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Idées

Face à l’intimidation d’État, je ne me tairai pas !

Liberté d’expression
01/09/2018

Il y a quelques années, en 1995, Yasser Arafat avait donné l’un des exemples les plus flagrants de cet humour noir qui caractérise nos dictateurs en herbe en instaurant une cour de sûreté de l’État avant même que la Palestine ne se soit dotée d’un véritable État... Une fois au pouvoir, nombreuses sont les figures de proue des oppositions nationales ou révolutionnaires à jeter aux orties les valeurs de liberté et de défense des droits de l’homme pour les remplacer par des notions telles qu’ « intérêt supérieur de la nation », « morale publique », « image du pays », etc. C’est fort de cette expérience, et en ayant à l’esprit les mécanismes qui transforment un opposant politique et farouche défenseur des droits de l’homme en un liberticide, que j’ai accueilli avec lucidité ma convocation le matin du 16 août dernier.


(Pour mémoire : Wadih el-Asmar : Je comparaîtrai, mais je garderai le silence...)


Dérive liberticide

Même conscient de la dérive liberticide de notre système politique, je ne m’attendais pas à une telle convocation. Non que je me sente protégé par 25 ans de défense des droits de l’homme au Liban et dans la région, loin s’en faut... Je fus par le passé interdit d’entrée en Tunisie et en Algérie, et suis toujours persona non grata en Syrie, sans compter une multitude d’autres pays où je subis une surveillance plus ou moins visible. Mais être ainsi convoqué devant le bureau de lutte contre la cybercriminalité des Forces de sécurité intérieure suite à une demande de la procureure générale du Mont-Liban, sans que la raison de cette convocation n’ait été explicitée, a constitué un vrai choc.

Pressentant déjà une volonté politique de ne pas laisser la justice faire son travail, ma réponse à cette convocation fut immédiate et consista à expliquer à la procureure générale, ainsi qu’à l’opinion publique – via les médias et réseaux sociaux –, que je répondrai bien à cette convocation, mais pour décliner mon identité et prendre connaissance de ses raisons ainsi que du contenu de la plainte déposée contre moi – dans le cas où il y en aurait une. Et ce en ayant éventuellement recours à mon droit de garder le silence tel que prévu dans l’article 47 du code de procédure pénale. Une fois cela clarifié publiquement, je m’attendais à être entendu par un juge d’instruction saisi de l’enquête, ne serait-ce que pour ne pas surcharger davantage un service de lutte contre la cybercriminalité qui est censé avoir mieux à faire que de poursuivre les opinions exprimées publiquement par un défenseur des droits humains.

Malheureusement, ce ne fut pas le cas. Au contraire, une campagne de dénigrement à mon encontre fut lancée par la chaîne de télévision appartenant au parti du chef de l’État… C’est d’ailleurs dans un reportage diffusé dans le journal télévisé d’OTV du 18 août que j’ai appris la raison présumée de mon interpellation, qui m’a été depuis confirmée : la publication et le repartage d’un post sur Facebook le 19 juillet, dans lequel je dénonçais la censure, exigée par les services de sécurité, d’un post de Charbel Khoury ironisant sur un faux miracle imputé à saint Charbel. Or, non seulement la chaîne y affirmait à tort que j’avais volontairement republié ce post plusieurs semaines après les faits, mais a cru bon de livrer une interprétation clairement biaisée, voire diffamatoire, des faits pour orienter l’opinion. Heureusement, les Libanais ont confirmé être plus lucides que leurs politiciens, et les messages de sympathie et de soutien se sont multipliés à la suite de ce reportage pourtant censé me clouer au pilori...


