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Liban

Geagea : Que de crimes sont commis au nom du mandat

gouvernement

Le chef des FL tombe à bras raccourcis sur Bassil, sans le nommer, et se montre conciliant à l’égard du Hezbollah.

10/09/2018

Comme un pavé dans la mare, le discours prononcé hier par le chef des Forces libanaises, Samir Geagea, à l’occasion de la messe annuelle des martyrs des FL, a bouleversé la pause politique dans laquelle le pays s’apprêtait à entrer pour quelques jours, avec le départ aujourd’hui, pour Strasbourg, du président Michel Aoun, dans le cadre d’une visite officielle de trois jours, à l’invitation du président du Parlement européen, Antonio Tajani. Le chef de l’État sera accompagné du ministre sortant des Affaires étrangères, son gendre, Gebran Bassil, violemment pris à partie, mais sans être nommé, par le chef des FL.

À son tour, le Premier ministre désigné, Saad Hariri, prendra l’avion pour La Haye, afin d’assister, demain mardi, à la lecture des déclarations de clôture du procès de l’assassinat de l’ancien Premier ministre, Rafic Hariri, devant la Chambre de première instance du Tribunal spécial pour le Liban.

Le discours de Samir Geagea, qui intervient après une succession d’événements liés aux tractations pour la formation du nouveau cabinet et qui ont culminé avec la polémique autour des prérogatives de Baabda et du Sérail, vient dessiner, compte tenu des nombreux messages qu’il a véhiculés, les limites des pourparlers dans le cadre desquels les discussions autour de la formation du gouvernement et devraient se poursuivre. Ses propos ont résonné comme un écho à ceux que le chef du CPL, Gebran Bassil, avait tenus la veille, lorsqu’il avait critiqué « ceux qui réclament plus que ce à quoi ils ont droit », au sein de la nouvelle équipe ministérielle et qui, ce faisant selon lui, « portent atteinte aux droits des autres ».

« Nous n’accepterons pas que quiconque nous prenne ce que le peuple nous a accordé », a martelé Samir Geagea, après avoir souligné que « les élections législatives ont montré, preuves à l’appui par les chiffres, et de manière indiscutable, que les Forces libanaises représentent, à elles seules, le tiers de la société chrétienne ». « Il est certain que cela doit se refléter au sein du gouvernement », a-t-il encore insisté, en tirant à boulets rouges contre Gebran Bassil, sans le nommer, lorsqu’il a dénoncé ceux « qui essaient de réduire la représentation des FL et d’autres partis et qui tentent de mettre leur main sur le plus grand nombre de ministères, de manière illogique, irréaliste et inacceptable, sous prétexte qu’il s’agit de la part du président ».

M. Geagea a affirmé insister sur une « participation à part entière au gouvernement », mais en évitant d’entrer dans les détails du nombre de ministres qu’il souhaite nommer dans la nouvelle équipe Hariri. Les FL avaient accepté d’être représentées par 4 ministres pour faciliter la formation du cabinet, avant de menacer de nouveau de réclamer cinq portefeuilles, dont la vice-présidence du Conseil, lorsque le CPL avait rejeté, la semaine dernière, la formule que Saad Hariri avait présentée au chef de l’État pour sa future équipe, sous prétexte qu’elle était « déséquilibrée ».


(Lire aussi : « Il faut préserver la réconciliation » interchrétienne)


« Modérer la cupidité de certains »

