Retour sur un mois de révolte

Photo REUTERS/Mohamed Azakir

Chronologie
OLJ
18/11/2019

17 octobre

Dans un contexte de grave crise économique, le gouvernement annonce l’adoption d’une taxe sur les appels effectués via les applications de type WhatsApp. Cet impôt de trop fait exploser la colère des Libanais qui descendent aussitôt dans la rue à Beyrouth, mais aussi dans le reste du pays. «Le peuple réclame la chute du régime», entend-on, alors que plusieurs routes sont coupées par les protestataires. Le gouvernement fait machine arrière, mais trop tard. Le mouvement est lancé.

18 octobre

Écoles, universités, banques et institutions publiques ferment. Dans l’après-midi, le Premier ministre Saad Hariri donne 72 heures à sa coalition gouvernementale, dont il accuse des membres d’entraver ses efforts, pour « soutenir ses réformes économiques, arrêter la gabegie et la corruption ».

19 octobre

Saad Hariri lance des concertations autour d’une initiative composée d’une série de réformes. Le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, indique ne pas être en faveur de la démission du gouvernement.

Des dizaines de milliers de Libanais se rassemblent à nouveau à Beyrouth ou encore à Tripoli, où DJ Maki fait danser la foule sur la place al-Nour. Des rassemblements ont aussi lieu à Tyr, Nabatiyé et Baalbeck, fiefs du tandem Amal-Hezbollah. Dans la rue chiite, un tabou est tombé. Le mouvement prend un tour inédit. Jamais les Libanais ne se sont mobilisés, toutes communautés et régions confondues, dans de telles proportions. En soirée, le chef des Forces libanaises, Samir Geagea, annonce la démission de ses quatre ministres.

20 octobre

À la veille de la fin de l’ultimatum posé par Hariri, la mobilisation populaire culmine. Les slogans – « Révolution ! », « Kellon yaani kellon » (tous veux dire tous) – et revendications se multiplient. Les manifestants appellent à la chute du gouvernement, à la fin du système clientéliste et confessionnel, à des législatives anticipées. Ils dénoncent le coût exorbitant de la vie, l’absence d’infrastructures, ces zaïms auprès desquels il faut quémander de l’aide. à travers le monde, la diaspora se mobilise aussi.

21 octobre

Saad Hariri annonce l’adoption par la coalition de « mesures essentielles et nécessaires » et affirme soutenir la demande des manifestants pour des élections anticipées. Le Conseil des ministres adopte ainsi le projet de budget de 2020, avec un déficit public à 0,63 % du PIB. Un objectif extrêmement ambitieux dont plusieurs économistes doutent de la faisabilité. « On ne les croit plus », dit un manifestant, résumant ainsi l’état d’esprit des contestataires.

22 octobre

La communauté internationale dit appuyer le plan de Hariri. Les premiers contacts sont lancés au niveau politique autour de la question du gouvernement. Dans la rue, le chef du Courant patriotique libre (CPL) et ministre des Affaires étrangères, Gebran Bassil, est l’une des cibles privilégiées des manifestants.

23 octobre

L’armée tente de rouvrir les routes coupées par les manifestants, mais les scènes de fraternisation avec la foule se multiplient. Des incidents ont lieu dans le Metn et à Nabatiyé, où des employés de la municipalité affiliés au Hezbollah ainsi que des partisans de Nabih Berry attaquent les manifestants. Les Églises chrétiennes, Dar el-Fatwa et le cheikh Akl druze appellent l’État à répondre aux revendications des manifestants.

24 octobre

Michel Aoun sort de son silence et se dit prêt, dans un discours préenregistré, à discuter avec des représentants des manifestants, mais il refuse la démission du gouvernement. Le président appelle à une « remise en question de la situation du gouvernement », mais affirme que « ce n’est pas dans la rue qu’on peut changer le système politique ». « Il est temps que Michel Aoun aille se reposer », répondent les manifestants.

25 octobre

Des accrochages ont lieu entre des partisans d’Amal et du Hezbollah et des manifestants dans le centre-ville de Beyrouth, peu avant un discours de Hassan Nasrallah dans lequel il pose trois lignes rouges : la chute du mandat du président Aoun, la démission du gouvernement et l’organisation de législatives anticipées. Il déclare également que la contestation n’est plus « un mouvement populaire spontané ». L’AUB et l’USJ saluent, pour leur part, « l’authentique sursaut national ».

26 octobre

La mobilisation du « samedi des places publiques » attire des centaines de milliers de personnes, qui se rassemblent sur l’ensemble du territoire.

27 octobre

Des dizaines de milliers de Libanais forment une chaîne humaine le long de la côte, sur 170 km du nord au sud, une démonstration inédite d’unité. À travers le monde, les Libanais de la diaspora se mobilisent aussi. Dans le centre-ville de Beyrouth, épicentre de la mobilisation, fleurissent des espaces de débat et de discussion.

