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La Dernière

Le poing d’honneur de Tarek Chehab

Beyrouth Insight

Un cri du cœur, une réaction rapide aux événements et, au neuvième jour, Tarek Chehab met sur pied ce qui deviendra le symbole de la « thaoura » 2019 à la place des Martyrs.

Carla Henoud | OLJ
07/11/2019

On ne voit plus que lui, ce poing levé au ciel, planté, ancré dans le sol de la révolution et aujourd’hui indéracinable. Élément inséparable de ce moment essentiel de l’histoire du Liban, il est un cri, une promesse, un repère. C’est du jour au lendemain que les manifestants, fervents habitués de la place depuis le 17 octobre dernier, l’ont découvert. Un poing serré, tendu, fier, qui n’est pas sans rappeler par son graphisme les nombreux symboles des révolutions dans le monde, à leur tête le poing levé de Nelson Mandela. Depuis, du haut de ses 9 mètres, il est devenu le témoin de nos préoccupations, de nos discours et de nos révoltes ; le centre névralgique de la place des (anciens) Martyrs et des nouveaux rêveurs. On y grimpe pour battre le tempo du DJ Madi K. devant des milliers de personnes emportées par leur rage de (sur)vivre ; on se recueille devant les dégâts provoqués puis abandonnés par une bande de voyous en fuite, réunis à son pied depuis comme des reliques. On le regarde, inlassablement, éclairer dans sa simplicité nos parenthèses de désespoir.

Ce poing-message brandi aux yeux du monde, plus qu’un bras d’honneur, un « poing d’honneur », un point d’honneur, est l’œuvre d’un jeune homme de 32 ans, Tarek Chehab. Assis silencieusement dans un coin, loin de la foule de passionnés sur la place, enflammés autour de son œuvre « complètement spontanée », en ce nouveau dimanche de mobilisation à Beyrouth, il confie, dans un murmure : « Oui, le poing, c’est moi qui l’ai fait. » Drôle d’endroit pour une rencontre. Et pourtant, le lieu idéal pour mettre enfin un visage, et une histoire, sur ce totem de la révolution 2019.


(Lire aussi : Philippe Aractingi : quand la ligne de démarcation devient un trait d’union)



Spontanément

« Si on me racontait une histoire pareille, je ne la croirais pas », assure Tarek Chehab. Diplômé en business à l’AUB, « avec une option en hôtellerie de la LAU » et un master international en management à l’IF Business School à Madrid, il a créé sa boîte à 27 ans. Styro 3D conçoit et produit des objets en 3D, animaux, produits commerciaux de toutes tailles, en bois, polystyrène, métal ou plexi, pour des expositions, des vitrines et autres événements. Citoyen d’abord, citoyen surtout, et futur père, il avait, comme tous les autres, un rêve devenu une urgence, qui lui a fait ressentir la nécessité de participer, à sa manière, à ce soulèvement pacifique contre la classe politique libanaise.





Il commence par produire 300 cèdres de 60 cm en polystyrène qu’il distribue à Beyrouth. « Ce n’était pas assez, j’ai dû en refaire pour Jal el-Dib, et comme il me restait des chutes de bois, j’ai décidé de les utiliser pour faire des petits poings de 35 cm. Je n’ai rien inventé, j’ai tapé sur Google “power hand symbol” et j’ai eu ce dessin que j’ai reproduit tel quel. » Loin de lui tout rapprochement avec le symbole du mouvement étudiant serbe Otpor qui a joué un rôle décisif dans la chute du pouvoir de Slobodan Milosevic. « Tout ce que j’ai fait était spontané, sans aucune arrière-pensée », martèle-t-il.


(Lire aussi : Cet élan collectif des artistes aussi...)



Plus grand, plus haut

Mais rapidement, ces poings de 35 cm ne suffisaient plus face à la révolte qui s’amplifiait, individuelle ou collective. Ce n’était pas assez pour Tarek Chehab, qui, voyant plus grand, décide de « faire une immense main ». Mais où l’installer... De sa fenêtre, chez lui, le jeune homme a une vue plongeante sur la place des Martyrs. La réponse s’impose d’elle-même. « Nous la fixerons sur le poteau qui soutient le drapeau libanais. » Aussitôt dit, aussitôt fait ; fort de ses expériences professionnelles et entouré de son équipe, il exécute en 5 heures la structure en bois, « en fait quatre immenses lattes de bois », qui totalise 1m 20 de large x 9 mètres de hauteur, avec un dessin sur fond blanc – « parce que le blanc prend bien la lumière » –, sans couleur, « pour ne suggérer aucun parti politique », et un seul mot : thaoura « avec une typo qui existait déjà », le tout pour la modique somme de 300 000 LL dont il s’est acquitté. « Cette initiative, insiste-t-il, était personnelle. »

