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Bilan

Des lignes de fracture toujours profondes entre le pouvoir et la contestation

Dès les premiers jours, le mot «Thaoura » fait son apparition. Photo Joseph Eid/AFP

Cela fait près de cinq semaines que se poursuit l’épreuve de force entre une rue qui reste plus ou moins mobilisée en faveur de ses revendications politico-sociales et un pouvoir déterminé à ne céder qu’a minima, alors que le pays, sans gouvernement depuis le 29 octobre, fait face à une crise financière et économique sans précédent.

À partir du jeudi 17 octobre, des centaines de milliers de Libanais ont progressivement investi les rues, laissant éclater leur colère, lorsque le gouvernement a approuvé le principe d’une taxe de 6 dollars par mois sur les appels téléphoniques via l’application gratuite WhatsApp.

En difficulté depuis pratiquement sa naissance, parce que empêtré dans ses contradictions et sans vision d’avenir claire, le gouvernement s’efforçait maladroitement, alors que les indicateurs financiers et économiques viraient au rouge, de se conformer aux exigences de réformes fiscales et structurelles d’une communauté internationale désireuse de venir en aide au pays, mais qui attendait des autorités des signes de changement sérieux au niveau de la gestion des finances publiques.

La première mouture du projet de budget 2020, placée sous le signe de l’austérité, comprenait ainsi un nombre non négligeable de taxes nouvelles destinées à renflouer le Trésor, mais qui accablaient la population et plombaient l’économie, sans proposer des réformes allant dans le sens d’une rationalisation des dépenses de l’État et d’un assainissement des finances publiques à long terme. Le Liban venait de s’enfoncer davantage dans la crise. Il espérait s’en tirer grâce aux fonds promis par CEDRE. Les Libanais voyaient, eux, leur pouvoir d’achat chuter gravement et un avenir sombre se profiler à l’horizon. La taxe dite du WhatsApp, proposée par le ministre sortant des Télécoms, Mohammad Choucair, était en fait le détonateur d’un ras-le-bol généralisé qui s’est exprimé dans sa forme la plus violente dans la rue.

Le soir même, le centre-ville de Beyrouth est saccagé par des jeunes en colère. Des devantures de magasin, des feux de signalisation et autres infrastructures publiques sont détruits. Les agents de l’ordre tentent sans succès de disperser les manifestants à coups de bombes lacrymogènes. Le mouvement est trop grand. L’effet boule de neige est rapide. Dans plusieurs régions du pays, la population se soulève, bloquant les rues et brûlant des pneus, en reprenant le célèbre slogan du printemps arabe : « Le peuple veut la chute du système. »

À la demande du chef du gouvernement, Saad Hariri, le ministre des Télécoms revient sur sa décision le soir même, mais le mouvement de révolte est lancé. C’est le début d’une formidable mobilisation populaire qui transcende les clivages communautaires et partisans, et d’une véritable épreuve de force – qui continue jusqu’à aujourd’hui – entre une classe politique déterminée à préserver son pouvoir et ses acquis et une rue qui la rejette dans son ensemble.

Le lendemain, Saad Hariri essaie de contenir la colère des manifestants et donne un ultimatum de 72 heures à ses partenaires politiques pour aller de l’avant dans les réformes économiques qu’il propose, leur reprochant d’entraver ses efforts de redressement. De Baabda, le chef du CPL, Gebran Bassil, essaie à son tour de calmer la foule en affirmant que ses doléances sont les siennes et en brandissant le spectre du chaos si le gouvernement démissionne, mais ses propos ne font qu’irriter davantage les contestataires. Parmi tous les dirigeants et hommes politiques dénigrés par la foule, le chef du CPL est incontestablement le plus détesté et le plus hué.

La place Riad el-Solh et la place des Martyrs deviennent le centre du mouvement de révolte qui rallie rapidement tous les corps professionnels et s’étendra par la suite aux universités et aux écoles. Les jeunes deviennent vite le moteur principal d’un soulèvement qui gagne tout aussi rapidement des zones réputées pour être le fief du Hezbollah et d’Amal. À Baalbeck, Nabatiyé et Tyr, on entend pour la première fois des appels à la chute du pouvoir et à la concentration des armes aux mains de l’armée, ainsi que des slogans contre la corruption et le clientélisme. Dans ces régions, des tentatives de réprimer la révolte sont menées, mais les protestataires ne cèdent pas, soutenus par leurs compatriotes dans d’autres régions. Tripoli la sunnite, qui est vite devenue un deuxième centre permanent de la révolution, chante ainsi pour Nabatiyé la chiite, et vice-versa. Le mouvement est d’une ampleur telle qu’il déconcerte la classe au pouvoir.

