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Moyen Orient et Monde

Volte-face de Moqtada Sadr qui s’allie avec une force pro-iranienne

Irak

Le mouvement sadriste qui a bâti son succès électoral sur un discours hostile à Téhéran s’associe à la formation politique la plus en phase avec la République islamique.

14/06/2018

Moqtada Sadr pourra au moins être crédité d’une qualité : la régularité dans l’inconstance. Le clerc chiite, dont la coalition « La Marche pour les réformes » est arrivée en tête des législatives irakiennes du 12 mai avec 54 sièges, a retourné une nouvelle fois sa veste. Celui qui disait vouloir mettre l’Iran dehors il y a un mois a contracté officiellement mardi dans la soirée une alliance avec la coalition du Fateh, la formation politique la plus solidement fixée dans l’orbite de Téhéran, et qui a secondé la Marche pour les réformes aux élections avec 47 sièges. Moqtada Sadr et Hadi al-Amiri, leader du Fateh, sont apparus hier côte à côte face caméra à Najaf, l’épicentre de l’islam chiite. C’est depuis ce lieu fortement connoté au niveau communautaire que les deux hommes ont annoncé « avoir formé une véritable alliance pour accélérer la formation d’un gouvernement national éloigné de tout confessionnalisme ».

L’alliance gouvernementale entre les deux formations comptabilise 101 députés au Parlement de Bagdad. Il en faudra 64 de plus pour pouvoir former un nouvel exécutif. Le Fateh est un parapluie politique de groupes paramilitaires supplétifs de l’armée irakienne lors de la guerre contre l’État islamique (EI). Moqtada Sadr avait énergiquement exclu après les résultats des élections de s’allier avec ceux qu’il présentait comme les agents de Téhéran en Irak. Pendant la campagne électorale, le dirigeant du mouvement sadriste avait fait son miel sur le nationalisme irakien, particulièrement vivace au lendemain de la victoire contre les jihadistes. La propulsion des sadristes sur le devant de la scène chiite augurait d’un mauvais présage pour Téhéran. Le parrain iranien s’est activé pour déjouer le sort. Kassem Soleimani, le commandant des opérations extérieures du corps des gardiens de la révolution (CGR), était accouru à Bagdad moins de trois jours après l’annonce des résultats pour s’entretenir avec chacun des principaux protagonistes des tractations post-électorales. Tous, sauf M. Sadr.
Les consignes de Téhéran étaient alors hostiles à ce que le Fateh fasse marché avec les sadristes. Les directives iraniennes ont a priori évolué, car Hadi el-Ameri n’aurait probablement pas fait un pas aussi audacieux sans l’aval iranien. Départager les perdants et les gagnants régionaux de cette volte-face est encore incertain. Un acteur paraît clairement lésé dans cette affaire : les États-Unis, dont le favori, le Premier ministre sortant Haider el-Abadi, voit la perspective d’un second mandat s’envoler. Pour Washington, un duo Sadr-Ameri est un peu l’alliance de la peste et du choléra. L’un avec qui Washington a un passé houleux paraît faussement hostile à l’Iran et l’autre en reçoit les ordres. Et les deux se disputent le grade de force politique la plus antiaméricaine d’Irak.


(Lire aussi : Incendie au plus grand dépôt de bulletins de vote d'Irak avant un décompte)



Retour à la réalité
Ce genre de volte-face fait partie du cycle normal de la vie politique irakienne, où chaque phase – la campagne électorale, les négociations post-scrutin, puis la routine du gouvernement constitué – est souvent déconnectée des autres. Les alliances entre formations politiques se recomposent à chacune de ces étapes. Un revirement en préparant généralement un autre, il est encore trop tôt pour donner une portée à l’alliance Sadr-Ameri. Au début de l’année, le Premier ministre sortant Haider al-Abadi avait conclu une alliance électorale avec le même Hadi el-Ameri. M. Abadi cherchait à ratisser large dans l’électorat, en surfant à la fois sur la vague anticonfessionnelle et le prestige combattant des milices, créditées pour leur effort décisif dans la guerre contre l’EI, mais incarnant le danger sectaire. La manœuvre s’était avérée trop gourmande. Moqtada Sadr avait été le premier à crier au scandale. En moins de 48 heures, l’alliance était consommée.
Passé la déception de ceux qui espéraient tourner la page du confessionnalisme en Irak, l’intégration du Fateh à l’équipe qui désignera le prochain Premier ministre est peut-être simplement gouvernée par un principe de réalité. « On pouvait s’y attendre. Sadr n’avait pas vraiment le choix, y compris pour des raisons militaires », commente pour L’Orient-Le Jour Myriam Benraad, chercheuse associée à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans.