Dans une interview accordée à CNN, Riad Salamé appelle à ce qu’une « solution immédiate » soit trouvée pour mettre fin à la crise. Les banques, elles, restent fermées, une situation de plus en plus problématique pour nombre de ménages et acteurs économiques privés de services bancaires de base. Dans ce contexte, l’accès aux dollars devient encore plus compliqué.

28 octobre

Les pôles du pouvoir jouent la montre et comptent sur un essouflement du mouvement.

29 octobre

En fin de matinée, des dizaines d’assaillants venus de quartiers tenus par le Hezbollah et Amal déferlent sur le centre-ville de Beyrouth, y détruisant les tentes érigées par les manifestants. De violents accrochages ont lieu, qui font des blessés. Quelques heures plus tard, Saad Hariri présente sa démission au président de la République. « Je suis arrivé aujourd’hui à une impasse, il est devenu nécessaire de susciter un gros choc pour sortir de la crise », dit-il. Dans les rues, les manifestants célèbrent leur première grande victoire.

30 octobre

L’armée rouvre de nombreuses routes bloquées depuis le début de la contestation. Écoles et universités annoncent, elles aussi, la réouverture de leurs portes. Le gouverneur de la BDL répète qu’il n’est pas question d’instaurer un contrôle des capitaux, alors qu’est redoutée une fuite des capitaux avec la réouverture des banques prévue deux jours plus tard.

31 octobre

Depuis la démission de Hariri, la mobilisation mue quelque peu. Des actions ciblées commencent à prendre forme. Sur le plan politique, Baabda n’a toujours pas posé de date pour le lancement des consultations parlementaires contraignantes. À mi-parcours de son mandat, le président Aoun déclare être en faveur de ministres choisis pour leurs « compétences». Le Hezbollah, lui, rejette la formule d’une équipe formée exclusivement de spécialistes.

1er novembre

Après deux semaines de fermeture, les banques rouvrent. Si les guichets sont pris d’assaut, la journée se déroule globalement dans un calme relatif. Chaque banque décide de valider ou non certaines transactions, dont les transferts à l’étranger. Dans un nouveau discours, au ton plus modéré que le précédent, Hassan Nasrallah dit que le gouvernement doit être celui « du regain de la confiance du peuple » et non un gouvernement « lié aux ambassades ». Il ne précise pas s’il appuie la constitution d’un cabinet de technocrates.

2 novembre

Avec la réouverture des banques, la mobilisation baisse quelque peu en intensité à travers le pays. Sauf à Tripoli où des milliers de manifestants, venus de tout le Liban, se rassemblent sur la place al-Nour.

3 novembre

Des milliers de partisans du CPL se rassemblent à Baabda pour soutenir le président Aoun ainsi que Gebran Basssil, fragilisés par le mouvement de contestation populaire. Quelques heures plus tard, le centre-ville de Beyrouth est le théâtre d’une mobilisation massive, comme une réponse au rassemblement partisan du CPL.

4 novembre

Saad Hariri et Gebran Bassil s’entretiennent pendant près de quatre heures. Aucune avancée majeure n’est toutefois enregistrée. Sur le terrain, la mobilisation semble opter pour des opérations coups de poing : routes fermées, rassemblement devant le siège d’Électricité du Liban, devant des maisons de responsables politiques… Ce sont, aussi, les étudiants qui donnent un nouveau souffle à la mobilisation.

La BDL émet une circulaire demandant notamment aux banques d’augmenter leurs fonds propres de 20% par rapport au 31 décembre 2018.

5 novembre

Tandis que les actions de protestation ciblées se poursuivent, sur le plan politique, rien de nouveau, si ce n’est l’annonce, par la Chambre, qu’elle mettra au vote, le 12 novembre, des textes de loi à caractère socio-économique. Parmi eux, la loi d’amnistie générale. Pour ne rien arranger, l’agence de notation Moody’s dégrade la note du Liban, et ce pour la seconde fois en un an. Elle justifie sa décision en invoquant la possibilité «accrue » que le Liban procède à un « rééchelonnement de la dette ou toute autre opération de gestion de passif qui constitue un défaut », selon sa définition.

6 novembre

Lycéens et étudiants prennent la tête du mouvement de contestation. Leur leitmotiv : à quoi servent nos diplômes si nous n’avons aucune chance d’obtenir un emploi ? En soirée, des milliers de femmes entonnent l’hymne national dans le centre-ville de Beyrouth, avant de taper sur des casseroles pour crier leur colère.

Dans la journée, Hariri et Bassil se sont rencontrés pour la seconde fois en 48 heures. Aucune avancée ne semble toutefois avoir été enregistrée. Et pourtant, l’heure est grave. Le directeur régional de la Banque mondiale déclare que le « Liban est dans une situation économique, financière et sociale à haut risque » et « n’a plus le luxe du temps ».

7 novembre

La mobilisation, notamment estudiantine, ne faiblit pas. Fait symbolique : à Tripoli, les manifestants arrachent les portraits des zaïms. Les tractations politiques pour la formation d’un nouveau gouvernement, elles, avancent à pas de fourmi.

