« On ne pensait pas que la révolution allait se transformer en cauchemar islamiste »

Manifestants et forces armées le 8 septembre 1978. Photo Wiki Commons

Reportage

Les militants du Tudeh, le parti communiste iranien, étaient aux côtés des islamistes il y a 40 ans. Aujourd’hui, le nom du parti est tabou en Iran.

12/02/2019

Il a fallu quelques jours de réflexion à Mo pour qu’il accepte de nous recevoir, le temps d’un thé. Par méfiance d’abord, alors que le régime iranien traque la parole politique non conformiste, et surtout par réticence à relater la grande histoire, à laquelle il a participé malgré lui, et dont il a été, comme tant d’autres, trompé. Mais le besoin de transmettre son récit l’a emporté. Ce soir de janvier, assis dans un coin tranquille d’un café du centre de Téhéran, Mo parle à voix basse. « J’ai appris à être discret, c’est ce qui m’a toujours évité d’être arrêté », sourit-il. Les clients n’imaginent pas que ce retraité de 63 ans, à la mine débonnaire et aux yeux plissés derrière d’épaisses lunettes, fut naguère un étudiant révolutionnaire, un anonyme noyé dans une foule qui fit tomber le régime impérial perse. « Début février 1979, j’étais avec un groupe de copains », se souvient-il, nostalgique. « On a capturé sans armes une garnison militaire dans le centre de Téhéran, avant d’envahir le siège de la Savak (la police politique du chah, NDLR). » Mo ne parle que rarement de ses faits d’armes révolutionnaires. Car comme beaucoup d’étudiants de l’université de Téhéran à l’époque, il était membre du Tudeh, le parti communiste iranien. Un parti dont le nom est aujourd’hui tabou en Iran, et dont aucune mention n’est faite lors des cérémonies de commémoration de la révolution islamique.

Créé en 1941, le Tudeh fut l’un des plus importants partis communistes du Moyen-Orient. Doté d’une grande influence dans les milieux intellectuels et ouvriers, allié de circonstance avec les islamistes au moment de la révolution, il fut à l’origine des premières manifestations qui firent tomber le chah, avant d’être progressivement évincé par la nouvelle théocratie et complètement anéanti en 1983. Quarante ans après, Mo ne comprend toujours pas comment la révolution a pu lui échapper. « On ne prenait pas au sérieux ces groupes d’islamistes. Ils avaient un très faible niveau de compréhension socio-économique. Pour nous, le soulèvement de 1979 devait être une transition vers le socialisme. Manifestement, on s’est complètement planté… » ironise-t-il aujourd’hui.

En 1979, la force de frappe du Tudeh et son influence le rendent indispensable aux islamistes pour faire tomber le chah. De leur côté, les communistes s’identifient au discours révolutionnaire et tiers-mondiste du charismatique Khomeyni. Le Tudeh, inféodé aux ordres de Moscou, est alors une pièce maîtresse du jeu soviétique en Iran, qui voit en Khomeyni un potentiel allié, et dans son avènement l’occasion inespérée de damer le pion aux Américains au Moyen-Orient. En dépit de toute considération idéologique, l’URSS espère manipuler le clergé chiite afin d’attirer l’Iran dans son giron. Lorsque l’ayatollah atterrit à Téhéran le 1er février 1979, acclamé par la foule, le Tudeh le reconnaît officiellement comme guide de la révolution. Dans la fièvre insurrectionnelle qui agite les avenues de Téhéran, les révolutionnaires aux brassards rouges se mêlent aux clercs chiites enturbannés.


(Lire aussi : Comment l’Iran est devenu l’ennemi du monde arabe)


« On aurait pu faire la même chose que Lénine »

Saeed Paivandi était lui aussi un militant actif du Tudeh. Arrivé clandestinement en France en 1984, il a bénéficié de l’asile politique accordé par François Mitterrand aux activistes de gauche iraniens. Il est aujourd’hui professeur de sociologie à l’université de Nancy. Sur son téléphone, dans un bistrot parisien, il fait défiler une conversation sur l’application Telegram, sur laquelle d’anciens camarades du parti, qui vivent clandestinement en Iran ou en exil en Europe, s’échangent des poèmes nostalgiques. « C’est un énorme gâchis… On ne pensait pas que la révolution allait se transformer en cauchemar islamiste, reconnaît-il aujourd’hui. On vivait dans l’illusion, on pensait qu’au final les islamistes n’auraient jamais la possibilité de s’approprier la révolution. » Une cécité partagée par la majorité des révolutionnaires de gauche à l’époque, qui se reconnaissaient dans le discours social et anti-impérialiste de Khomeyni. « Une des erreurs majeures que nous avons commises, c’est de ne pas voir que les islamistes n’étaient pas anti-occidentaux de la même manière que nous, analyse aujourd’hui Saeed Paivandi. Pour nous, la cible n’était pas la civilisation occidentale, mais les États capitalistes. Alors que le régime islamiste considérait l’Occident comme un ennemi civilisationnel. »

Dans les mois qui précèdent la fuite du chah, le doute naît pourtant dans les rangs du Tudeh quant au véritable dessein de Khomeyni. Iraj Eskandari, premier secrétaire du parti, préconise plutôt une alliance avec les forces laïques. Il affirme à son donneur d’ordre soviétique que le parti fait fausse route et l’exhorte à ne plus soutenir Khomeyni. Il sera démis de ses fonctions en janvier 1979, quelques jours avant la fuite du chah.

