En clôture de cette exceptionnelle semaine américaine marquée par le sommet Trump-Aoun de Washington, il n’est pas inutile de revenir sur ces deux gris nuages qui ont un moment traversé une atmosphère des plus chaleureusement amicales.
Le premier de ces potentiels porteurs d’orages est l’obstination de l’Américain à confier au Syrien le boulot qu’a, selon lui, salopé l’Israélien : à savoir la mise au pas du Hezbollah sans plus de casse pour la population civile libanaise. Son dada, le chef de la Maison-Blanche l’a cette fois enfourché devant son hôte et la presse. L’autre point de friction potentiel est la volonté US d’embrigader le Liban dans les très controversés accords d’Abraham. À en croire la rumeur, un tel évènement serait même le prélude à une vaste alliance stratégique conduite par la Turquie, aux fins de combler le vide éventuellement laissé par un Iran en perte d’influence. Toujours est-il que Joseph Aoun est resté de glace à l’écoute de ces deux souhaits, ne manquant pas cependant de rappeler, par la suite, que l’armée libanaise est seule en charge du désarmement de la milice. Et qu’elle a son entière confiance, effectifs et commandement.
Ont déjà été esquissés dans ces mêmes colonnes les évidents périls que d’aussi extravagants échafaudages impliqueraient pour notre pays : surtout quand les assemblages proposés ne manquent pas de connotations militaires sous couvert d’objectifs pacifiques pour ne pas dire angéliques (*). Mais que dire aussi de cette prétention qu’ont les pensionnaires successifs de la Maison-Blanche à faire du neuf avec du vieux : du vieux qui, de surcroît, a amplement montré ses limites ? Tel est bien le cas de ce Moyen-Orient nouveau dont Trump et Netanyahu nous rebattent les oreilles à longueur de journée, dont ils revendiquent frauduleusement, à qui mieux mieux, la paternité, alors qu’ils ont récupéré le séduisant slogan en pillant sans vergogne les archives des années 1990.
Car c’est en réalité le travailliste Shimon Peres, ancien Premier ministre, ministre et président d’Israël qui a prôné l’intégration économique des États du Proche et du Moyen-Orient comme le plus efficace des antidotes contre les venins de la guerre. Il va de soi que les lignes qui suivent ne traduisent en aucun cas quelque admiration pour un homme qui fut longtemps un super-faucon avant de se métamorphoser en colombe. Favori de David Ben Gourion, le civil Peres a joué un rôle central dans la modernisation de l’arsenal israélien et la colonisation juive de la Cisjordanie. Au Liban même, il s’est distingué par l’épouvantable carnage de Cana, faisant bombarder un camp d’hébergement de déplacés où plus de cent vieillards, femmes et enfants ont trouvé la mort. C’est donc sur le tard que ce natif de l’actuelle Biélorussie devenait, avec le Premier ministre assassiné Yitzhak Rabin, l’architecte des accords d’Oslo conclus avec Yasser Arafat. Les trois se partageaient alors en 1994 ce prix Nobel qui hante tant les nuits de Donald Trump.
Dans son ouvrage Le Temps de la paix (**), Peres détaille le processus mental qui l’a conduit à d’aussi déchirantes révisions : l’incontournable réalité palestinienne ; l’illusion des frontières sûres et des zones tampons à l’ère des engins à longue portée ; l’échec de la supériorité militaire à garantir de réelles victoires politiques et le gouffre à milliards que sont les budgets alloués aux armées. Visionnaire ou rêveur, utopiste ou seulement futuriste ? C’est en tout cas à partir de ces prémisses (et seulement après un convaincant désamorçage du détonateur palestinien) qu’il laisse courir son imagination. Car la prospérité pour tous, une fois qu’aura été enterrée la hache de guerre, c’est lui. Les liaisons directes autoroutières, ferroviaires et aériennes, c’est encore lui, de même que le marché commun à l’européenne, la jonction des réseaux électriques, le chassé-croisé de pipelines, la gestion des eaux douces et la prolifération des usines de dessalement d’eau de mer, l’exploitation du désert et le boom du tourisme intégré. Tout cela par la voie d’une révolutionnaire alliance entre pétrodollars arabes et high-tech du Silicone Wadi israélien…
Or les accords d’Abraham n’ont fait que brûler les étapes, appréhendant bien trop prématurément le problème par le mauvais bout, celui de l’épilogue tant espéré. On a cru pouvoir contourner sans mal la question palestinienne de base. On a compté sur une abondance encore toute fictive pour faire oublier la terre, on a misé sur les lendemains qui chantent pour occulter les plaintes du passé et du cruel présent. On avait tout faux et les évènements ont vite prouvé que cette prétendue démarche de paix s’inscrivait plutôt dans une logique de confrontation. De les avoir signés à des fins surtout sécuritaires n’a pas mis en effet les monarchies du Golfe à l’abri des frappes iraniennes et alors que les fronts se mettaient en surchauffe la paix virtuelle est demeurée des plus froides au niveau des peuples. Pour finir et en guise de coup de massue, les échanges économiques annoncés à grand bruit ont brutalement piqué du nez, tant il est vrai que le capital est poltron et qu’il fuit respectueusement les pétarades.
Que le Liban ait toutes les raisons de décliner l’invitation à rejoindre la procession abrahamique est dès lors plus qu’évident. Il lui faut d’abord être fixé sur le sort final des réfugiés palestiniens qu’il abrite sur son sol, et dont la plupart des camps demeurent des bastions solidement armés. Demeure surtout, du moins jusqu’à nouvel ordre, un Hezbollah qui a fait de la cause palestinienne un grossier écran cachant – fort mal d’ailleurs – les ambitions hégémoniques de la République islamique d’Iran. Même si ce phénomène ne se limite guère à notre pays, même si plus d’un État arabe de poids ne se démène pas trop pour la solution à deux États en Palestine, le mercantile appât de la prospérité générale pourra difficilement oblitérer à lui seul de longues décennies d’intense mobilisation idéologique pratiquée, du reste, par les deux bords.
Tout plagiat est condamnable, et encore plus un mauvais plagiat. Le pire n’est pas de voler mais de voler mal. C’est pour les auteurs du hold-up montrer qu’ils n’ont ni compris ni respecté le matériau hacké.
Issa GORAIEB


Les forces iraniennes revendiquent des attaques de drones sur Bahreïn, la Jordanie et le Koweït