Sans prévenir personne, « je ne savais même pas qui il fallait prévenir ! » le vendredi 26 octobre, à 16 heures 15, Tarek Chehab et un groupe de volontaires se chargent de soulever l’immense poing et de l’ancrer dans le cœur de la révolte. Il aura suffi d’une minute et 49 secondes pour que le nouveau symbole trouve sa place, presque naturellement, et tutoie le ciel. « Personne ne comprenait ce qui se passait. C’était, en plus, pendant le discours de Hassan Nasrallah… Ses partisans étaient occupés à l’écouter. »

Les deux premiers jours, les manifestants ne l’ont pas vraiment vu, n’ont pas réagi. « Je n’ai pas voulu forcer les choses ou poster des photos sur les réseaux sociaux. Je tenais à ce que tout se passe d’une manière organique », poursuit le jeune homme. Puis, le poing devient « viral » et le centre de ce nouveau monde.

La suite, on la connaît, et l’histoire sans doute s’en souviendra. Quelques jours plus tard, alors que la place des Martyrs est la cible d’un assaut violent, un groupe de voyous tentent de le casser, puis de le brûler, sans y parvenir, lui offrant ainsi l’immortalité.

Alors que reposent désormais à son pied les décombres de cette triste journée, il est aujourd’hui l’illustration de toutes les revendications des manifestants, un cœur qui bat au rythme de leurs rêves, espoirs et certitudes. « Un jour, je pourrai dire à mon fils, qui doit naître en février : “Regarde ce que nous avons fait pour ta génération” », conclut-il fièrement.


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Gros Gnon

Monsieur Tarek Chehab aurait mieux fait de faire son poing avec le majeur levé bien droit.
Ça aurait d’abord été plus représentatif du ras le bol général, et puis ça aurait coupé l’herbe sous les pieds des adeptes de la théorie du complot...

Chucri Abboud

Je persiste et signe et confirme que le milliardaire sioniste George Soros finance le mouvement OPTOR , ce n'est un secret pour personne .
Et que l'emblême de cette révolution est le même que le sigle OPTOR présent dans toutes les révolutions que finance Soros .
Les libanais ont tendance à tout prendre à la légère !

Wlek Sanferlou

Grand merci à Tarek pour ce résumé, concentré et symbole de cette union qui nous a tous mis sur les routes et dans les places publiques du Liban tout entier!

Toni Pantaloni

Alors je suis parti faire une recherche google : OTPOR mouvement serbe en ex-yougoslavie qui a commencé en 1998 pour denoncer et se manifester contre slobodan milosevic, un criminel de guerre, pour le coup mondialement reconn. Donc, OTPOR, bien entendu, logiquement financé par le Sioniste Sorros (haha)
Or le poing de la resistance existe depuis bien avant, et les premieres photos apparaissent avant meme la fin de la 1ere guerre mondiale. et surprise, georges soros est né en 1930... soit 12 ans après la fin de cette derniere....
la confusion est totale !!

Marionet

Très bonne idée de faire parler le poing levé! Et puis, la vidéo YouTube qui montre son installation - très artisanale - témoigne de l'énergie et l'implication de tous ces jeunes. Cette révolution, même si elle peut être exploitée, a réveillé et/ou révélé des vocations chez des jeunes qui se sentaient incompris, voire ignorés. Le tout c'est de rester vigilant quant à la tournure que prendront les événements.

Gros Gnon

Georges Soros était aussi derrière la "Révolution Orange" Ukrainienne dont les aounistes se sont largement inspirés pour leur symbolique. Jusqu’où ne faut-il pas aller trop loin dans les théories de complot?...

Chucri Abboud

Écoutez , sincèrement , pourrait-on douter de l'innocence de ces déclarations ?
Cet emblême de poing levé au ciel c'est l'emblême du mouvement OTPOR , mondialement connu !
Savez-vous ce que c'est ? C'est un mouvement international financé par le milliardaire sioniste George SOROS , qui était derrière un bon nombre de révolutions perverses et contestées autour de la planète !
Inutile de continuer à commenter ! Mais comment voulez-vous que cet emblême ne soit pas porteur de graves soupçons , très graves mêmes ? Je me demande encore comment les autorités compétentes n'ont pas encore fait leurs arrestations et leurs investigations ! Manquent-elles de culture suffisante ? Peut-être !
Pour le lecteur , il suffit de faire une recherche Google ....A BON ENTENDEUR SALUT !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

L,EMBLEME DE LA REVOLUTION FORTE QUI NE RECULE PAS.

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