Le chef des FL a expliqué cette exigence par la volonté de son parti de « poursuivre ce qu’il avait entamé sous l’ancien gouvernement, à savoir préserver l’État et le tirer du gouffre dans lequel certains l’avaient plongé à cause de la corruption, du manque de planification et de l’exploitation de tout ce qui y existe ». Samir Geagea a présenté cette action comme étant le prolongement d’une dynamique lancée par le fondateur des FL, le président assassiné en 1982, Bachir Gemayel, à qui il a rendu un vibrant hommage. « Nos martyrs ne sont pas tombés pour le gouvernement ou pour un ministre. Nos martyrs sont tombés pour l’État. Nous insistons aujourd’hui pour une participation à part entière au gouvernement afin de préserver cet État. La performance de nos ministres dans le cabinet sortant peut donner une petite idée de ce que nous avons l’intention de faire dans le nouveau. De là, nous comprenons les motifs des campagnes enragées de dénigrement contre nos ministres. Au lieu que certains ne les imitent et n’essaient ainsi de gagner la sympathie et la confiance des gens, ils se sont acharnés à les dénigrer dans l’espoir de les réduire à leur niveau », a accusé M. Geagea qui en a appelé au chef de l’État, l’exhortant d’intervenir « pour sauver son propre mandat, en œuvrant pour former un nouveau gouvernement ». « Tout ce qu’on lui demande est de témoigner pour le droit, de modérer la cupidité de certains et de sauver le compromis présidentiel (qui a permis à Michel Aoun d’être élu à la tête de l’État et dont les deux principaux piliers sont les FL et le courant du Futur) qui est actuellement sérieusement menacé », a soutenu M. Geagea, qui a assuré le chef de l’État de son soutien. « Nous considérons que ce mandat est celui des transformations et des réalisations importantes et nous nous considérons concernés par son succès (….) et par la consécration du principe du “président fort” qui est indispensable pour l’équilibre national. Pour ce faire, il est indispensable qu’il soit un président de gestion de solutions et non pas de crises, comme ses prédécesseurs », a-t-il dit, estimant que rien ne justifie le retard dans la formation du gouvernement « à part la volonté de blocage par ceux qui devraient pourtant être le plus concernés par la réussite du mandat », toujours en allusion à M. Bassil.Il a poursuivi sur sa lancée, en tombant sur « ceux qui s’acharnent à miner la politique nationale du mandat au profit de leurs intérêts personnels mesquins ». « Lorsque les réalisations nationales du mandat seront en jeu, nous les soutiendrons à fond, mais nous nous y opposerons lorsque leur finalité s’avère personnelle. Que de crimes sont commis au nom du mandat », s’est exclamé Samir Geagea, qui a par ailleurs estimé que « la guerre des prérogatives n’a aucune raison d’être puisque Taëf a déterminé celles-ci et que toutes les parties, le président en tête, s’y conforment ».


(Lire aussi : Aoun et le CPL : une course vers l’isolement ?)


L’appel au Hezbollah : « Revenez au Liban »

Le chef des FL s’est attardé sur les problèmes de tous genres qui secouent le Liban, en assurant qu’ils sont tous réversibles. « Il est cependant certain que ce ne sont pas ceux qui ont amené le pays à ce niveau qui pourront arranger les choses », a-t-il dit, en donnant l’exemple de l’électricité « qui peut être assurée 24 heures sur 24 et à un coût moindre, pour peu qu’une action propre est menée. Celle-ci permettra une économie de deux milliards de dollars par an et suffira à elle seule à inverser la tendance. (…) Si elle n’est pas aujourd’hui appliquée, c’est parce que certains s’accrochent à ce dossier tout en étant incapables de le régler et ne laissent personne le faire », a-t-il dit, s’attirant un peu plus tard les foudres du ministre sortant de l’Énergie, César Abi Khalil, qui s’est déchaîné contre lui sur Twitter.

En dépit de ses critiques contre le CPL, Samir Geagea a promis que l’accord de Meerab (2016), qui avait scellé la réconciliation interchrétienne, tiendra toujours et qu’un retour en arrière est hors de question.

Un autre élément important dans le discours du chef des FL se rapporte au Hezbollah à l’égard de qui Samir Geagea est généralement très sévère et critique, compte tenu des options stratégiques du parti de Hassan Nasrallah, diamétralement opposées à celle des Forces libanaises. M. Geagea s’est gardé hier de commenter ou de critiquer l’engagement du Hezb en Syrie, se contentant de souligner l’importance de la politique de distanciation et d’appeler indirectement le Hezb à faire primer l’intérêt du pays et à « revenir au Liban, dans tous les sens du terme et à tous les niveaux ». « À quoi cela sert-il de gagner toutes les batailles et de perdre son pays ? » s’est-il interrogé. « Nous devons déployer nos efforts pour notre pays. Revenez au Liban, nous vous attendrons », a-t-il ajouté, après avoir longuement abordé le dossier des relations avec la Syrie. Samir Geagea s’est dit opposé à une normalisation des relations avec un État « qui n’est pas membre de la Ligue arabe » et qui, « plus encore, est le commanditaire de l’attentat contre les deux mosquées à Tripoli » (2013). « Beaucoup d’indicateurs montrent que Bachar el-Assad ne veut pas que les réfugiés syriens reviennent en Syrie. S’il les voulait, il aurait supplié la Sûreté générale de les faire rapatrier », a-t-il également accusé.


