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Liban

Dans les villages frontaliers, au Liban-Sud, la peur du dimanche soir

Reportage

Vivant dans la hantise d’une réédition de la guerre de 2006, beaucoup ont fui ou fait des stocks de provisions avant le retour au calme.


03/09/2019

Dimanche soir, Bassam, un habitant du village frontalier de Rmeich, s’est précipité dans plusieurs épiceries pour faire des stocks de vivres. « Comme beaucoup de monde, j’ai acheté du sucre, du sel, du riz, des pâtes, des conserves… et j’ai été à Aïta el-Chaab (village voisin) où j’ai acheté un sac de 25 kilos de farine », dit-il en montrant le sac resté dans le coffre de sa voiture. « En ce début de mois, au lieu de payer les frais d’inscription à l’école de mes quatre enfants, j’ai fait d’énormes provisions. Je ne veux pas revivre le cauchemar de juillet 2006 », ajoute-t-il. Assis dans une épicerie de cette localité maronite de la bande frontalière, il affirme que la région a connu un début d’exode dimanche soir, lorsqu’Israël a bombardé le secteur frontalier à la suite de l’attaque du Hezbollah. « Dimanche soir, il a fallu trois heures pour aller de Bint-Jbeil à Tyr, un trajet qui prend d’habitude 50 minutes. Aussitôt que les bombardements ont commencé, de nombreuses personnes ont pris la fuite. »

Lors de la guerre de juillet 2006, le village de Rmeich, qui avait été épargné par les bombardements israéliens, avait accueilli plus de 30 000 personnes venues des localités voisines. Au bout de 33 jours, il manquait de tout, même d’eau potable, au point que certaines personnes se sont mises à boire ce qui restait d’eau dans le grand bassin d’irrigation sur la place du village.

« J’ai vendu surtout du lait pour bébé, du paracétamol, de l’aspirine, du mercurochrome, des pansements… Bref des produits de première nécessité », affirme de son côté un pharmacien de Bint-Jbeil, chef-lieu du caza. Il ironise : « Que s’est-il passé dimanche ? Eh bien, les Israéliens ont lancé une trentaine de bombes dans les champs de Maroun el-Ras, et les Libanais se sont tous transformés en analystes politiques. Mes clients qui venaient acheter des produits pour parer à une éventuelle guerre m’ont abreuvé de toutes sortes de théories politiques. »

Dans le souk de Bint-Jbeil, entièrement détruit durant la guerre de 2006 et reconstruit grâce à des fonds arabes, Khalil, un marchand des quatre saisons, raconte la réaction des habitants à l'éruption de violences, entre le Hezbollah et Israël, dimanche. « Quand le Hezbollah a bombardé le blindé dans la plaine d’Avivim, de nombreuses personnes ont pris peur, surtout celles qui avaient été touchées par la guerre de juillet 2006, elles ont fermé leurs maisons et ont pris la route pour Beyrouth. Elles ont rebroussé chemin quand les choses se sont calmées à 18 heures. Quand elles ont été rassurées sur le fait que la situation s’était calmée, elles se sont rendues à Maroun el-Ras, pour rendre hommage au Hezbollah. Moi ? Je suis resté chez moi. Nous avons préparé une hrissé (plat à base de blé et de viande d’agneau cuit durant de longues heures à feu doux) dont la cuisson a duré de 16h à 1h du matin. Vous savez, dimanche était le 1er du mois de mouharram, c’est-à-dire le 1er jour de Achoura et la tradition veut qu’on prépare une hrissé », explique-t-il.

De fait, hier les villages chiites de la bande frontalière étaient ceints de noir à l’occasion du début de Achoura. Dans quelques magasins ou à proximité de nombreuses husseiniyés, on entendait les litanies de deuil traditionnelles, certaines récitées par des cheikhs à l’accent irakien. Ici et là, notamment non loin du jardin de l’Iran à Maroun el-Ras, lieu de promenade pour les familles de la région, on pouvait lire sur des banderoles noires les slogans traditionnels de la célébration : « Loin de nous la honte » ou encore « chaque jour est Achoura et chaque terre est Kerbala ».


(Lire aussi : La désescalade se précise : la riposte du Hezbollah resterait orpheline)


« Toute la Galilée tombera »
C’est à proximité du jardin de l’Iran que de nombreuses camionnettes de télévision des chaînes libanaises et régionales étaient stationnées face au kibboutz d’Avivim où l’opération du Hezbollah contre un blindé israélien a eu lieu dimanche.

