Confinement à Beyrouth

I- Lui nous voit

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Voilà combien de temps, et pour combien de temps encore ? Bien malin qui pourrait répondre à ces questions. À défaut de nous voir, de combler notre besoin de sourires, de conversations et d’amitié, je me propose de vous tenir compagnie à distance. Le journal du confinement est devenu le genre littéraire de la saison. De l’appartement où je vis à Beyrouth avec ma fille et mon mari, dans un quartier où déjà, en temps normal, il ne se passe pas grand-chose, écrire sur le confinement me semble bien périlleux. Pas de lever de soleil à ma fenêtre, et mon petit balcon ne donne pas sur la rue où il arrivait, avant le virus, que passe un marchand de maïs ou de marrons grillés, ou même un cafetier ambulant qui faisait claquer ses tasses en cadence. Aujourd’hui, non que le silence occupe toute la place, mais les bruits humains ont disparu.

Au petit matin, un couple de pigeons content fleurette devant ma vitre entrouverte, et ils n’ont pas l’amour discret. Dès le premier assaut – battement d’aile de la pigeonne qui fait mine de fuir mais revient, roucoulement guttural du mâle triomphant –, je me demande dans un demi-sommeil quel jour nous sommes, et puis l’heure. Je ne regarde plus l’heure depuis que je ne quitte plus la maison. Nos journées sont animées par les trilles d’un merle sur un bigaradier d’arrière-cour qui répand ses fleurs pour personne. Elles sont réglées sur les variations de la lumière, scandées par les sonneries intermittentes des téléphones, les va-et-vient à la cuisine, les repas qui nous réunissent, mais où nous cherchons parfois en vain quelque chose de nouveau à nous raconter qui ne soit pas le mot en « c ».

Non seulement l’ennemi est invisible et silencieux. Il nous contraint à l’invisibilité et au silence. Le plus effrayant est que lui nous voit. Et nos pauvres stratagèmes de vétérans, notre capital d’expérience en matière de survie ne peuvent rien contre lui. Ni refuges en sous-sol ni pose de papier bleu aux fenêtres pour dérouter les bombardiers.

Sophisme qui me fait sourire : « Il restera à expliquer aux générations futures comment une personne qui a mangé une chauve-souris en Chine a provoqué une pénurie de papiers toilette en Australie. » Un autre, plus glauque : Faut-il que les humains suffoquent pour que la planète respire ?

Depuis des millénaires, la tradition chinoise n’a jamais adopté les distinctions occidentales entre « consommable » et « comestible ». Au hasard d’un voyage de travail à Shanghai, il m’est arrivé avec quelques compagnons de fuir l’un des restaurants les plus exclusifs de la mégalopole, littéralement horrifiés par les plats illustrés sur la carte. Nous nous sommes rabattus sur une pizzeria. La Chine est innocente. Notre frénésie de voyages et de production l’est moins. Curieux paradoxe qui impose aux peuples de se confiner pour s’être un peu trop rapprochés les uns des autres. Qui a donc croisé le premier le regard de Méduse ?

L’humanité tout entière est contrainte à la « distanciation sociale ». Au tout début de l’épidémie, marchant dans ma rue, je rencontre S., jovial et sportif, qui me tend aussitôt le poing. Salut viril des poings qui s’entrechoquent. Petite jubilation d’être ainsi traitée en « camarade ». J’ai rencontré J. au supermarché. J’ai eu un élan que nous avons aussitôt freiné de concert, improvisant à défaut une petite danse, pied droit à pied gauche et l’inverse. Bien qu’à portée de bras, les corps s’éloignent. Le virus creuse entre nous des gouffres que nous percevons sans les voir.

Souvenir de lecture qui a donné lieu à une collection compulsive : « Derrière lui, sur une étagère, il y avait un de ces affreux petits bouddhas bleus et obèses dont l’expression de sagesse est une invitation à finir dans la graisse. » (Romain Gary, Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, 1975). Pour l’heure, la seule sagesse qui s’impose est bleue et obèse. Froide et statique. Dans cette guerre qui n’a qu’un seul front, nous combattons immobiles et planqués. Il n’y a pas d’arrière. Attachée à ma table, je vous protège. Portez-vous bien.


Dans cette rubrique prévue tous les lundis, mardis et vendredis tant que durera la crise, Fifi Abou Dib se propose de partager avec vous des pensées aléatoires issues du confinement.


Voilà combien de temps, et pour combien de temps encore ? Bien malin qui pourrait répondre à ces questions. À défaut de nous voir, de combler notre besoin de sourires, de conversations et d’amitié, je me propose de vous tenir compagnie à distance. Le journal du confinement est devenu le genre littéraire de la saison. De l’appartement où je vis à Beyrouth avec ma fille et mon...

commentaires (7)

Merci Fifi. Merci du fond du coeur. Ne vous arrêtez pas. Votre ecriture est un régal. Si votre confrere Gilles Khoury voulait aussi s’y mettre les mercredi et jeudi ,nous serions comblés. Bon courage a toute l’equipe de l’Orient-Le Jour.

Marie-Hélène

13 h 10, le 30 mars 2020

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Commentaires (7)

  • Merci Fifi. Merci du fond du coeur. Ne vous arrêtez pas. Votre ecriture est un régal. Si votre confrere Gilles Khoury voulait aussi s’y mettre les mercredi et jeudi ,nous serions comblés. Bon courage a toute l’equipe de l’Orient-Le Jour.

    Marie-Hélène

    13 h 10, le 30 mars 2020

  • merci. Vous nous emportez dans une autre sphere

    Helou Helou

    11 h 41, le 30 mars 2020

  • Les articles de Fifi ont toujours été un régal...

    Maurice Thoumy

    09 h 48, le 30 mars 2020

  • VA, POETESSE CONSACREE !

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    09 h 40, le 30 mars 2020

  • Quelle bonne idée de remplacer le jeudi par le lundi, mardi et vendredi! Merci Fifi pour ces petits moments de plaisir que vous nous offrez. "Notre" couple de pigeons est déboussolé : son ancien nid a disparu. Les élagueurs ont réduit leur arbre à sa plus simple expression. Plus aucune branche ! plus rien! Comment se confiner quand on n'a plus de nid! A demain! Portez-vous bien!

    Aoun Catherine

    08 h 39, le 30 mars 2020

  • la distanciation sociale ne semble etre que physique;cette solitude imposée rapproche ,très concrètement ,les etres ,à ma plus grande surprise;il est vrai que la peur rapproche mais pas seulement! l'idée ,un peu soudaine,que nous avons un avenir ,ou pas ,commun;J.P

    Petmezakis Jacqueline

    07 h 08, le 30 mars 2020

  • J'adore ! Pour la première fois de son histoire , toute la planète parle d'un seul sujet .

    Chucri Abboud

    00 h 28, le 30 mars 2020