Liban

Mission accomplie pour Hassane Diab, mais tout reste encore à faire

Décryptage
23/01/2020

« Je voudrais d’abord remercier le mouvement de protestation qui m’a amené jusque-là. » Hassane Diab a tenu à commencer son premier discours après l’annonce de la formation de son gouvernement par cette phrase. Il a voulu montrer ainsi que son premier souci reste la rue libanaise, indiquant que son premier objectif est de la calmer et de la rassurer.

Cette petite phrase qui en dit long est pourtant passée inaperçue et la voix de M. Diab a été inaudible pour la rue qui a explosé mardi soir, bloquant la plupart des grandes artères du pays. Elle a été aussi inaudible pour la plupart des analystes politiques qui ont immédiatement multiplié les commentaires sur la composition du nouveau gouvernement, certains le considérant comme celui du chef du Courant patriotique libre Gebran Bassil, d’autres assurant que c’est un gouvernement de partage des parts politiques entre les composantes du 8 Mars et alliés, et d’autres enfin soulignant qu’il comporte beaucoup d’universitaires proches des Occidentaux, et en particulier des Américains.


(Lire aussi : Un gouvernement, quelques bonnes têtes, et après... ? Le commentaire d'Elie Fayad)



Ce qui est sûr, c’est que c’est la première fois depuis la conclusion de l’accord de Taëf que le Liban est doté d’un gouvernement qui ne comporte aucune figure ou personnalité politique. À part Hassane Diab et Damien Kattar qui étaient ministres dans le gouvernement de Nagib Mikati en 2011, tous les membres de ce cabinet sont des nouveaux venus sur la scène publique, ayant généralement derrière eux des carrières académiques ou dans le privé, loin de la politique.

En principe, cela aurait dû apaiser et satisfaire la rue. Mais dans le feu de sa colère, celle-ci n’a vu dans ce gouvernement qu’un partage des parts entre les forces en présence. Hassane Diab a eu beau déclarer que ce cabinet « a une couleur unique, celle du Liban », la rue, elle, n’a entendu que la première partie de la phrase.

Selon des sources qui ont suivi le processus de formation du gouvernement, il est toutefois injuste de dire que ce cabinet a été formé comme les précédents. Au contraire, l’ombre du mouvement de protestation n’a cessé de planer sur le processus, et c’est d’ailleurs cette ombre qui a poussé les parties concernées à faire vite, écourtant le délai de six semaines que s’était fixé Hassane Diab.

Ensuite, depuis le début du mouvement de contestation, le chef de l’État puis le Premier ministre désigné n’ont cessé de lancer des appels au dialogue en direction des protestataires. Certains ont répondu à l’appel dans la plus grande discrétion, craignant d’être désavoués par les formations populaires dans la rue. Mais c’est sur la base des revendications de la rue que les parties concernées ont défini leurs critères pour choisir les futurs ministres : pas de figures politiques et priorité aux spécialistes. Pour le Premier ministre, il y avait en plus une volonté de nommer six ministres femmes dans un hommage au rôle joué par les femmes dans le mouvement de protestation.


(Lire aussi : Le ciel et le fromage, le billet de Fifi Abou Dib)