(Lire aussi : Berry : Toutes les parties politiques sont responsables de la lenteur dans la formation du gouvernement)


Il reste que le changement de ton de M. Geagea à l’égard du Hezbollah ne devrait pas être dissocié des tractations autour de la formation du gouvernement et de la position de principe adoptée par le Hezbollah. Il est vrai que ses cadres affichent clairement leur soutien au mandat et au CPL, plaidant à l’instar de celui-ci pour des critères unifiés dans la mise en place du gouvernement, mais ils entretiennent suffisamment l’ambiguïté du verbe pour donner l’impression que leurs critiques relatives au blocage s’adressent aux FL alors qu’elles peuvent tout aussi bien s’appliquer au CPL. Les propos tenus récemment par le numéro deux du Hezb, cheikh Naïm Kassem, qui avait dénoncé ceux qui bloquent la formation du gouvernement à des fins en rapport avec la prochaine bataille présidentielle, en sont d’ailleurs l’illustration parfaite.


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Sarkis Serge Tateossian

Plus fort que tout

Sarkis Serge Tateossian

Aujourd'hui, ce Liban, me fait saigner le cœur...
C'est un pays fragilisé, meurtri, abandonné par ses dirigeants ...
Mais malgré tout je suis convaincu, qu'il saura renaître de ses cendres.
Nous vivons une des pires conjonctures de notre histoire, mais l'espoir reste plus fort de tout.

Le Faucon Pèlerin

Samir Geagea attaque le CPL, du fondateur au successeur en passant par les auxiliaires. Peut-être ignore-t-il que ceux à qui il s'adresse ne sont pas là pour le moment, ils se promènent à Strasbourg, après à New York. Ensuite les réunions internationales ne manqueront pas au Cap Horn, puis au Cap de Bonne Espérance, puis en Terre Adélie, puis à Narvik... tout intéresse le petit Liban, mêle la montagne de plastic dans l'Océan Pacifique.

Bery tus

Sans égal *

Bery tus

hakim bravo encore une fois pour se speech honnete est sincere digne d'un chef d'etat … et surtout pour avoir reconnu votre poids reelle sur la scene libanaise et surtout pour avoir envoyer un message de confiance envers le hezb … votre sens organisationnel est sens égal et votre politique digne de bachir et Chamoun

gaby sioufi

je voudrais bien lire des reponses - sensees - au sujet des refugies syrienstel que decrit par Mr Geagea, ainsi qu'au sujet des relations "chaudes & cordiales" a reprendre avec la syrie de assad.
ce serait tres tres interessant et surtout riche de lecons en sciences politiques

Irene Said

Messieurs les "responsables" de tous bords et origines,
vous êtes tous, du premier au dernier, coupables du chaos qui règne depuis un certain temps dans notre pauvre pays, pas un d'entre-vous qui peut prétendre être meilleur !
Irène Saïd

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

DES POSITIONS CLAIRES ET PATRIOTIQUES ! LE BOYCOTTAGE ETANT GENDRISSIMO-BEAUPERIEN !

FAKHOURI

Curieuse réaction !!!!!
Si M.AOUN est président, c'est bien Geagea qui l'a aidé.
Curieuse réaction sur le Hezbollah !!!
fidèle à cette milice pour l'appuyer !!!!!
Geagea prétend que le tiers des chrétiens lui font confiance alors qu'ile entrainent vers le Hezbollah, milice armée et aux ordres de Teheran
Il faut que les chrétiens se réveillent, sinon le réveil sera très douloureux

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