8 novembre

L’actualité judiciaire est marquée par une résurgence des poursuites pour corruption. Le président du syndicat des hôpitaux privés, Sleiman Haroun, met en garde contre « une crise majeure» dans le secteur de la santé, en raison de l’impossibilité de payer les fournisseurs de médicaments et d’équipements médicaux, dans un contexte de raréfaction du dollar sur le marché. Seules au front, les banques annoncent qu’elles seront fermées samedi et lundi.

9 novembre

Michel Aoun réunit, à Baabda, quelques ministres ainsi que le gouverneur de la BDL et le président de l’ABL, Salim Sfeir. À l’issue de cette réunion, M. Sfeir assure que « l’argent des déposants est préservé ». Le ministre sortant des Finances Ali Hassan Khalil déclare pour sa part que le Liban pourrait retarder le remboursement de sa dette en dollar, avant de se rétracter quelques heures plus tard.

Sur le terrain, des milliers de Libanais, étudiants, militants écologistes, lauréats de la fonction publique, journalistes, femmes... se mobilisent à travers le pays.

10 novembre

Le patriarche maronite, le président du Conseil supérieur chiite, le mufti de la République et le métropolite grec-orthodoxe de Beyrouth, exhortent les autorités à former au plus vite un cabinet « qui réponde aux attentes et espoirs» du peuple. Dans la rue, c’est le «dimanche de la détermination ».

11 novembre

Sous la pression de la rue, Nabih Berry annonce que la séance parlementaire prévue le lendemain – à l’ordre du jour de laquelle figurait, entre autres, une proposition de loi controversée d’amnistie générale – est reportée d’une semaine.

Dans un nouveau discours, Hassan Nasrallah appelle la justice libanaise à lutter contre la corruption « sans céder à aucune pression ». Au sujet du gouvernement, il se contente d’affirmer que le Hezbollah garde « les portes ouvertes pour aboutir au meilleur résultat ».

Devant la presse, Riad Salamé affirme que la stabilité de la livre libanaise est assurée et souligne qu’aucune politique de ponction sur les dépôts (« haircut ») ou de contrôle des capitaux ne sera mise en œuvre. Il appelle également les banques à assouplir leurs mesures restrictives, jugées « trop conservatrices », et leur demande d’utiliser les liquidités en dollar fournies par la BDL, mais aussi de puiser dans leurs réserves auprès de leurs banques correspondantes.

12 novembre

Michel Aoun affirme, lors d’un entretien télévisé, que « le prochain gouvernement devrait être techno-politique ». La rue, qui réclame un cabinet d’experts indépendants, s’embrase. Et ce d’autant plus quand le président lance que ceux qui estiment que l’État ne compte aucune personne intègre « n’ont qu’à émigrer ». Dans la nuit, Ala’ Abou Fakhr, engagé dans les manifestations, est tué par un militaire à Khaldé, au niveau d’un barrage érigé par les contestataires. .

13 novembre

Au lendemain de l’interview de Michel Aoun, plusieurs routes sont coupées à travers le pays, tandis que le Liban révolté rend hommage, dans les régions sunnites, chrétiennes, chiites, et druzes bien sûr, à Ala’ Abou Fakhr. À Jal el-Dib, un homme tire à la kalachnikov sur les manifestants, faisant des blessés. Des images qui réveillent le spectre de la guerre civile.

14 novembre

Au terme d’une mission de trois jours au Liban, l’émissaire du président français, Christophe Farnaud, repart en constatant les « difficultés importantes » qui bloquent la formation d’un nouveau gouvernement, et en insistant sur le fait que la solution doit venir « des Libanais eux-mêmes ». Dans la nuit, l’on apprend que le courant du Futur, le Hezbollah, Amal et le CPL sont parvenus à une entente pour désigner Mohammad Safadi en tant que Premier ministre. La rue rejette immédiatement la désignation d’un milliardaire issu de l’establishment politique.

15 novembre

Dès le lendemain de l’accord, la nomination de Safadi semble compromise, sur fond de tiraillements politiques. L’agence de notation Standard & Poor’s (S&P) dégrade d’un cran la note du Liban de B- à CCC et maintient sa surveillance avec « implication négative ».

16 novembre

La journée est marquée par le périple symbolique du « bus de la révolution » entre les places fortes de la contestation. Parti du Akkar, le but doit s’arrêter à Saïda, les organisateurs craignant d’être pris pour cible sur leur route vers Nabatiyé.

En soirée, Mohammad Safadi annonce qu’il se retire de la course après avoir constaté la difficulté de former un cabinet répondant aux revendications légitimes de la rue. Il affirme soutenir la désignation de Hariri.

17 novembre

Les manifestants se mobilisent à nouveau, massivement, dans le centre-ville de Beyrouth et un peu partout à travers le pays. Signe d’une nouvelle ère ? C’est le candidat indépendant Melhem Khalaf, soutenu par la société civile, qui est élu bâtonnier de l’ordre des avocats de Beyrouth.

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