« Libérer » Hariri

Au plan politique, le premier effet du soulèvement populaire est d’ébranler le gouvernement et de « libérer » un Saad Hariri qui, à partir du moment où il s’était engagé dans le compromis présidentiel (avec les Forces libanaises et le Hezbollah) devant hisser le général Michel Aoun à la tête de l’État, s’était vite retrouvé prisonnier d’une entente qui n’a finalement profité qu’au tandem CPL/Hezbollah, en renforçant le pouvoir des deux au détriment de celui du chef du gouvernement. Les ministres des Forces libanaises, dont la formation était marginalisée au niveau du pouvoir de décision, démissionnent. Pendant que le CPL et le Hezbollah tentent de maintenir les choses en l’état, Saad Hariri parvient à reprendre l’initiative. Cela se manifeste à deux niveaux : il réussit à faire passer en Conseil des ministres un projet de budget 2020 ne prévoyant pas de taxes et associé d’un ambitieux plan de réformes structurelles, critiqué par la contestation populaire et surtout nombre d’économistes, notamment au niveau de sa faisabilité, mais salué par le Groupe de soutien international au Liban.

Parallèlement, il fait siennes les revendications des manifestants quant à la nécessité d’un gouvernement de technocrates et de législatives anticipées. Mais ces revendications se heurtent notamment à l’opposition du Hezbollah à la démission du gouvernement. Les deux interventions musclées de partisans d’Amal et du Hezbollah, dans le centre-ville de Beyrouth, où ils attaquent sauvagement les manifestants, le 25 octobre, quelques heures avant que le chef du Hezb, Hassan Nasrallah, n’intervienne à la télévision pour annoncer ses trois négations – non à la chute du régime, non à la démission du gouvernement et non à des élections anticipées –, puis de nouveau le 29 octobre, alors que la rumeur d’une démission imminente du Premier ministre se fait plus pressante, sont lourdes de sens.

Hariri démissionne quand même, une première victoire pour la contestation populaire qui préservera tout au long du mois son caractère pacifique, en dépit de quelques accrocs avec l’armée, au moment où celle-ci tente d’ouvrir les routes régulièrement coupées par les manifestants.

Cette démission fait prendre conscience à la rue de tout son pouvoir à l’heure où la classe politique semble pour la première fois dépassée par les événements, oscillant entre les exigences d’une préservation de la stabilité et la nécessité de maintenir le statu quo politique. L’absence d’un leader ou d’un directoire du mouvement de révolte prive ce dernier d’un levier de négociation important. Mis devant le fait accompli par la démission de Saad Hariri, le pouvoir tente de miser sans succès sur le facteur temps et sur l’essoufflement de la rue qui ne décolère pas, même si la contestation prend des formes variées, afin de mettre en place une équipe ministérielle qui ne serait en définitive qu’une pâle copie de la précédente, avec quelques figures censées plaire aux manifestants.

Trois semaines après la démission de Saad Hariri, on ignore toujours quelles seront la nature et la composition du prochain gouvernement. Les contacts politiques vont bon train pour s’entendre sur les deux, mais en dehors des cadres constitutionnels contraignants et suivant le principe du consensus politique que le président avait pourtant lui-même critiqué durant sa dernière interview télévisée le 12 novembre. La classe dirigeante démontre ainsi que la priorité reste pour elle de préserver ses acquis et son pouvoir, sans se départir des pratiques qui sont aujourd’hui conspuées par les manifestants et qui mettent en relief la ligne de fracture entre les deux.



Cela fait près de cinq semaines que se poursuit l’épreuve de force entre une rue qui reste plus ou moins mobilisée en faveur de ses revendications politico-sociales et un pouvoir déterminé à ne céder qu’a minima, alors que le pays, sans gouvernement depuis le 29 octobre, fait face à une crise financière et économique sans précédent.

À partir du jeudi 17 octobre, des...

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