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Ces humoristes libanais qui passent du rire aux armes...

Humour

Trois figures libanaises du rire témoignent à leur façon en ce temps de révolution et affirment que l’humour, vecteur universel, fait prendre conscience aux gens de la condition sociale et politique dans laquelle ils baignent et peut les rapprocher s’il est utilisé à bon escient.

09/11/2019

Farix, l’humour comme « adrénaline des optimistes »

La grande famille des réseaux sociaux l’a adopté depuis longtemps. On attend ses vidéos humoristiques avec impatience : qu’a dit Farix aujourd’hui? Comment a-t-il réagi ? Avec son humour, sa gouaille, sa bonhomie mais surtout son flegme décapant, il surfe sur le quotidien du citoyen en ciblant et faisant mouche là où il faut. Bien que travaillant à Dubaï, il n’a jamais été aussi présent, aussi rassurant, réconfortant. Farid Hobeiche, l’humoriste des 64 000 abonnés sur Insta, est le citoyen juste, qui a ces doses d’humour et d’intelligence suffisantes pour véhiculer son message. « Je n’ai jamais parlé politique mais cette phase que nous vivons est exceptionnelle et je continue à affirmer qu’il n’est point question de politique dans toutes mes assomptions, mais de “moyens” exercés pour sauver le pays qui va à sa faillite. Après trente ans de la suprématie d’une classe politique qui a abusé du pouvoir, je ne suis pas là pour dire qui a raison et qui a tort, mais je sais, car j’observe, qu’il y a une grande faute commise par ces gens-là et qu’il faut qu’elle soit corrigée. Par qui ? Par les médias, les “influenceurs”, les comédiens ? Ce n’est pas à moi de décider. Comment ? En faisant tomber des têtes, en créant un éveil ? Je ne sais pas non plus. Tout ce que je sais, c’est qu’il faut rectifier le tir avant que ce ne soit trop tard. Il y a trop de pauvreté, trop de faim, trop de dignité bafouée en jeu, et c’est vrai que nous avons tous le même problème qui nous unit. »


(Lire aussi : Humour et euphorie en temps de révolution)


Farix est aussi un activiste et aujourd’hui, il est furax. « Les médias étaient absents ces derniers temps, laissant croire aux gens que la révolution se meurt. Or les gens sont encore dans la rue. Il est de notre devoir de les accompagner et de leur relever le moral quand on sent qu’ils ont des coups de déprime. On est là pour prendre leur place et véhiculer la vérité. » C’est ainsi que s’explique la petite vidéo où il se met en scène portant manteau, foulard et parapluie et accompagnant ce geste par un message audio : « La chaîne OTV a annoncé hier un beau temps, je prends mes précautions. » « Si je ne transmets pas de message politique, je suis par contre conscient que certains médias agissent par mauvaise foi et mensonge. Leur seul but est de faire circuler les fausses rumeurs et soulever les gens contre les autres. À cause de ces médias, la révolution, la pure, la vraie, est dénaturée, défigurée. C’est là où je joue également un rôle. Mais toujours avec le rire. » Farix n’a jamais insulté ou harcelé quiconque « Je n’ai pas de problème avec ceux qui appuient le pouvoir mais avec le pouvoir lui-même. Je n’aime pas qu’on insulte parce que ceci opère une faille dans la société. » Il est vrai que souvent, quand il y a de la tension, l’humoriste a le ton grave « les followers prennent alors la situation plus au sérieux. Ma mission est de bousculer les autres et de provoquer un séisme dans leurs pensées afin qu’ils se réveillent et qu’ils voient que la situation est grave ».



Shaden Fakih : « Ah ça ira, ça ira, ça ira… »

Dans ses récentes vidéos humoristiques où elle apparaît au saut du lit ou sous la douche, Shaden Fakih salue la révolution et affirme qu’elle sait de « source sûre » ce qui va arriver. Cette « source sûre » fait d’abord allusion à ce que les Libanais, en temps de crise, ont toujours fait circuler, en se targuant de connaître quelqu’un de haut placé. « Ces vidéos sont bourrées de sarcasme et sont l’arme nécessaire pour contrecarrer les vidéos postées par les appareils de l’État et qui sont en général mensongers. Le pouvoir, aujourd’hui, joue une comédie absurde à la Beckett, dénuée de tout bon sens, et quand on use de cet humour, on fait tomber les masques et on attaque cette langue de bois qui ne représente plus rien. Pour leur part (les gens du pouvoir), s’ils peuvent combattre la masse, ils ne peuvent combattre l’humour qui est une entité abstraite beaucoup plus puissante que si elle était physique. »

Mais Shaden Esperanza (Facebook), ou Shadyonshka, (Instagram), ne se suffit pas de cela. La comédienne, humoriste et artiste lauréate du premier prix « OLJ »/SGBL Génération Orient saison 3, a toujours porté l’espoir en elle, malgré une route semée d’écueils. C’est une révolutionnaire née. Celle qui a très vite clamé son orientation sexuelle dans un Moyen-Orient bourré de tabous a toujours eu le verbe haut. Le plus souvent debout (en stand-up comedy), elle ne craint rien ni personne. Elle dégaine, cible, tire et fait mouche. Ses flèches sont acérées et ses combats nombreux. Citoyenne, activiste, humoriste, toutes ces identités se mélangent dans la sienne, et sa voix, éraillée, témoigne des blessures profondes. Depuis le début de la révolte, sur les réseaux sociaux, l’artiste crée des saynètes avec sarcasme, harangue la foule ou même imagine des paroles de chansons (To the Window, to the Wall). À l’humour fécond et infatigable, elle ne plie pas, ni se courbe devant « l’attaquant » car il s’agit vraiment de cela quand on l’assaille de partout.