À partir de là, et face au refus des différents groupes du mouvement populaire de proposer des noms, les parties politiques traditionnelles ont fait leur choix, en prenant bien soin de privilégier le cursus académique et professionnel sur les opinions politiques. C’est ainsi par exemple que l’ancien ambassadeur de la Ligue arabe à Paris, Nassif Hitti, a été suggéré par Gebran Bassil qui a aussi proposé Raymond Ghajar pour l’Énergie, Raoul Nehmé pour l’Économie, Ghada Chreim pour les Déplacés et Zeina Acar Adra pour la Défense et la vice-présidence du Conseil. Damien Kattar et Marie-Claude Najm ont été proposés par M. Diab, mais chaque nom suggéré devait obtenir l’aval des autres, parce que selon le président du Conseil, il était impératif de former une équipe aussi homogène que possible pour qu’elle puisse travailler et non dresser des barricades entre ses membres comme ce fut souvent le cas dans les précédents gouvernements. Lamia Doueihy et Michel Najjar ont été désignés par les Marada qui, suite à la conférence de presse de leur chef Sleiman Frangié mardi matin, ont obtenu deux ministres. Le dixième ministre chrétien, Varty Ohanian, a été choisi par le Tachnag. Les quatre ministres sunnites ont été choisis par M. Diab lui-même, en consultation avec d’autres partenaires comme la Rencontre consultative, mais toujours dans le même souci de sélectionner les personnes sur la base de leur carrière et non de leurs orientations politiques. Pour les druzes, et contrairement à ce que l’on dit, à partir du moment où Hassane Diab a accepté lundi soir, après de longues tractations, de présider un cabinet de 20 membres au lieu de 18, pour régler les nœuds dits grec-catholique et druze, le chef du Parti socialiste progressiste Walid Joumblatt aurait eu son mot à dire dans le choix de la nouvelle ministre de l’Information. Le premier, Ramzi Moucharrafiyé, ministre des Affaires sociales et du Tourisme, étant proche à la fois de l’émir Talal Arslane et de l’ancien ministre Wi’am Wahhab, il était donc prévisible que M. Joumblatt soit sondé pour le second ministre représentant la communauté druze. Selon des sources proches de Aïn el-Tiné, le chef du PSP aurait donc proposé le nom de Manal Abdel Samad au cours de sa dernière rencontre avec le président de la Chambre Nabih Berry, et celui-ci aurait décidé de le soumettre à M. Diab au moment où ce dernier accepterait un gouvernement de 20 membres. C’est donc ce qui s’est passé, sachant que la nouvelle ministre a aussi un parcours professionnel brillant.


(Lire aussi : Au secours, un ministère génétiquement modifié ! Le billet de Maya Ghandour Hert)




Concernant les ministres chiites, il a été convenu, dès le début du processus, qu’ils seraient choisis par les deux formations, Amal et le Hezbollah, à raison de deux pour chacune. Après avoir annoncé Ghazi Wazni pour les Finances, M. Berry a préféré garder le suspense sur l’identité des trois autres jusqu’au bout. Ce qui a été critiqué par les médias proches du mouvement de protestation qui y ont vu une mainmise des partis politiques sur le gouvernement dit de spécialistes. Mais s’il est vrai que la forme laisse à désirer, le choix des personnes montre là aussi une véritable volonté de changer le profil des ministres, en privilégiant le parcours sur les appartenances politiques, même si les quatre ministres restent proches de la mouvance d’Amal et du Hezbollah.

Au final, en dépit des tractations qui ont duré près de 30 jours, le cabinet Diab a donc vu le jour et il constitue une première dans l’histoire politique du Liban depuis 1990. Il se situe surtout à mi-chemin entre les revendications populaires et les parties politiques sans lesquelles il ne peut pas obtenir la confiance du Parlement. Apparemment, il ne bénéficiera même pas d’un délai de grâce car le temps presse pour le Liban sur tous les plans, économique, financier, social et même sécuritaire. Il a donc beaucoup de boulot en perspective et nombreux sont ceux qui misent déjà sur son échec. Mais Hassane Diab, qui est presque sorti de nulle part et a tenu bon face à tous, faisant des concessions sur la forme et non sur le fond, peut encore réserver des surprises. Sa première mission a été accomplie, mais tout reste encore à faire...


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EL KHALIL ABDALLAH

in ne faut pas se faire d'illusions ce gouvernement a ete choisi ( poule la plupart ) par les partis politiques au pouvoir a savoir le CPL le Hezbollah Amal et les Marada etc..donc on ne peut dire qu'il n'est pas politique.

