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Protestations dans les rues d’Instagram

Être un véritable miroir des «beautiful people», de la belle vie, de la bonne chère, des voyages idylliques, du luxe et de l’insouciance n’étant plus à l’ordre du jour d’un monde qui se soulève, Instagram a récemment emprunté un autre chemin.

L’image qui illustre le compte instagram Thawracrushes. Photo tirée de leur compte

Délaissant un peu son piédestal, le réseau social du narcissisme et du glamour a commencé à descendre dans ces rues actuellement en ébullition aux quatre coins du monde. Et les followers ont suivi, facilement guidés par le marqueur de géolocalisation. Passage donc, pour Instagram, du monde virtuel et manucuré à celui de la réalité, une réalité vibrante de spontanéité portée par la jeune génération ultraconnectée. C’est ainsi qu’a pris forme le Digital Activism (l’activisme sur Toile) qui a réussi à faire descendre Instagram dans les rues en révolte. D’autant que les manifestants ont su accompagner leurs revendications sociopolitiques d’un langage visuel composé d’images spectaculaires, rivalisant de force, de créativité et de messages forts. L’on voit là l’immotalisation, en direct, des moments de l’histoire.

Cette nouvelle stratégie fait l’objet d’analyses menées aussi bien par des sociologues que par des experts et des connaisseurs de la culture numérique. Parmi ces derniers, Ali Rachel Pearl, doté d’un PhD en médias et culture numérique et chercheuse à l’Université de la Caroline du Sud, a planché sur le sujet suivant : The Streets of Instagram : Image Circulation & Protest Movements in the 21st Century (Les rues d’Instagram : Circulation de l’image et mouvements de protestation au XXIe siècle). Elle y développe les possibilités et les vulnérabilités de la documentation des protestations sur Instagram, un « lieu » facilement infiltrable de par sa conception, et notamment ses données ouvertes au grand nombre de ses abonnés et son procédé de localisation.


(Lire aussi : WhatsApp, Facebook, Instagram : les réseaux sociaux, vecteurs de la contestation)



Pleins feux sur le site libanais « Thawracrushes »

Parallèlement, les responsables d’Instagram réfléchissent actuellement à la possibilité d’annuler l’icône Like se trouvant sur toutes ses pages, afin d’amener le public à se concentrer sur les photos et les vidéos en partage et non sur le nombre des personnes qui aiment (Like) ou pas, car, pensent-ils, ne pas recueillir suffisamment d’appréciations peut nuire à l’estime de soi. Dans ce contexte, un récent rapport de la Royal Society for Public Health au Royaume-Uni indique qu’Instagram est le réseau le plus préjudiciable pour la santé mentale des jeunes.

Néanmoins, toujours selon Ali Rachel Pearl, l’espace érigé par les manifestants sur Instagram, très mobilisateur, peut être un espace de liberté illimité car il est quasi impossible aux autorités contestées de les mettre en cause, par opposition à ce qui est appelé en jargon informatique IRL pour In Real Life (dans la vie réelle).

Au Liban, un compte a suscité l’attention, celui intitulé Thawracrushes, les coups de foudre en quelque sorte de la révolution qui a débuté le 17 octobre. Selon son auteur, Alaa Khatib, 18 ans, son compte Instagram, lancé le 20 octobre, est en fait un appel à joindre la manifestation, exprimé avec humour : « Donnez- moi votre numéro de téléphone afin que je vous réveille demain matin pour nous retrouver. » Pour un plus grand ralliement, certes, mais aussi pour rapprocher les gens de différents milieux et cultures d’une manière plaisante et informelle. Ainsi, si un ou une protestataire craque, (en anglais, To have a crush), pour une personne rencontrée ou repérée au cours de l’occupation des rues, il/elle envoie sa photo à l’adresse Thawracrushes sur Instagram qui la publie. La personne convoitée peut répondre, ou pas, et même demander que sa photo soit retirée. Le site, toujours actif sur Instagram, a été immédiatement viral.


Et les autres

D’autres sites ont également émergé, sur Instagram, à côté des photographes professionnels, amateurs, ou des citoyens qui postent leurs photos au quotidien. Sur ces comptes fleurissent les hashtags #lebanon,#protestlebanon,#beirut,et bien sûr #لبنان_ينتفض

Sur Instagram, rien ne se perd de ces moments historiques qui se déroulent en temps réel et qui seront conservés une fois les manifestants dispersés.

Les choses ont bien changé en moins d’une décennie. Aujourd’hui, le temps réel, amis aussi et surtout l’image, sont des moteurs forts des mouvements de revendication. Ainsi, à Milan, 50 000 membres de la communauté LGBT qui voulaient leur place au soleil avaient formé une mer de pancartes comportant le mot « SI », oui en italien ; pour mettre fin au festival de tauromachie à Pampelune, en Espagne, des protecteurs des animaux s’étaient couchés par terre le corps enduit d’une peinture rouge sang ; et pour défendre les changements climatiques, des activistes avaient placé des milliers de paires de chaussures sur la place de la République à Paris. Aujourd’hui, il suffit parfois d’une photo postée sur Instagram pour attirer en un clin d’œil et un clic des millions de regards en provenance du monde entier.


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