Si ses sujets de prédilection portaient jusqu’à présent sur les rapports parents/enfants, la place de la femme dans la société mais aussi la sexualité, Shaden Fakih porte cette fois la foule en elle. Elle en devient sa voix. Elle est une et multiple à la fois. Mais rien n’atteint celle qui a su s’affranchir de tous préjugés et carcans sociaux. Il y a pourtant des moments de colère, de rage, de peine et de peur qui côtoient cet humour, « comme le jour où les “barbares” ont attaqué le bâtiment de Lazarieh et ma mère s’est trouvée coincée là-bas, j’étais incapable de faire de l’humour. Ça faisait trop mal au moment même. Avec du recul, la douleur peut être convertie en humour… exutoire. Durant ces jours de totale révolte, j’avoue que beaucoup de sentiments se mélangent dans ma tête d’une manière frénétique : de la colère, de la peine, de la joie, de la liesse. Seul l’humour et le décalé réussissent à me garder debout. L’État peut réprimer par la violence, répète-t-elle. « Il en connaît les outils, mais ne peut faire taire l’humour ».



Ghayd Chammas (el-Aama), en roue libre

Après s’être créé un fan club sur sa page Facebook, raillé les habitudes ainsi que le mode de vie des stars libanaises, Ghayd Chammas, connu plus sous le nom d’el-Aama, s’est attaqué à des sujets locaux plus graves qui nous concernent de près. Problèmes sociaux, poubelles, léthargie générale... Un virage prémonitoire puisque tout ceci préconisait de réelles rénovations dans le système et soulignait la nécessité d’une révolution. Se voulant apolitique, sans poser de jugements, Ghayd Chammas se contente d’en rire. « Si cette satire réussit à transformer la colère en éclats de rire, cela signifie que le but est atteint. Car quel est le but de ma page ? D’abord, faire plaisir à celui qui m’écoute et, d’autre part, que la société pense à deux reprises à ses habitudes, ses coutumes, son comportement. Et au citoyen, plus particulièrement, à se remettre en question. Certes, il y a du sérieux, mais il ne faut pas laisser tomber l’humour pour que le message soit perçu plus vite. »


(Lire aussi : Le poing d’honneur de Tarek Chehab)


Aujourd’hui, Ghayd Chammas est plus présent sur Instagram que sur Facebook – plus de 210 000 abonnés au compteur – « Il y a deux ans, le Facebook était dominant. C’était l’outil incontournable pour faire passer un message, pour connecter avec les gens. » Aujourd’hui, il ne s’adresse plus à la même démographie. « C’est Instagram l’arme de la révolution, surtout l’arme des jeunes, Facebook étant devenu le vecteur des personnes plus âgées, alors que Twitter fait une contre-campagne pour démentir toutes les nouvelles de la révolution. Instagram, c’est le mode qui véhicule rapidement les idées, les pensées. La preuve, c’est sur cette plateforme que j’obtiens le plus de réponses et que j’atteins une plus grande audience. Les images, vidéos et autres que Chammas publie sont plus empreints de gravité. Nécessité oblige, mais il continue cependant à balancer entre le sérieux, le sarcasme et le comique. « Je suis en train de faire un équilibre de telle sorte à ne pas faire oublier aux gens qui est el-Aama et les valeurs qu’il soutient. Je continue à être apolitique, mais je ne peux éviter de parler de cette politique qui nous affecte socialement. » Et de poursuivre : « On en a assez des talk-shows, des émissions de télé à la langue de bois, d’ailleurs, personne n’y comprend rien. J’essaie pour ma part d’expliquer à tous les citoyens la politique dans un format social accessible à leur oreilles. »

Pour l’humoriste, les réseaux sociaux ne sont pas une arme à double tranchant. « Quand quelqu’un assume et est à la hauteur de ses pensées ; quand il est sincère et qu’on le ressent, il peut guider les autres. » Ainsi, tous les jours, des milliers de personnes prennent action, dialoguent et partagent les histoires sur son compte Instagram. Cela fait un effet domino et dominant.« Une vidéo devient très vite virale, tandis que les médias, on peut les faire taire, les soumettre à des conditions drastiques, les humoristes, eux, sont plus libres dans leur tête et dans leur action. Je suis très content aujourd’hui et rasséréné quand on s’adresse à moi en disant : et maintenant qu’est-ce qu’on fait ? Où on va ? C’est-à-dire que ma mission est accomplie. » « L’humour ne se résigne, pas mais défie », disait bien Sigmund Freud.



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