Frédéric Husseini

SAVEZ-VOUS PLANTER LES CHOUX?

"...Mais s’il est vrai que la forme laisse à désirer, le choix des personnes montre là aussi une véritable volonté de changer le profil des ministres, en privilégiant le parcours sur les appartenances politiques, même si les quatre ministres restent proches de la mouvance d’Amal et du Hezbollah."
Comment pouvez-vous écrire ceci quand on nous sert ce ministre de l'Agri-Cultures ?!

Frédéric Husseini

NAUFAL SORAYA

Peu importe les couleurs, elles ont toutes failli à ce jour... Regardons les personnes et ce qu'elles sont capables de faire... Ce que nous attendons sont des résultats positifs et c'est à que ces personnes seront appréciées ou rejetées...

Marionet

Le PM a tenu tête à la nomenklatura mais ça ne suffit pas. Les nouvelles têtes ministérielles sont prometteuses mais ça ne suffira pas. Reste à enclencher sans tarder les réformes économiques et sociales, à dégommer les pouvoirs en place et à les traduire devant la justice. La thawra doit rester mobilisée, y compris par le biais d'actions coup de poing jusqu'à obtenir satisfaction pour le peuple.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

MISSION ACCOMPLIE. PLUTOT MISSION A ACCOMPLIR ! ON DIRAIT JAMES BOND SORTI DE LA CUISINE LIBANAISE AVEC UN PLAT DE FATTOUCH SUR UNE MAIN ET UN PLAT DE MAKHLOUTA SUR L,AUTRE. ET POUR VOITURE/AVION UN BAUDET RECALCITRANT ET EN FAILLITE A CONDUIRE !
BONNE CHANCE !

Tabet Ibrahim

Pour une fois je suis plutôt d'accord avec vous. Il faut donner une chance a ce nouveau gouvernement

Mike

Cet article tente de défendre le gouvernement Diab et échoue. Le mouvement a demandé des spécialistes indépendant, Diab a donné des spécialistes qui ne jurent que par la Syrie et l'Iran, et qui ne sont pas aux ministères appropriés. Vraiment, Diab devait choisir: contenter le peuple, ou contenter les politiciens. Car ces derniers n'ont rien à voir avec le peuple

Yves Prevost

"Je voudrais d’abord remercier le mouvement de protestation qui m’a amené jusque-là"
"Cette petite phrase qui en dit long est pourtant passée inaperçue et la voix de M. Diab a été inaudible pour la rue qui a explosé mardi soir".
En effet car elle n'est qu'un énorme mensonge. On lui demandait - et il avait promis - un gouvernement constitué de ministres indépendants: il a fait exactement le contraire!
On demandait des élections législatives anticipées: il les renvoie aux calendes grecques!
Quelle revendication populaire prétend-il satisfaire? Au nom de la lutte contre la corruption, on va probablement condamner deux ou trois petits fraudeurs, mais les gros, les députés, les ministres, on se gardera d'y toucher. D'ailleurs, pourquoi chaque parti tenait tant à conserver l'essentiel de "ses" ministères? Simplement de peur qu'un homme intègre ne veuille assainir les comptes du dit ministère et ne découvre toutes les magouilles y afférant. C'est d'ailleurs pour cette raison que Berry tenait tant à faire voter - en double urgence - sa loi d'amnistie.
Comment faire confiance à quelqu'un qui, dès le premier jour de son mandat ment aussi effrontément?
Pauvre LIban! Pas encore mort et déjà en partage aux vautours!

Chucri Abboud

Dans toute démocratie classique les gouvernements ne sont pas de cohabitation : il y a deux camps . Mais au Liban depuis l'infâme Taef , les gouvernements sont dits d'union nationale , sans opposition . Le gouvernement Diab ,monocolor, vient de donner cette relance indispendable pour le fonctionnement classique de la democratie : Deux camps , l'un appuie le gouvernement, l'autre si oppose . Ça va marcher maintenant

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