour Le Caire, où le président Anouar Sadate attend les souverains déchus.

Par ce qu’elle a profondément métamorphosé en Iran même, par son impact sur le Moyen-Orient en général et sur le Liban en particulier, cette révolution iranienne qui fête aujourd’hui ses 40 ans reste sans doute l’un des quatre ou cinq événements majeurs de la région au XXe siècle. L’Orient-Le Jour, du 16 janvier au 2 février, partagera avec ses lecteurs les chapitres de ce livre loin d’être clos.

Au programme, des récits: les derniers jours du chah (racontés aujourd’hui en page 7 par Caroline Hayek) ; la révolution iranienne vue par les Arabes; les journées marquées par le retour de France de l’ayatollah Khomeyni et la prise de pouvoir par les religieux. Des portraits – ou des miniportraits: celui de Khomeyni, justement, que L’Orient-Le Jouravait déjà publié en 2017, et ceux d’artistes iraniens dissidents majeurs, toutes disciplines confondues. Des analyses et des décryptages : la genèse de la vilayet e-faqih en Iran et celle du Hezbollah au Liban; la révolution iranienne vue par les chiites libanais; comment cet événement a bouleversé le Moyen-Orient ; l’évolution des relations irano-américaines et celle du système révolutionnaire en quarante ans. Des témoignages d’exilés iraniens, des focus sur la réaction de la rue libanaise à l’époque, sur l’Iran et la cause palestinienne, et sur la fascination des intellectuels occidentaux face à cette révolution.

Bonne(s) lecture(s).



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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

APRES LE MANDAT AOUN TROP DE CHOSES VONT ETRE FAITES POUR CHANGER LA FIGURE MEME DU LIBAN. IL FAUT SE REVEILLER ET Y FAIRE LE COMPTE DES MAINTENANT POUR LEUR ECHEC !

Gebran Eid

À QUAND LE LIBAN OFFICIELLEMENT ISLAMIQUE ? POUR LE MOMENT IL L'EST PRESQUE. SAVE QUI PEUT

Marionet

Passionnant retour en arrière vers la genèse du Hezbollah et le terreau qui l'a nourri.

carlos achkar

LE HEZBOLLAH OU LE "VRAI MAL LIBANAIS".

Salim Dahdah

L'important après la lecture de ce très intéressant exposé autour de l'historique de l'évolution d'une faction importante du Chiisme au Liban parallèlement à celui qui se développait en Iran, est de savoir si cette construction va servir le Liban "AWALAN",ses Institutions et son Etat de droit, ou essentiellement, voire même exclusivement, la "Wilayat al Faqih" "AWALAN" et son extension religieuse régionale...? A partir de là le peuple libanais et ses politiques pourront faire leurs choix et organiser la gestion de leur avenir socio politique et constitutionnel...!

ON DIT QUOI ?

Devant la qualité de cette introduction dans le monde de la résistance chiite, on se demande pourquoi cela n'a pas été fait plus tôt. On aurait instruit la société libanaise des racines de cette résistance à la base, et on aurait peut être ôté de leur esprit embrumé l'idée que les chiites étaient un "mal libanais" .

Avant d'aller plus loin dans mes commentaires , j'attendrai avec impatience la suite qui sera donnée à cette "saga" du hezb libanais de la résistance , en espérant lire que avant Hassan Nasrallah , d autres ont présidé aux destinées de la résistance du hezb libanais et ce qu'ils sont devenus , assassinés pas israel ou écartés par la direction du parti.

Hassan Nasrallah ne décide rien tout seul , quand il parle , c'est après avoir consulté un collège de sa formation politique , son charisme fait le reste , même jusqu'en israel où il est écouté et crû plus que les dirigeants de ce pays .

Attendons donc la suite avec beaucoup d'excitation .

Atalante fugitive

Et l'abrutissement des masses perfusées à cette théocratie a encore de beaux jours devant lui.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ET TOUT LE RESTE DU PEUPLE LIBANAIS DORMAIT PROFONDEMENT !

Bery tus

Et dans ces temps la que faisait le sayyed ?

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