« Nous n’avons pas peur. Je sais que les Israéliens tremblent à l’idée d’une guerre. Je ne sais même pas s’ils sont sortis de chez eux aujourd’hui. Ils sont terrés dans leurs abris », lance un homme originaire de Yaroun, non loin de Maroun el-Ras, venu regarder la plaine d’en face, depuis le jardin de l’Iran, construit grâce à un don de la République islamique pour soutenir le Hezbollah qui contrôle la région. « La prochaine fois, toute la Galilée tombera entre nos mains », renchérit un autre. « Pourquoi va-t-on avoir peur ? Dans notre religion, nous croyons au destin. Personne ne meurt avant son heure. Et si nos maisons sont détruites nous les reconstruirons. Nous en avons l’habitude », assure-t-il. « Vous voyez la plaine en face, à côté d’Avivim, c’est Salha, l’un des sept villages libanais. Nous allons le récupérer en premier », menace son camarade.

Salha et d’autres villages appartenant au Grand Liban avaient été cédés à la Palestine à l’issue du traité de Lausanne en 1923 qui avait délimité les frontières des pays issus de la chute de l’Empire ottoman.


(Lire aussi : Baabda ne craint pas une guerre avec Israëlle décryptage de Scarlett HADDAD)


Sur la place de Maroun el-Ras, Ahmad se confie presque en chuchotant. « Il y a une grande différence entre ce qu’on raconte à la presse et ce qu’on ressent. Depuis que les deux drones israéliens sont tombés dans la banlieue sud, la semaine dernière, les villages limitrophes d’Israël se vident de leurs habitants. De nombreux émigrés ont avancé la date de leur départ alors que dimanche, après les bombardements, les gens ont pris d’assaut la route pour fuir la région. Moi-même, j’ai eu tellement peur que j’ai envoyé mes enfants à Rmeich », dit-il, poursuivant : « Nous nous appauvrissons de jour en jour et nous ne voulons pas de guerre. Nous voulons vivre, tout simplement. Pourquoi le Liban doit-il être toujours le maillon faible ? Pourquoi un parti, qui a prêté allégeance à un pays étranger, veut-il faire la loi chez nous ? Nous attendons avec impatience le jour où seul l’État fera la loi sur tout le territoire libanais. »

À Rmeich, assis à sa terrasse, Sam parle de son côté « d’une mascarade du dimanche, une comédie jouée par les Américains et les Iraniens ».

À Bint-Jbeil, se reposant à l’ombre d’un pin devant sa maison, Raëf est parmi les communistes purs et durs du chef-lieu du caza. « Je le crie sur tous les toits, je suis contre la résistance islamique. Car la résistance c’est nous, les communistes, en premier lieu. » Cet homme, âgé de 75 ans, et qui a prénommé ses filles L’Humanité, Pravda et Nidaa, du nom des journaux communistes publiés à Paris, Moscou et Beyrouth, en a vu d’autres. « J’avais 4 ans quand l’Armée du salut arabe a commencé à se battre à partir de notre frontière pour libérer les territoires occupés en 1948. Mon père leur avait cédé notre maison… Imaginez que dans tout le Liban-Sud, cible de bombardements israéliens depuis soixante-dix-ans, personne n’a pensé construire des abris convenables pour protéger la population en temps de guerre. Bah, depuis 1948, les Arabes, probablement par ignorance, ne font que cumuler les défaites. »


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Amère Ri(s)que et péril.

Retournements spectaculaires de la charge de la peur qui EST DU CÔTÉ DES POLTRONS.

DANS TOUT LE SUD, DE LA FRONTIÈRE À DAHYE ON CÉLÈBRAIT ACHOURA SANS AVOIR MODIFIÉ D'UN POUCE LES MANIFESTATIONS.

EN USURPIE LES HABITANTS AVAIENT DÉSERTÉ LES LIEUX.

POLTRONS PLEUTRES ET MENTEURS EN PLUS.

Remy Martin

Que le Hezb proclame et assume sa Republique Islamique au Liban sud et qu'on en finisse.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LES GENS ORDINAIRES ASPIRENT A LA SECURITE ET A LA PAIX NON AUX GUERRES DESTRUCTRICES.

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