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Lifestyle - Confinement à Beyrouth

VII- Un-deux-trois, soleil !

De la chambre de M. s’échappent des notes de piano. Bien qu’en télétravail, l’enfant profite de ses pauses pour faire des gammes, histoire d’entretenir la mémoire de ses doigts. Les voisins, qui ne dorment pas très bien ces derniers jours à cause d’un drone indiscret qui fait à longueur de nuit un bruit de moteur en panne, auront de bonnes raisons de nous en vouloir. Mais les gammes se transforment en musique, et le silence ainsi couvert dissipe les idées moroses. La Truite de Schubert ondule au gré de nos rivières imaginaires. « Dans un petit ruisseau à l’eau claire, passait, vive et joyeuse, la truite plus rapide qu’une flèche. J’étais sur le rivage et contemplais, serein, les ébats du poisson agile au sein du limpide ruisseau. Un pêcheur avec sa ligne se tenait au bord de l’eau, observant sans mot dire le manège joyeux. Tant que rien, me disais-je, ne vient troubler le flot, il n’aura pas la truite avec son hameçon… » dit le lied. Tant que rien ne vient troubler le flot.

C’est bien ce flot que nous tentons de préserver des troubles en bridant tous nos élans, en nous transformant en images, en statues, en cédant au virus notre droit naturel et élémentaire à la mobilité. Un-deux-trois, soleil ! Qu’il nous faisait rire, ce jeu de notre enfance où, au mot soleil, nous devions nous immobiliser dans notre dernière posture. Le soleil nous découvrait, nous fixait, peut-être nous prenait en photo, et sur ce cliché immatériel, nous étions joyeusement ridicules.

Hier, une date que ceux de ma génération ne sont pas près d’oublier. Une de ces dates qui marquent un avant et un après où rien ne serait plus jamais pareil. Par la suite, quinze années de confinements intermittents. Nos mères s’étaient mises au tricot et aux travaux d’aiguille. De cette époque, nous avons hérité de pulls parfois à peine montrables, mais que nous enfilions avec une certaine fierté pour les avoir vus s’ébaucher et prendre plus ou moins forme à force de persévérance. Des pulls héroïques dont les manches mal cousues nous enjoignaient de ne jamais baisser les bras.

Sur une table du salon, dans un fatras d’objets que je croise sans les voir et que A, amateur de curiosités, accumule avec passion, un narguilé en déshérence doté d’un tuyau particulier. Je devais avoir moins de cinq ans quand mon père, avocat, m’emmenait parfois rendre visite à des prisonniers politiques dont il assurait la défense. Vague souvenir d’un milieu gris, enfumé et bruyant, de longues discussions et de rires virils. Nous en revenions chargés de petits trésors colorés qui faisaient ma joie. Les prisonniers à cette époque occupaient leurs journées à des travaux de perles dont le résultat se traduisait en petits fanions aux couleurs du Liban, personnages affublés de costumes à la croisée du phénicien, du vénitien et de l’ottoman, napperons illustrés d’images naïves… De ces chefs-d’œuvre de la patience et du temps perdu, il reste ce tuyau de narguilé. Perles nacrées du fond, papillons, serpents, tulipes, un logo Loubnan, sans doute représentant quelque organisation touristique… Je revois la joie de A. d’avoir trouvé la pipe à eau qui a fini par donner une destination, même formelle, à l’objet orphelin. Pour moi, il se suffit à lui-même. Dans chaque perle enfilée, j’imagine les pensées de l’homme enfermé, réduit à manger ainsi son harnais et ses réserves de patience en imaginant des motifs de princesse de contes qui laisserait pousser ses cheveux, dans l’espoir, un jour, de s’en servir pour s’évader. « Et tous les samedis soir que j’peux, Germaine, j’écoute pousser mes ch’veux », chantait Brel dans Les bonbons 67.

Dans cette rubrique prévue tous les lundis, mardis et vendredis tant que durera la crise, Fifi Abou Dib se propose de partager avec vous des pensées aléatoires issues du confinement.



Les précédentes entrées du journal

VI - L’odeur du café

V – Nos besoins et l’ordre du monde

IV- Mesures du temps

III- Histoires de masques

II- Que ma joie demeure

I- Lui nous voit



De la chambre de M. s’échappent des notes de piano. Bien qu’en télétravail, l’enfant profite de ses pauses pour faire des gammes, histoire d’entretenir la mémoire de ses doigts. Les voisins, qui ne dorment pas très bien ces derniers jours à cause d’un drone indiscret qui fait à longueur de nuit un bruit de moteur en panne, auront de bonnes raisons de nous en vouloir. Mais les...

commentaires (1)

La boheme...je vous parle d'un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaitre!!! La prison s'appelait ( la prison des sables ) habs el ramel....qui a ete remplace par l'universite arabe ...a l'epoque c'etait que des dunes de sable j'usqu'a la mer..le St Simon...et le St balech...pour les pauvres comme ma famille...epoque benie de notre Liban perdu a jamais

Houri Ziad

12 h 10, le 14 avril 2020

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Commentaires (1)

  • La boheme...je vous parle d'un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaitre!!! La prison s'appelait ( la prison des sables ) habs el ramel....qui a ete remplace par l'universite arabe ...a l'epoque c'etait que des dunes de sable j'usqu'a la mer..le St Simon...et le St balech...pour les pauvres comme ma famille...epoque benie de notre Liban perdu a jamais

    Houri Ziad

    12 h 10, le 14 avril 2020

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