Saeed Paivandi se souvient des fameuses « Dix Nuits » d’octobre 1977, qui marquèrent le début des protestations ; une succession de soirées littéraires et poétiques transformées en tribunes politiques, organisées à l’institut culturel allemand à Téhéran. « Il y avait 15 000 personnes chaque soir, et seulement 500 islamistes. Quand les écrivains islamistes prenaient la parole, personne ne les écoutait. C’était ça le rapport de force à l’époque ! En 1978, il était tout à fait possible que la révolution soit socialiste. On aurait pu faire la même chose que Lénine en 1917 : les bolcheviks n’étaient pas très nombreux, mais comme ils étaient bien organisés et qu’ils étaient très influents dans les syndicats, ils ont pris le pouvoir. »


(Lire aussi : Khomeyni : l’opposant, le guide et le despote)

« Le mollah-tariat »

Alors que s’est-il passé ? Dès 1980, Khomeyni se débarrasse de ses alliés les plus proches, les islamistes libéraux, jugés contre-révolutionnaires, avant de s’attaquer aux partis. Des milliers de hauts fonctionnaires et de hauts gradés sont exécutés. « Toute la gauche a applaudi ces exécutions massives. On considérait que la révolution avait besoin d’éliminer les ennemis du peuple », se souvient encore Paivandi. Situation confondante d’un parti communiste obéissant au doigt et à l’œil de Moscou qui applaudit les exactions d’un régime islamiste obscurantiste.

Le Tudeh ne tarde pas à subir la répression islamiste à son tour. Khomeyni prend conscience de la pénétration du parti dans les institutions du pays et, surtout, dans l’état-major de l’armée. Le jeune régime islamiste, engagé dans une guerre de survie contre l’Irak de Saddam Hussein, craint un coup d’état militaire comme l’Afghanistan en a connu en 1978, suivi d’une intervention directe de l’Armée rouge. Des révélations selon lesquelles des membres du Tudeh fourniraient des informations stratégiques au KGB offrent l’occasion à Khomeyni d’écraser son ancien allié, accusé d’espionnage et de haute trahison. Une campagne de répression et d’exécution massive s’abat contre les communistes. En février 1983, le Tudeh est interdit et les diplomates soviétiques expulsés.

Les rescapés de ces purges, comme Saeed Paivandi, fuient alors vers l’Europe. Le Tudeh s’exile à Berlin-Est, où il est toujours installé. Le « politburo » du parti publie toujours des délibérations et articles sur son site internet, mais refuse de communiquer sur le nombre de militants encore actifs, officiellement par raison de sécurité. Ceux qui sont restés en Iran sont réduits au silence. À Téhéran, le siège du parti a disparu, et les avenues autour de l’université, qui ont vu des foules défiler il y a 40 ans, sont aujourd’hui ornées de visages de martyrs, morts au nom de la République islamique, assortis d’extraits du Coran. Mo tient à nous raconter une dernière anecdote : « Pendant une manifestation, on scandait le mot “prolétariat”. Je me souviens d’un mollah qui nous menaçait en agitant une épée en l’air et qui criait “Moi, je vais vous montrer à quoi ressemble le mollah-tariat !”. » L’histoire le fait encore rire. D’un rire amer.





Dans notre dossier à l'occasion des 40 ans de la révolution iranienne 

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L’azuréen

C’est leur histoire et ça les concerne ...

AIGLEPERçANT

Les pays qui imposent leurs idées par la force et avec des armes sont connus .

Faut pas faire l'autruche.

Depuis 50 ans quel pays le plus a envahi les autres pays par la force et à voulu imposer ses idées aux autres ?

Qui ?

Irene Said

La plupart des pays qui ont imposé leur force et leurs idées par les armes ont, à la fin, perdu...après une première période de victoires, nous les connaissons tous !
Certains, plus intelligents, ont essayé une autre méthode: la recherche de la paix, en faisant des concessions parfois douloureuses, et cela a fonctionné et on les respecte.
D'autres continuent le même système: menaces, fanfaronnades, attaques militaires, n'hésitant pas à sacrifier leurs propres populations pour imposer leurs idées et projets.
Et nous en voyons chaque jour les mêmes résultats néfastes qui ne mènent à rien de positif, sauf aux souffrances du peuple.
Eux, les "Chefs", sont bien à l'abri dans leurs bureaux, palais ou derrière des écrans géants.
Irène Saïd


AIGLEPERçANT

Oh vous savez c'est un cauchemar pour tout le monde, même et SURTOUT POUR LES PRÉDATEURS OCCIDENTAUX AUX ORDRES DE LEUR PETIT NEVEU SIONISTE.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

CAUCHEMARD ET MALEDICTION POUR LE PEUPLE IRANIEN ET POUR LA REGION !