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Lifestyle - Confinement à Beyrouth

II- Que ma joie demeure

Photo D.R.

Devant la baie vitrée, un arbre d’une essence que j’ignore. Son tronc souple résiste à toutes les tempêtes. Au début du mois, de plus puissants sont tombés sous la force du vent. Pas lui. Depuis hier, il s’est couvert de nouvelles feuilles qui le moirent et attirent en son giron une volée de colibris. Vert tendre et bleu d’oiseaux confiants, il est à lui seul tout notre paysage et sa présence familière nous est une apaisante compagnie.

Une présentatrice de télé libanaise en mal de scoop a prétendu que le virus se transmettait par les animaux de compagnie. Vague d’abandons et zèle des municipalités idiotes qui, sans prévenir, sèment sur le bord des routes des poisons violents. Crimes de la convoitise, d’audimat pour l’une, de voix futures pour les autres. Un homme est penché sur son chien, couché sur le chariot du vétérinaire. Il le supplie, réveille-toi, reviens, mais il est trop tard. Un filet d’écume souligne les babines, un dernier regard, et puis la solitude dans la solitude, deuil atroce que personne ne comprendra, à l’heure où « il y a des gens qui meurent ».

Et à propos d’arbres. Lu chez Michel Tournier : « Nomade ou sédentaire ? Distinction fondamentale de l’humanité. Le berger nomade Abel en perpétuel conflit avec l’agriculteur sédentaire Caïn. Ou l’arbre et la pirogue. Il faut choisir, car en fabriquant la pirogue, on détruit l’arbre. » On a tant vanté le nomadisme, ces dernières années. Avec les vols low cost, on a pris les avions pour des bus. La mode en mal d’inspiration a puisé avec délectation dans les vestiaires bohèmes, recréant de toutes pièces ce qui aurait pu se faire avec le stock colossal de tissus existants. La pirogue est désormais à l’arrêt. Triomphe de l’arbre. Quand la crise sera passée, de nouvelles habitudes s’imposeront forcément.

À 20h nous serons sur nos balcons et fenêtres, rendez-vous presque tacite pour applaudir les médecins et le corps soignant. Ce soir non plus, je ne retiendrai pas mes larmes. Dans la Rome antique, les cérémonies d’ovation, différentes des cérémonies de triomphe, étaient réservées aux soldats revenant d’un combat dangereux, souvent perdu. Debout, on exprime sa reconnaissance à ceux qui ont mis en jeu leur vie, leur talent, leurs connaissances, parfois leur amour-propre au service de la communauté. Cette année, le jour de l’Indépendance, nous avons offert pour la première fois notre ovation à ces corporations de la société dite civile, avocats, médecins, créatifs dont l’excellence au Liban n’est plus à prouver. Promis, la prochaine fois que je prendrai un avion, je n’oublierai pas non plus d’applaudir le pilote à l’atterrissage. Applaudir, c’est tout ce que je peux faire de mes deux mains pour donner du sens aux longues années d’apprentissage, à la conscience et à la fierté professionnelle, au dévouement, au temps jamais compté de ceux aux mains desquels nous remettons tout simplement notre vie.

Les forces de l’ordre ont brûlé les derniers campements de la révolution au centre-ville. Certes, ces lieux de rencontre et de débat qui avaient une importance fondamentale lors des manifestations risquaient de devenir des lieux interlopes, peut-être des foyers de contagion, la chicha y étant revenue en force après la fermeture des cafés. Il n’empêche. Le poing de la thaoura frappé de l’année 2020 attend sagement dans nos placards le moment où il sera brandi à nouveau.

Un marchand de lunettes arménien m’a confié avoir grandi avec Hassan Nasrallah au camp Charchabouk, un non-lieu au bord du fleuve de Beyrouth où s’entassaient des communautés de réfugiés. Les pères attachaient les enfants aux arbres avec des longes, de peur que le courant ne les emporte. Au Liban, la révolution sanitaire arrive en pleine rébellion sociale. Le chef du Hezbollah prend déjà ses marques en récupérant le discours des rebelles. Son mouvement est discipliné, structuré. Le leur est encore anarchique, même si, sur le terrain, la solidarité engagée lors des manifestations continue à se développer avec une admirable efficacité. Mais H.N. connaît les fleuves et sait affronter les courants.

Peu de parcours sont aussi marqués par la mort, la perte et la tristesse que celui de Jean-Sébastien Bach. Dernier d’une fratrie de huit, il n’en est que le quatrième survivant. Son père et sa mère meurent à leur tour à quelques mois d’intervalle alors qu’il n’a que 10 ans. Il perd lui-même ses deux enfants, l’un après l’autre, en 1733. Cette année-là est pourtant celle où il révèle au public de l’église Saint-Thomas de Leipzig, à l’occasion de la Visitation, le prodigieux morceau choral de sa cantate Herz und Mund und Tat und Leben (BWV 147). Jésus, que ma joie demeure. L’une des plus belles, des plus délicates expressions, l’un des manifestes les plus subtils, si loin de la martialité d’un Beethoven, de gratitude à la vie tout simplement. Je l’écoute avec vous.

Dans cette rubrique prévue tous les lundis, mardis et vendredis tant que durera la crise, Fifi Abou Dib se propose de partager avec vous des pensées aléatoires issues du confinement.


La précédente entrée du journal

I- Lui nous voit


Devant la baie vitrée, un arbre d’une essence que j’ignore. Son tronc souple résiste à toutes les tempêtes. Au début du mois, de plus puissants sont tombés sous la force du vent. Pas lui. Depuis hier, il s’est couvert de nouvelles feuilles qui le moirent et attirent en son giron une volée de colibris. Vert tendre et bleu d’oiseaux confiants, il est à lui seul tout notre paysage...

commentaires (3)

je vous relis avec la 147 en toile de fond . c est merveilleux. choukrane.

Helou Helou

11 h 47, le 31 mars 2020

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Commentaires (3)

  • je vous relis avec la 147 en toile de fond . c est merveilleux. choukrane.

    Helou Helou

    11 h 47, le 31 mars 2020

  • merci Fifi,, pour cette brise de colibris verte et bleue. Be blessed.

    Je partage mon avis

    11 h 12, le 31 mars 2020

  • BACH ,de son nom ,il n'a choisi que le ruisseau ,pas le torrent ; avec le temps ,le ruisseau devient rivière ,puis fleuve et s'en va gonfler la mer ,vaste et puissante comme une révolte que rien ne peut retenir;J.P

    Petmezakis Jacqueline

    07 h 28, le 31 mars 2020

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