(Lire aussi : Moqtada Sadr, le clerc chiite qui défie Téhéran)



« Feuilleton volatil de la zone verte »
Mieux vaut en effet avoir le cacique milicien à ses côtés. M. Ameri a théoriquement renoncé à ses responsabilités de chef du Badr, la principale composante des Unités de mobilisation populaire (UMP) dont le Fateh est la traduction partisane. En pratique, les chefs miliciens naviguent très librement entre leurs fonctions paramilitaires et politiques. La distribution des sièges entre les principales forces politiques aurait bien permis à M. Sadr d’atteindre le minimum requis pour désigner un Premier ministre uniquement avec des forces politiques partantes pour relativiser l’influence iranienne. Mais ce faisant, il aurait placé M. Ameri à la tête d’une opposition armée. L’alliance n’est sûrement pas ce que les partisans de Sadr espéraient de mieux, mais peut-être fait-elle éviter à l’Irak le pire, en conjurant le spectre d’une guerre civile à l’intérieur de la « maison chiite ».

Un scénario optimiste voudrait que les milices se normalisent au sein du système politique conventionnel. « Cette alliance nous montrera comment les chefs de milice peuvent évoluer politiquement », explique Mme Benraad. « En s’institutionnalisant, ils doivent faire preuve de pragmatisme, dialoguer avec les institutions internationales », poursuit la chercheuse. Les tentatives passées d’intégrer les milices au sein des organes nationaux à l’instar de l’armée ont néanmoins démontré qu’elles s’adaptent moins au milieu qu’elles n’y importent leurs pratiques sectaires.

Il est encore trop tôt pour estimer le prix que payera Moqtada Sadr pour cette alliance qui trahit un discours martelé depuis trois ans. Pour Myriam Benraad, « les Irakiens savent comment se déroulent les négociations post-électorales » et sont accoutumés au feuilleton volatil de la « zone verte », le sanctuaire ultrasécurisé qui abrite les lieux du pouvoir à Bagdad. Les supporters de Moqtada Sadr lui ont déjà pardonné bien des contorsions idéologiques. En s’attelant avec la plus chiite et la plus milicienne des formations politiques, les sadristes courent le risque d’être réduits à leur identité première : le conservatisme chiite et l’héritage milicien, dont ils cherchent à faire oublier les heures sombres de la guerre civile confessionnelle (2006-2009). Par cette main tendue au Fateh, Moqtada Sadr perd un peu sa spécificité récemment acquise. Mais le plus risqué dans cette manœuvre est qu’elle altère sa stratégie gagnante. Son centre de gravité se situe sur la frontière entre la zone verte et la rue irakienne, qu’il galvanise à coup de diatribes antisystème. L’alliance avec Hadi el-Ameri est révélatrice de sa connaissance des codes et des réalités d’un système qu’il exècre en public.


Pour mémoire
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RAISINS SECS

C'est un peu normal , non ?
Moqtada ne peut pas vendre la proie pour l'ombre, c'est pas dans les enseignements de ses ancêtres.

Publiez moi au moins ça svp . Merci .

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

C'EST PLUTOT LE SBIRE IRANIEN QUI S'EST ALLIE A MOQTADA SADR ET NE PEUT IMPOSER PLUS LES DIRECTIVES DE L'IRAN.

Bery tus

Oui mais là il Vient de perdre une partie de son électorat ou encore de sympathisant

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