Patrick Baz : Photographier, c’est écrire avec la lumière

Beyrouth Insight

La révolution 2019 a ses milliers de visages, anonymes ou plus connus, qui occupent les places depuis bientôt un mois. Le célèbre photographe en a retrouvé quelques-uns et a immortalisé leur révolte en 58 portraits-studio et autant de messages.

14/11/2019

« En plus de 30 ans de carrière, j’ai flirté avec la mort. Et là, depuis presque un mois, je flirte avec la vie et j’en ai les larmes aux yeux. » C’est ainsi que s’exprime Patrick Baz, directeur d’AFP-Services, une filiale de l’AFP, pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Longtemps photojournaliste nourri à l’adrénaline des guerres du monde, récompensé par plusieurs prix prestigieux, il doit sa célébrité tant pour la qualité de son travail que pour avoir été un des rares photojournalistes et l’un des premiers, en France, à avoir évoqué sans tabous l’état de stress post-traumatique (ESPT) dans lequel ces images ancrées dans sa tête l’avaient plongé.

Aujourd’hui débarrassé des démons du passé, c’est en photographe citoyen qu’il a repris ses armes de paix, brandissant son regard aiguisé et sa caméra, à la recherche d’instants, de visages, de moments de l’histoire du Liban.


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C’est le 18 octobre, au deuxième jour de la révolution, « je préfère l’appeler révolte », précise-t-il, que Patrick Baz rentre au Liban et constate, très vite, l’importance des événements. « J’ai immédiatement senti que c’était une révolte, sans jamais avoir cette sensation de retomber dans une guerre civile. Cette impression est toujours valable aujourd’hui… » Samedi 19 octobre, des fourmis au bout des doigts, l’ancien journaliste débarque à l’AFP et lance : « Vous avez besoin d’aide, je suis disponible et je suis en scooter. » « Dans tous les cas, précise-t-il, ces photos j’allais les faire. C’est dans mon ADN… » Sans attendre de réponse, évidement positive, « c’était parti ! » il s’embarque dans cette aventure bouleversante. Le lieu : la place des Martyrs. Sa première « cible privilégiée » : les femmes. « Je les voyais partout. Après 32 ans de conflits, je n’ai jamais vu autant de femmes en première ligne, et en plus au Moyen-Orient. Tous les instants, les bouleversements, les regards, les masques, les drapeaux de ce peuple qui « s’était enfin réveillé » seront saisis, et notre émotion avec, par son objectif. Ces images circulent, depuis, en une de tous les médias internationaux qui ont couvert cette thaoura, et sur les très actifs réseaux sociaux. Mais au 13e jour, alors que « les images devenaient redondantes », une idée lui vient.



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« Revolution studio »
Inspiré par le travail d’un photographe de l’AFP, Joël Saget, qui, depuis quelques années, immortalise les personnalités politiques, artistiques ou sportives qui font l’actualité, comme il l’avait fait avec les candidats à la présidentielle française, Patrick Baz décide de prendre en studio les portraits de manifestants, de retour ou en chemin vers les lieux de la contestation. « J’ai envoyé un message via WhatsApp à quelques personnes que je connaissais, publié trois premières photos de gens anonymes sur les réseaux sociaux, contacté des jeunes actifs dans le mouvement de révolte et, pour le reste, j’ai fait du «racolage» sur le terrain avec l’aide de Chantal Fehmi, sa sœur Chimène et du photographe Élie Bekhazi. » Le studio, situé à Tabaris, à quelques pas des lieux de rassemblement dans le centre de Beyrouth, baptisé spontanément Revolution Studio, accueillera pendant trois jours des manifestants de tout âge et métier, de culture et de religion différentes. « Ce genre de projet doit se faire très vite. Il m’a fallu battre le fer quand il était chaud. » Lors de la préparation de cet album photo particulier, certains se sont présentés spontanément, d’autres ont préféré repartir, à peine arrivés, car ils n’ont pas « cette culture de l’image qui n’a rien à voir avec les WhatsApp et autres selfies ». Cinquante-huit sont restés, munis d’une phrase qui résume leurs raisons de manifester, et du drapeau libanais. « J’ai résumé chaque personne… Le studio permet d’isoler le sujet, de lui donner un leitmotiv. Chaque portrait est représentatif d’une génération, d’une société particulière. J’ai voulu leur donner une voix pendant la révolte et pas après... » Chacun a choisi sa pose, sur fond noir, le regard et le geste soulignés par la lumière subtile du photographe qui confirme que, pour lui, « photographier, c’est écrire avec la lumière ».

Parmi ces figures, des célébrités locales comme la réalisatrice Nadine Labaki, son époux le musicien Khaled Mouzannar, l’actrice Nada Abou Farhat, le styliste Rabih Kayrouz, l’homme de théâtre Lucien Bourjeily, le musicien Zeid Hamdan et la saisissante journaliste et artiste Laure Ghorayeb. Mais aussi l’activiste Salim Ghadban, qui a été brutalement frappé par la police, des étudiants, des volontaires et de jeunes femmes voilées. Alors à ceux qui regrettent que le photographe n’ait pas élargi le cercle pour y inclure des jeunes de Tripoli, Saïda ou Nabatiyé, il répond : « Je n’avais pas le temps, ni la logistique nécessaire pour aller aussi loin et convaincre les manifestants de quitter le terrain, venir à Beyrouth et se laisser photographier. Mais je suis satisfait, les activistes représentatifs de cette révolte, je les ai eus… » Et de dire, serein : « Ces moments sont magnifiques, une thérapie pour tout le monde… »


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