(Lire aussi : #MaBadnaNsedBouzna, l'édito de Ziyad Makhoul)


Bûcher des mécréants

Un soutien qui contraste sensiblement avec l’absence de réaction de celles et ceux pour qui nous avions pourtant risqué nos vies à une autre époque. L’ironie du sort veut en effet que j’écrive cette tribune près de 15 ans après en avoir écrit une autre dans ces mêmes colonnes pour défendre le droit d’expression de celui dont les partisans et médias se dressent à présent en inquisiteurs pour me condamner au bûcher des mécréants avant tout procès. Cela avec l’aide de certains acteurs du système judiciaire qui, non contents de me priver d’un élément essentiel de ma défense au moment de mon audition – à savoir la raison exacte de ma convocation –, ne se privent en revanche pas de la faire fuiter auprès de médias complaisants. Sans doute dans l’espoir de me faire juger par la vox populi – leurs chances de me voir condamner par la justice étant faibles. D’autant qu’ils ont oublié, pour ne pas avoir à sortir du confort quotidien de la loyauté aveugle au chef, un point essentiel : un pouvoir qui ne demeure pas au service de valeurs supérieures finit toujours par engendre servituder et oppression !

Pour ma part, j’envisage encore toutes les options quant aux suites à donner à cette affaire. Mais pas celle de me taire ou de céder ! Je suis peut-être trop exigeant, mais je crois toujours que la frontière de mon Liban est celle de la liberté dans cet Orient dévasté. Renoncer à la liberté, c’est partir et renoncer à vivre au Liban.

Le ferais-je ? Ceux qui me connaissent savent que non, le combat que je mène depuis si longtemps n’est point une bataille personnelle, mais la poursuite d’une lutte que beaucoup ont menée avant ou avec moi et continueront de le faire après. Une lutte qui consiste avant tout à se dresser face à tous ceux qui rêvent d’assimiler le Liban à ses voisins. Car à quoi bon se battre pour un Liban meilleur si toute critique – politique, sociale ou religieuse – est interdite ou devient passible de poursuites? Voulons-nous un Liban qui demeure un espace de liberté ou un Liban où la presse et les médias reprennent les méthodes de la Pravda ou de Techrine ? C’est pour répondre à ces questions que je me suis battu depuis si longtemps et que je continuerai à le faire, et toutes les manœuvres d’intimidation ou de diffamation n’y changeront rien.

NDLR : Cette tribune a été rédigée quelques jours avant l’audition de son auteur, hier, au bureau de lutte contre la cybercriminalité des Forces de sécurité intérieure.

Cofondateur du mouvement « Vous puez! » et président du Centre libanais des droits humains et de l’ONG EuroMed Rights.


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gaby sioufi

il serait essentiel que les blogeurs, journalistes en herbe, et autres internautes des reseaux sociaux ET les medias de chez nous- tous les medias de chez nous - lisent & realisent le contenu de cet article ecrit par

Zeina ANTONIOS::Une initiative pour mesurer l’éthique des télés libanaises::
LE MOT ETHIQUE est trop dur a comprendre semble t il dans ce liban qui "jouit" de multiculturalisme....... et j;ajouterai de multi obstructionnisme aussi.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LE LIBANAIS NE LA BOUCLERA PAS !

Le pont

Vous écrivez: ".... pour me condamner au bûcher des mécréants avant tout procès"......
Vous amenez par cette phrase la preuve que vous exagérez afin de gagner en notoriété auprès de l'opinion publique. Il s'agit d'une convocation et non pas d'une inculpation, et encore moins d'une condamnation. La liberté de la presse est totale dans notre pays, ce qui prouve que la liberté d'expression est garantie. les atteintes aux saints et aux religions sont délicates pour des raisons évidentes. Par bonheur cette fois la polémique était portée par deux personnes de la même religion. l'Etat a raison de vous convoquer et de vous rappeler qu'il ne faut pas s'aventurer dans certaines zones minées par des décennies de haine et de guerre. Arrêtez-donc de vous victimiser et de porter atteinte gratuitement à la réputation de notre pays. Si le Liban avait une voix matérielle il vous dirait: "ça suffit"

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