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Lifestyle - Confinement à Beyrouth

VIII – « C’était chose merveilleuse »

Photo DR

Les genêts sont en fleurs ! Chaque année, à la même période, cette nouvelle comble de joie la paysanne contrariée que je suis dans l’inquiétude urbaine. Je revois leurs petites flèches étincelantes au soleil d’avril, je respire de mémoire leur parfum d’amande amère et de cerise, capiteux et mystérieux message qui affole entre leurs tiges des nuées d’insectes éclos du jour. Avant même d’attaquer nos sens, le Covid-19, en nous masquant, nous prive de la sensualité des odeurs en plus d’effacer par le confinement notre paysage sonore. En faisant disparaître les bruits familiers, vrombissements, klaxons, discussions et disputes de trottoirs, il nous laisse sans repères, sans nouvelles du monde extérieur. Et nous nous découvrons badauds sans le savoir, avides de la moindre parcelle de la vie des autres, frustrés de n’avoir personne pour nous « donner des nouvelles de nous-mêmes », cette belle définition de l’amour selon André Breton.

J’avoue me déconfiner de temps en temps pour rien, juste pour m’assurer que le monde existe. À l’heure où le soleil déclinant allonge les ombres, Beyrouth ressemble à un paysage de Chirico. Les rares passants que je croise et que j’ai du mal à reconnaître entre masque et lunettes souvent changent de trottoir. Ce n’est pourtant pas l’envie qui manque de s’arrêter, déchiffrer un sourire ou une lassitude même sans rien dire, interroger du regard.

Lu chez Daniel Defoe (Journal de l’Année de la Peste, 1722, et 1959 pour la traduction française chez Gallimard) : « Au milieu de leur détresse, alors que la condition de la cité de Londres était si véritablement calamiteuse, à ce moment même, il plut à Dieu de désarmer cet ennemi, pour ainsi dire de sa propre main ; le poison fut retiré de l’aiguillon. C’était chose merveilleuse, et les médecins eux-mêmes en furent surpris. Partout où ils allaient, ils trouvaient leurs malades en meilleur état ; ceux-ci avaient eu une bienveillante suée, les tumeurs avaient crevé, les pustules s’étaient dégonflées et l’inflammation qui les entourait avait changé de couleur, la fièvre était partie et les violents maux de tête s’étaient calmés (…) des familles entières que l’infection avait abattues, auprès desquelles les ministres priaient dans l’attente d’une mort imminente, revinrent à la vie et guérirent. » Immunité collective ou intervention divine, il semble en être des épidémies comme des fléaux naturels. Elles s’abattent avec violence, fauchent ce qu’elles ont à faucher, et puis disparaissent, laissant la vie se poursuivre avec ceux qui restent, éblouis par une lumière nouvelle, hagards et cherchant de nouveaux chemins.

Mon ami O. m’a offert une statuette. Je ne l’ai pas revu depuis le grand confinement. Je me dis que ses parents ont été bien inspirés d’offrir à ce garçon ce prénom en point d’exclamation, lui qui est une incarnation de la joie de vivre. Ma statuette représente une femme ni couchée ni assise, qui tente de se relever mais semble plutôt consolider sa posture passive en prenant appui sur ses coudes. Cette compagne de travail reflète mon attitude en ces temps étranges. Détente tendue, passivité dynamique, élan de la tête et le corps qui ne suit pas.


Les précédentes entrées du journal

VII- Un-deux-trois, soleil !

VI - L’odeur du café

V – Nos besoins et l’ordre du monde

IV- Mesures du temps

III- Histoires de masques

II- Que ma joie demeure

I- Lui nous voit


Les genêts sont en fleurs ! Chaque année, à la même période, cette nouvelle comble de joie la paysanne contrariée que je suis dans l’inquiétude urbaine. Je revois leurs petites flèches étincelantes au soleil d’avril, je respire de mémoire leur parfum d’amande amère et de cerise, capiteux et mystérieux message qui affole entre leurs tiges des nuées d’insectes éclos du jour....

commentaires (3)

Pour nos chers ‘’vieux’’ (avec affection bien sûr), ce n’est plus le confinement, la solitude, mais l’isolement. Ça devient insupportable de vivre, et j’ai une pensée, pour eux, comme pour les plus jeunes et vulnérables… Dans l’isolement, on se tue... de chagrin et de manque de présence humaine. Il leur manque tout, les amis, les proches, leur animal de compagnie... Il paraît que le huis clos est à l’origine du roman policier, et de l’assassinat. Je suis contre le confinement pour les dégâts qu’il provoque… Mais a-t-on le choix ?

L'ARCHIPEL LIBANAIS

12 h 29, le 17 avril 2020

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Commentaires (3)

  • Pour nos chers ‘’vieux’’ (avec affection bien sûr), ce n’est plus le confinement, la solitude, mais l’isolement. Ça devient insupportable de vivre, et j’ai une pensée, pour eux, comme pour les plus jeunes et vulnérables… Dans l’isolement, on se tue... de chagrin et de manque de présence humaine. Il leur manque tout, les amis, les proches, leur animal de compagnie... Il paraît que le huis clos est à l’origine du roman policier, et de l’assassinat. Je suis contre le confinement pour les dégâts qu’il provoque… Mais a-t-on le choix ?

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    12 h 29, le 17 avril 2020

  • ALLEZ, JE VOUS SACRE POETESSE PAR EXCELLENCE !

    LA LIBRE EXPRESSION DEFIE LA CENSURE

    10 h 32, le 17 avril 2020

  • laissez aller le corps ,l'esprit pourra ainsi s'abandonner encore plus à la balade poétique ; le temps de vous ressourcer;J.P

    Petmezakis Jacqueline

    07 h 44, le 17 avril 2020

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